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HISTOIRE
DE FRANCE
LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en janvier 1876.
PARIS. TTPOGRAPUIE E. PLON, KOURRIT ET C'*, RUE GARANCIÈRE, 8.
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HISTOIRE
DE FRANCE
LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS
M. C. DARESTE
ANCIEN RECTEUR DES A i" A D É .M l E S DR NANCY ET DE L\ON CORR rSPOND ANT DR l' INSTITUT
TOME SEPTIÈME
LOIUS XVI ET LA RKVOLUTION JUSQu'a LA PAIX DE BALE EN J 7i)5
TROISIÈME ÉDITION
Ouvrage auquel l'Académie Française a décerné deux fois le Grand Prix Gobert
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1885
Tous ilroits réservés
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LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
LOUIS XVI.
PREMIÈRE PAUTIE. 1774-1"82.
I. — Louis XVI monta sur le trône avant d'avoir atteint sa vingtième année. Elevé avec soin par son père le premier Dau- phin, par sa mère Marie Josèphe de Saxe, puis par un gouver- neur non moins austère, le duc de la Vauguvon, c'était un prince de moeurs sévères, honnête, aimant le bien. Il avait de la dignité extérieure, quoique sans distinction et sans grâce; il possédait toutes les qualités opposées aux vices de Louis XV, chose natu- relle, puisqu'il avait été entouré dès le berceau d'un petit cercle d'opposants, dont les idées, les mœurs, la conduite étaient une protestation tacite contre celles de son aïeul. Malheureu- sement cette fraction de la cour était peu éclairée et vivait confi- née dans une demi retraite. Louis XVI reçut d'elle une éducation peu virile. Toute sa vie il demeura défiant et timide ; s'il n'eut pas de passion , il n'eut pas non plus de caractère. Son juge- ment ne lui servit qu'à douter de ses propres opinions. Comme Louis XV avait refusé de l'appeler au conseil par une jalousie traditionnelle chez les Bourbons, il arriva au pouvoir sans pré- paration , dans un temps où jamais les lumières et la volonté n'avaient été aussi nécessaires , où jamais il n'eût mieux fallu que la France eût un roi.
Marie-Antoinette d'Autriche, à peu près du même âge que son époux, était animée du même amour du bien. Elle avait de plus que lui , la grâce, l'éclat, une noblesse naturelle, une vivacité expansive et passionnée qui se changea plus tard en force de caractère. Mais elle n'avait pas hérité de l'esprit poli- tique de sa mère Marie -Thérèse, et on l'accusait d'avoir apporté sur le trône de France les préjugés de sa maison.
Le jeune couple royal fut accueilli avec la faveur qui accom- pagne tout changement de règne, et avec la sympathie qu'ins- pire toujours rhonnéteté domestique, succédant à un étalage vn. 1
2 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
de scandales. La cour changea d'aspect. Madame du Barry fut emmene'e à Ruel par le duc d'Aiguillon; elle reçut l'ordre de s'enfermer à l'abbaye de Pont-aux-Dames, en attendant qu'on lui permît de se retirer dans sa maison de Luciennes. Son en- tourage ordinaire s'éclipsa. Versailles retrouva la décence que Louis XV ne s'était pas contenté d'en bannir, qu'il avait publi- quement insultée.
Les ministres étaient impopulaires et usés. On chercha un homme d'Etat expérimenté qui pût servir de Mentor au roi. La reine désirait Choiseul , agréable à sa mère l'Impératrice. Mais Choiseul était loin d'avoir conservé la popularité éphémère du lendemain de son renvoi. Ses ennemis, nombreux à Versailles, craignaient son reiour, qui après une disgrâce récente eût été une réaction. Ils l'accusaient d'avoir été audacieux avec impré- voyance, d'avoir effacé la majesté royale, d'avoir favorisé et fortifié la. philosophie, c'est-à dire l'opposition, d'avoir gaspillé les finances, d'avoir mal conduit les affaires étrangères, signé le malheureux traité de 1763 et laissé partager la Pologne. Citons pour mémoire d'autres accusations dont malheureuse- ment les haines personnelles ne s'abstenaient pas, comme d'avoir empoisonné le Dauphin et la Dauphine. Tout le clergé lui était hostile. Mesdames, tantes du roi, s'efforcèrent de l'écarcer, et n'y eurent aucune peine ; car Louis XVI, prévenu contre lui par la Vauguyon, se fit scrupule de choisir pour ministre l'homme qui avait bravé son père.
Choiseul écarté. Mesdames proposèrent Maurepas, Machault et Bernis, dont les disgrâces étaient anciennes et dont le retour ne pouvait soulever les mêmes passions. Mais Bernis avait signé le traité de 1756 avec Marie-Thérèse, traité de mémoire impo- pulaire et préface des malheurs de ia guerre de sept ans. On craignit aussi de ramener dans le conseil une influence favo- rable à l'Autriche, dans le cas présumable où la reine montre- rait de l'ambition. Machault était repoussé par le clergé, les Jésuites et d'Aiguillon. Maurepas avait moins d'ennemis. On ne lui reprochait que des épigrammes. Il fut préféré.
Maurepas a été poursuivi jusqu'à nous par sa réputation de frivolité. A soixante-quinze ans, il était resté le type du courtisan du dix-huitième siècle , brillant par la légèreté d'esprit et la désin- volture des manières. Il avait l'habitude de répondre à ses inter- locuteurs par des traits ou des plaisanteries qui les décon- certaient. Sa manie pour les chansons lui a fait une triste
[1774] MINISTÈRE DE MAUREPAS. 3
célébrité; il les collectionnait, et en a laissé un recueil volumi- neux qui n'est pas à sa gloire. Cependant on Ta trop jugé par ses vices extérieurs et superficiels. « Parce qu'il était dans son caractère , a dit un des plus fins observateurs du temps , de se faire comme un jeu de l'art de gouverner, et de s'occuper en riant des affaires les plus sérieuses, on aurait tort de croire qu'il n'ait pas su les traiter '. » 11 avait Texpérience acquise par les fonctions de secrétaire d'Etat remplies pendant trente-trois ans. Il avait de l'instruction, le travail facile, le sens juste, l'esprit prompt, et même, au diie de la Fayette, lumineux. L'égalité et la sérénité de son caractère ressemblaient à de la force d'àme. Il était prudent, peu intéressé, et ennemi du bruit. Il ne prit pas le titre de premier ministre, et se contenta de celui de ministre d'Etat, sans traitement extraordinaire.
Maurepas n'était rien moins qu'un homme à idées larges, un ministre d'initiative , capable de réformer le gouvernement et d'imprimer une direction aux esprits. Toute sa science de gou- verner consistait à manier adroitement les hommes et les af- faires. Il eut pour unique soin, comme le cardinal Fleury, qu'il sembla prendre pour modèle , de maintenir son autorité , d'éviter les chocs ou les conflits, et d'ajourner les difficultés, ce qu'il fit avec un certain succès.
Il changea les secrétaires d'Etat de Louis XV, mais les uns après les autres, pour éviter une révolution ministérielle. Il commença par d'Aiguillon , sur qui pesait toujours le souvenir de son procès , qu'on accusait d'être un des plus chauds parti- sans de l'arbitraire, et qui était, de plus, désagréable à la reine comme ennemi de l'alliance autrichienne. Maurepas l'éloigna (le 2 juin), malgré les liens de parenté qui les unissaient. Il donna les affaires étrangères à Vergennes , diplomate éprouvé dans de grandes ambassades, qui sut gagner la confiance per- sonnelle de Louis XVI et maintenir avec l'Autriche des rela- tions amicales , sans sortir d'une réserve justifiée. Il donna le ministère de la guerre, que d'x^iguillon laissait aussi vacant, au maréchal du Muy, un des hommes les plus estimés de l'armée, ancien ami du Dauphin et vénéré à ce titre par le roi.
Mais Maupeou avait dans le ministère une bien autre auto- rité et un nom plus significatif que d'Aiguillon. Maupeou se sentait fort, parce qu'il ne pouvait tomber sans entraîner dans
ï Sallier, Annales françaises,
1.
4 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sa chute la nouvelle magistrature et le système d'absolutisme appuyé sur elle. Auteur d'une révolution, il ne devait être renversé que par une contre-révolution. Il attendait avec le sang-froid d'un joueur qui a tout calculé et tout risqué, mon- trant une aisance qui lui était naturelle et qui n'en surprenait pas moins ses ennemis. « Il prouve , dit le Journal historique, combien il est au-dessus de sa matière et que son génie traite en se jouant les objets les plus sérieux '. » Il refusa de se dé- mettre du titre de chancelier, titre inamovible ; on se contenta de lui retirer les sceaux. Il quitta la cour pour n'y plus ren- trer, et subit fièrement sa disgrâce. Maurepas donna les sceaux à un de ses amis personnels. Hue de Miromesnil, naguère pre- mier président à Rouen , où il avait défendu avec énergie le parlement supprimé (fin de juin).
De Boynes, Berlin et Terray eurent ensuite leur tour. De Boynes, l'organisateur du coup d'Etat de 1771 , fut remplacé à la marine le 20 juillet par Turgot, et le 24 août par Sartines, lieutenant de police , lorsque Turgot eut succédé à Terray comme contrôleur général.
Le ministère renversé avait eu l'avantage d'être assez homo- gène. Le nouveau ne l'était nullement, et l'on ne tarda pas à s'apercevoir que c'était là un vice capital; mais on était encore loin de croire qu'une solidarité quelconque fût nécessaire entre les secrétaires d'Etat. Le public applaudit au changement des hommes, parce qu'il sentit que c'était un changement de poli- tique. Le 24 août fut appelé la Saint-Barlhélemv des ministies. On brûla dans les rues l'effigie de Terray, le plus impopulaire de tous.
II. — Turgot arrivait au ministère à quarante-sept ans, dans la maturité des forces et du talent. Il y apportait ce qui man- quait à Maurepas , des idées arrêtées. On disait de lui qu'il avait dans la tète toute une France réformée.
Comme philosophe , économiste , homme d'étude , sa répu- tation était faite. Il avait su acquérir en outre comme adminis- trateur, par treize années d'intendance à Limoges , la renom- mée d'un esprit pratique. Ce qui le distinguait , c'était moins l'étendue ou la variété des connaissances que la pénétration et
* Journal historique de la révolution opérée par Maupeou dans la consti- tution de la monarcLie française.
11774] TURGOT. 5
la profondeur. Il eut de commun avec ses contemporains une curiosité d'esprit encyclopédique et Thabitude d'écrire sur les sujets les plus divers ; mais aucun d'eux n'eut au même degré sa puissance d'investigation et d'analyse. Les sciences économi- ques et politiques étaient pour lui un monde nouveau , un champ d'observations et de découvertes qu'il parcourut animé d'une seule passion, l'amour du vrai. Ni l'ambition ni la vanité ne le guidèrent. Il dédaigna le succès et les moyens de l'obte- nir. Son style dénué d'éclat et même de relief, sa tournure d'esprit qui visait au solide, n'étaient pas propres à lui conqué- rir la popularité; il ne la rechercha pas, même par les voies indirectes. Au sein de l'école philosophique à laquelle il ap- partenait, il sut rester lui-même, ne s'inféoder à personne, mépriser les sectes et les coteries, qu'il disait abandonner aux imbéciles , aux fous et aux ignorants. Il garda la pleine indé- pendance de ses opinions, et ne sacrifia rien de sa dignité, dont il se montra jaloux sans affectation. Un caractère grave et sé- rieux relevait ses qualités ; tous ceux qui l'avaient connu dès sa jeunesse éprouvaient pour lui une admiration , une vénéra- tion même que rien n'ébranla.
Turgot arriva donc au ministère comme un homme néces- saire , porté par sa grande renommée et précédé de l'attente publique. Nous recueillons aujourd'hui dans ses écrits avec une curiosité naturelle les nombreux traits de lumière qu'il y a ré- pandus. Les contemporains, quoique placés pour le juger à un autre point de vue , attendaient de lui , eux aussi , des lumières nouvelles et une initiative féconde. Voltaire salua son avène- ment comme un âge d'or.
Ce n'est pas qu'il ne fût de son siècle par bien des côtés ; les plus grands hommes en sont toujours, et ses panégyristes ré- cents, dans la préoccupation de voir en lui un des nôtres, s'y sont souvent trompés. H y a beaucoup à dire sur ses thèses philosophiques ou économiques , et sur les arguments qu'il emploie pour les soutenir. Il y a plus à dire encore sur sa ma- nière d'envisager les questions de gouvernement. C'est là sur- tout qu'il est de son temps. L'opinion, les vœux du pays ne sont rien pour lui, il ne les suit pas; il ne cherche pas un seul instant à s'en rendre compte. Il va droit devant lui, pousrui- vant ses propres idées, et sa conviction faite, il les apphque ou plutôt il les impose avec une logique inflexible. Dans ses écrits, dans les préambules de ses actes, il se parle à lui-même, il parle
6 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
au roi et aux gouvernants , fort peu aux administrés et à la France ; si parfois il s'adresse à eux, c'est, dit-il, parce que les ordres doivent être semés en terre préparée. Il veut faire ce qu'il appelle l'éducation du pays.
Donc il dédaigne toutes les théories de pondération des pou- voirs, de liberté politique, de garanties pour les sujets. L'idée de ces théories n'a pu naître , suivant lui , que des vices des gouvernements ; or il veut réformer ces vices, inspirer au pouvoir la sagesse et les lumières, lui tracer des principes de conduite, supprimer les abus et rendre ainsi les garanties inutiles. La con- ception d'un gouvernement libre, tel que nous l'entendons, lui est tout à fait étrangère. Il voit l'idéal du gouvernement dans la simplicité des rouages ; il n'admet qu'un roi et des sujets , ou , comme il dit, un roi et la nation, sans corps intermédiaires. Il place bien la source de la souveraineté dans la nation, mais cette souveraineté est déléguée au roi , qui l'exerce sans contrôle.
Turgot est encore de son temps, ou plutôt de l'école philo- sophique du dix-huitième siècle, par un autre côté. S'il a tracé avec des vues supérieures les grandes lignes de la philosophie de l'histoire, l'histoire proprement dite est pour lui comme si elle n'était pas. Il ne tient aucun compte des traditions ; il dédaigne le passé, qu'il accuse d'ignorance et de barbarie. Il ne s'oc- cupe que des lois naturelles et des moyens de les appliquer, son but est de faire un peuple neuf. C'est amsi qu'il analyse et détermine ce qu'il appelle les droits de chacun, et ce que la Révolution a appelé les droits de Phomme, savoir le droit de propriété , la liberté du travail , car le travail constitue une propriété d'un genre à part, la liberté de conscience, la li- berté d'écrire et d'imprimer. Il cherche son point de départ dans la nature et non dans la société française telle que le temps l'a faite. Il procède comme Rousseau, par la théorie et l'abstraction. Hâtons -nous d'ajouter que la ressemblance s'ar- rête là. Rousseau est un romancier, pour qui la société et le gouvernement sont des créations artificielles. Turgot est un philosophe, il v voit des faits nécessaires. S'il procède co' ime ses contemporains, il leur est infiniment supérieur par la pro- fondeur et la netteté de ses analyses.
Ajoutons encore, pour achever le portrait, que le génie de Turgot, malgré sa solidité et sa précision ordinaires, a comme tous les génies abstraits une teinte un peu chimérique. Quoi- qu'il prétende rendre compatibles la monarchie absolue et les
^1774] TURGOT. 7
droits naturels , sa conception de l'État a quelque chose de va-^ue et presque de républicain. On sourit de la confiance qu"il exprime de faire qu'en dix ans « la nation ne soit plus reconnaissabîe , et que, grâce aux lumières, le chaos prenne une forme distincte. »
Ses services dans l'intendance de Limoges, de 1761 à 1774, étaient un de ses principaux titres au ministère. En même temps qu'il y avait fait admirer l'honnêteté et la droiture de ses vues, il y avait déployé pour le bien de ses administrés cette sollicitude inquiète et vigilante qu'on appelait le zèle de la philanthropie. On l'avait vu entrer dans mille détails , agir à découvert avec une noble franchise, aller au-devant de toutes les plaintes, de toutes les misères, s'enquérir des abus exis- tants, des améliorations possibles , solliciter de tout le monde, des subdélégués, des commissaires des tailles, des curés de campagne, des éclaircissements utiles et un concours actif. II s'était efforcé d'obtenir des dégrèvements pour une province très-pauvre , d'y alléger le poids des impôts par une réparti- tion plus équitable et un meilleur système de perception. II avait converti la corvée des chemins en une imposition pécu- niaire, et trouvé le moyen de rendre cette imposition suppor- table en répartissant les charges plus également. Il avait réussi à corriger des abus très-graves introduits dans les levées de milices. Il avait contribué à propager la culture de la pomme de terre, celle des prairies artificielles, à débarrasser diffé- rentes industries d'entraves qui gênaient leur liberté. Il avait assuré aux campagnes un service médical dont elles étaje.it souvent dépourvues, et créé à Limoges une école vétérinaire. Il s'était surpassé dans la disette de 1770 et 1771. 11 avait maintenu la hberté du commerce des blés, fait baisser le prix du pain en supprimant les privilèges des boulangers, organisé des ateliers de charité, arraché des sacrifices aux propriétaires en leur donnant l'exemple , au risque de s'endetter lui-même. Il avait enfin refusé des intendances plus avantageuses pour ne pas laisser ses entreprises inachevées.
Peut-être a-t-on exagéré de nos jours , dans les panégyriques qu'on a faits de son administration du Limousin, les résultats qu'il obtint. L'action d'un intendant, quel qu'il fût, trouvait des limites; lui-même il s'en est plaint souvent. Peut-être la nature de ses mémoires administratifs prête-t-elle aujourd'hui à l'illusion; car ce ne sont rien moins que de véritables traités
8 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sur le libre échange, la liberté du commerce colonial, les pri- vilèges en fait d'iadustrie et autres sujets semblables. Mais une chose demeure certaine, c'est que Turgot avait conquis la re- nommée , gagné la confiance de ses administrés et même ob- tenu celle du gouvernement , bien qu'il mît à soutenir ses idées une certaine âpreté peu faite pour lui concilier l'esprit de ses supérieurs. Les philosophes, les gens de lettres, ce que nous appellerions aujourd'hui l'opinion libérale , applaudirent à son avènement. Maurepas l'agréa, parce qu'il le savait indé- pendant, sans attache avec aucun parti, et que la considération dont il jouissait devait être une force pour le ministère.
III. — Turgot trouva un déficit annuel de 22 millions sur le budget, outre un découvert de 78 millions et une dette exigible ,^^ ou flottante de 205 millions. Son programme fut : Point dé banqueroute, ni d'augmentation d'impôts, ni d'emprunt. C'était bien celui des derniers contrôleurs généraux , mais ils n'y avaient pas été fidèles ; on savait que Turgot le serait.
Louis XVI avait déjà refusé de percevoir le droit de joyeux avènement. Il avait même déclaré dans son premier édit de finance (mai 1774), que les sacrifices ne lui coûteraient rien, et que le bonheur de ses sujets ferait sa gloire. Turgot de son côté remit aux pauvres les trois cent mille francs que chaque nouveau contrôleur général recevait à son entrée en charge. Redoutant la libéralité du roi que les sollicitations assiégeaient, il lui écrivit : « Sire , il faut vous armer de votre bonté contre votre bonté même. » Il voulait obliger les autres chefs de dé- partement à n'ordonner de dépenses que d'accord avec lui, seul moyen certain de maintenir l'équilibre du budget; mais ce n'était pas de lui seul que dépendait l'application d'une pareille règle.
Il commença par payer les pensions, ce qui le fit bienvenir et releva le crédit. Il se mit aussi à l'œuvre pour faire des re- tranchements de dépense, des améliorations de détail dans l'assiette ou la perception de certains revenus , et des réformes économiques de nature à favoriser l'agriculture et l'industrie. Il modifia avantageusement le bail des domaines, et il rétablit, par un édit du 13 septembre 1774, la liberté du commerce des grains à l'intérieur, supprimée par Terray.
Mais s'il était nécessaire de relever les finances après un mi- nistère désastreux et décrié comme celui de Terray, une autre
[1774] RAPPEL DES PARLEMENTS. 9
question non moins urgente et plus propre à passionner les esprits s'était posée du jour où Maurepas avait répudié l'héri- tage de Maupeou. C'était celle du rappel des parlements.
Ce rappel était non-seulement sollicité, mais escompté par les anciens magistrats; ils n'avaient jamais cru que leur exil pût être indéfini. Partout des paris étaient ouverts sur le sort de la nouvelle organisation judiciaire, qu'on estimait devoir durer juste autant que Maupeou. Les magistrats dépossédés se pré- sentaient comme les victimes de l'arbitraire, comme les repré- sentants de la tradition et les défenseurs de la liberté. Ils étaient soutenus par les amis d'un pouvoir légal et par les en- nemis nombreux des triumvirs, de la du Barry et des derniers ministres. On calculait qu'ils avaient été exilés par lettres de cachet au nombre de plus de sept cents'. On se rappelait que plusieurs parlements, ceux de Dijon et de Toulouse, avaient demandé que le roi consultât la nation.
Les nouveaux parlements avaient marché, contrairement à l'attente et aux prédictions de leurs adversaires. Ils n'en étaient pas moins fort mal vus. Leur origine était détestée; ils n'a- vaient ni passé ni prestige ; on les regardait comme des intrus. Les chansons et les pamphlets tendaient à les rendre ridicules.
Les ennemis de Maupeou prétendaient que son coup d'État devait avoir pour conséquence logique , dans un délai plus ou moins rapproché , de demonarchiser la France , c'est-à-dire de changer toutes les institutions de la monarchie ; qu'en efïet ces institutions étaient solidaires; que la ruine des parlements en- traînait celle de la chambre des comptes et de la cour des aides, celle des états provinciaux, celle des privilèges des pairs et de la noblesse, celle des assemblées du clergé et de ses immuni- tés. Un anneau brisé , la chaîne entière était détruite. Le pro- jet de renouveler ainsi tout l'organisme de l'État était attribué à Maupeou dés 1771, et il était dans la logique des choses. La Révolution l'a prouvé.
Maupeou avait violé plusieurs principes essentiels du droit public, particulièrement le caractère indestructible des ancien- nes coutumes et l'inaliénabilité de la magistrature. Ce dernier principe était la garantie des droits des citoyens, qu'on mettait en balance avec les droits de la couronne. Tout le monde alors recherchait les titres historiques de la liberté , déclarée néces-
^ Journal historique de la révolution opérée par Maupeou (à la date du 28 octobre 17713.
10 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
saire aux intérêts de la nation. On s'élevait contre l'arbitraire en lui reprochant d'être une nouveauté. Maupeou avait fait une î^évolution. La protestation des princes du sang, rédigée par l'abbé de Mably, développait toutes ces thèses, depuis lors répétées partout.
Les princes du sang et les ducs et pairs se prononcèrent pour le rappel, à très-peu d'exceptions près. Le duc d'Orléans dé- clara dans un mémoire au roi qu'il s'adressait à son cœur, si enclin au bien et à la justice. Conti, plus ardent, mit plus de vivacité dans le soutien de la même cause. La noblesse élait généralement de cet avis, sauf les familiers de la cour, qui d'ailleurs exerçaient peu d'influence ; car l'opinion se faisait dans les salons de Paris qui ne prenaient pas de mot d'ordre à Versailles.
La réaction était donc puissante et populaire , comme il était naturel après un règne long et déconsidéré.
Louis XVI se plaignait dans ses lettres particulières que Maupeou eût tout brouillé et créé des résistances respectables. Sans doute il était en cela l'écho de Maurepas. Maurepas ai- mait, dit la Fayette, avoir « comment les choses tournaient» , c'est-à-dire à suivre les courants et à plaire à l'opinion. Conser- vateur autant par calcul que par habitude , il préférait les anciens parlements aux nouveaux; car ces derniers n'étaient pas aussi commodes qu'on l'avait cru. Ceux de Dijon et de Toulouse avaient voulu faire des remontrances; ceux d'Aix, de Bordeaux et de Besançon avaient manifesté dans plusieurs circonstances le désir de se réconcilier avec l'opinion publique, en se rattachant fortement aux traditions qui faisaient la puis- sance de l'ancienne magistrature. Leur autorité morale était à ce prix.
Cependant le rappel offrait des obstacles. Les nouveaux parlements trouvaient des défenseurs dans l'armée, où l'esprit d'obéissance se conlundait avec l'esprit monarchique, et dans le clergé, qui se rappelait ses luttes violentes avec la magistra- ture. Les Jésuites et leurs amis s'écriaient que le rappel des anciens magistrats serait le retour de l'irréligion. L'archevê- que de Paris , qui avait lait entrer plusieurs ecclésiastiques dans le parlement Maupeou, se prononçait de la manière la plus formelle et mettait en mouvement les influences religieu- ses, puissantes dans la nouvelle cour, où il était appuyé par les tantes du roi, surtout par Madame Louise.
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En second lieu , on sentait que tout retour à un régime an- cien a ses périls. On ne pouvait douter que les anciens parle- mentaires ne rentrassent très-aigris, ayant des serments à tenir et des haines à satisfaire. Fallait-il, disait-on, que le premier acte de Louis XVI fût la condamnation de ceux de Louis XV? Devait-on sacrifier aes magistrats qui ne s'étaient distingués que par leur obéissance , pour en rappeler d'autres qui s'étaient fait gloire de la ténacité de leur résistance et de l'in- flexibilité de leurs principes prétendus? Ne risquait-on pas d'affaiblir l'autorité de la religion et du clergé déjà si compro- mise? Allait-on retomber dans ces luttes d'autrefois, d'autant plus redoutables que les parlements, portés et ramenés par le vœu populaire , croiraient désormais ne tirer leur droit que d'eux seuls et auraient un nouveau titre à se dire les représen- tants et les organes de la nation? Oublieraient-ils jamais leur passé et leurs pouvoirs traditionnels, qui faisaient presque tout le fond de leurs remontrances du 3 décembre 1770? Ne serait- ce pas une victoire de cette opposition qui commençait à se manifester, et dont on avait trop méprisé la force, en fermant les yeux au progrès de l'esprit nouveau ? Allait-on enfin détruire les réformes réelles que Aîaupeou avait introduites dans l'ordre iudiciaire , rétablir la vénalité et l'hérédité des charges, leur concentration dans un nombre de familles restreint, les épi- ces, les anciennes circonscriptions? Enfin était-il prudent de diminuer l'action du roi et de rétablir des corps indépendants, quand jamais les esprits n'avaient été plus enclins à l'indé- pendance? Si l'opinion était exigeante, lui céder n'était-ce pas un danger de plus? Quelques-uns ajoutaient qu'on ne pouvait rappeler les parlements, sans ramener avec eux Choiseul, leur soutien, dont la cause personnelle était liée à la leur.
Maurepas fut appuyé par le garde des sceaux Miromesnil. Les autres secrétaires étaient plus ou moins opposés à l'idée du rappel. Vergennes surtout la combattit.
On avait bien songé à un moyen terme. D'Aiguillon , pré- voyant l'orage , avait imaginé de faire encore une refonte des parlements, en choisissant une moitié des magistrats parmi les anciens et une moitié parmi les nouveaux. Mais cette demi-mesure n'eût satisfait personne.
Maurepas prit enfin son parti. Louis XVI déclara « qu'il cé- dait à l'amour de son peuple et qu'il voulait mettre un frein aux abus de l'autorité royale. » Il rappela les magistrats exi-
12 LIVRE QUABAISTE-TROISIÈME.
lés, et il leur fixa la date du 21 octobre pour remonter sur leurs siéff es. On fît toutefois une exception, mais provisoire, pour les chambres des requêtes, où les jeunes magistrats sta- giaires e'taient en grand nombre, et qui, par ce motif, ne sem- blaient pas devoir être réinstallées dans les mêmes conditions, Elles furent rappelées à leur tour quelques mois après,
Maurepas se disait que les parlements seraient suffisamment retenus par une réglementation sévère, et qu'on pouvait dimi- nuer indirectement leur importance en relevant celle des états provinciaux. Il jugeait les luttes redoutées moins dangereuses qu'on voulait le dire. La monarchie avait bien vécu avec elles ; un gouvernement honnête , économe et sage saurait les éviter.
Le 12 novembre Louis XYI tint un lit de justice pour la céré- monie de la réinstallation. Il dit aux magistrats : a Le roi notre aïeul, forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce que le maintien de son autorité et l'obligation de rendre la jus- tice à ses peuples exigeaient de sa sagesse; je vous rappelle aujourd'hui à des fonctions que vous n'auriez jamais dû quitter. Sentez le prix de mes bontés et ne les oubliez jamais. » Il statua ensuite par plusieurs édits que l'autorité du premier président serait agrandie; que les remontrances ne pourraient jamais être renouvelées qu'après l'enregistrement; que la suspension de la justice, la démission en corps, le refus de rentrer en fonc- tions, seraient considérés comme des cas de forfaiture, et à ce titre soumis au jugement d'une cour plénière composée de personnes ayant séance aux lits de justice. On conserva la plus grande partie des règles de discipline et de procédure établies par Maupeou.
Aussitôt reconstitué, le Parlement enregistra les édits. Il convoqua les pairs pour examiner, selon l'usage , les actes du lit de justice, et il demanda le rappel des chambi'es des en- quêtes.
Ses ennemis ne manquèrent pas de soutenir qu'il revenait d'exil, comme il avait toujours fait, avec la religion des précé- dents, la volonté de lutter contre le roi et de faire considérer comme non avenus non-seulement les actes de Maupeou, mais ceux mêmes de Maurepas , en tant que ces actes étaient con- traires à son organisation ancienne.
Ces craintes avaient un côté (onde. La majorité des magis- trats voyaient dans leur restauration la réparation d'une injustice
[1774] LA GUERRE A L'ABSOLUTISME. 13
et d'une illégalité; les plus modérés regardaient les nouveaux édits comme une sorte de traité de paix. Cependant les dispo- sitions étaient des plus conciliantes. Les premières délibéra- tions furent remarquables par la dignité qui y régna. Les seules remontrances que l'on fit portèrent sur la cour plénière, parce que c'était un tribunal de formes et d'organisation indétermi- nées ; le roi y répondit en ajournant sa décision sur ce sujet. La Rochefoucauld soutint à celte occasion la nécessité de con- voquer les états généraux , auxquels seuls appartenait la déci- sion des questions constitutionnelles.
La réintégration des parlements provinciaux suivit de près et fut populaire. A Renues, le retour des anciens magistrats fiit salué par de bruyantes ovations , pendant que le parlement intérimaire, devant lequel les avocats refusaient de plaider, protestait contre le rappel. La plus grande difficulté fut de faire admettre par les magistrats réintégrés la conservation de quel- ques-uns des magistrats nouveaux. Ils exigèrent plus d'une exclusion, A Dijon, le parlement n'enregistra les lettres patentes de sa réinstallation que du très-expi'ès commandement du roi, de peur de reconnaître la légalité de sa suppression; il voulut que de Brosses fût nommé premier président, ce qui était comme une consécration du rôle d'opposition qu'il avait joué.
Maurepas a été blâmé comme Maupeou. On a dit que si la suppression des parlements fut une faute , leur rappel fut une faiblesse. C'est là un jugement aussi faux que contradictoire. Ses ennemis lui adressèrent le reproche puéril d'agir par inté- rêt, en détruisant le système établi par ses prédécesseurs pour les empêcher de rentrer au pouvoir. Us l'accusèrent démettre la guerre civile au sein de la magistrature, de persécuter les meilleurs défenseurs du roi, afin que le Parlement fût maître comme en Angleterre. Plus tard enfin, des écrivains royalistes ont prétendu qu'il avait poussé Louis XVI dans le précipice et causé la Révolution. Ces accusations doivent être citées, parce qu'elles appartiennent à l'histoire ; mais la passion et la haine ne se discutent pas.
En réalité il eut deux torts : celui de renoncer à quelques réformes sérieuses introduites par Maupeou, par exemple à la gratuité de la justice, assez illusoire d ailleurs, car Terray avait augmenté les droits de contrôle des actes et de greffe. Le se- cond, qui est plus grave , fut de ne pas constituer un contrôle politique et financier en dehors de la magistrature. Mais il eût
14 LIVRE QUARAISTE-TllOISIÈME.
fallu recourir aux états généraux. Maurepas recula devant cette épreuve.
On sentait que si les cours de justice n'étaient pas les orga- nes du pays et ne pouvaient tenir lieu des anciens états, ainsi que Malesherbes l'avait déclaré en 1771 , les états, tels qu'ils étaient constitués, présentaient à leur tour des inconvénients et des dangers très réels, La question de la constitution nou- velle qu'il faudrait leur donner était à l'étude. Elle occupait les politiques, qui cherchaient à combiner un système d'assem- blées de divers degrés superposées les unes aux autres, avec des attributions précises et uniformes. Mais on voulait com- mencer par les états provinciaux, les établir dans toute la France, et leur assurer assez de liberté et de pouvoir pour défendre tous les droits et veiller à tous les intérêts.
Le sentiment général était qu'il fallait faire la guerre à V absolutisme. Une véritable fièvre politique s'était emparée du pavs, inondé par un flot d'écrits éphémères. Les auteurs de ces écrits s'adressaient au tribunal de l'opinion, expression em- ployée par Turgot, Malesherbes, Necker et beaucoup d'autres, sans qu'on puisse en déterminer la véritable paternité. On re- cherchait les droits de la nature et les conditions de la félicité publique. Malheureusement on ne suivait guère d'autres guides que Rousseau, Mably et l'abbé llaynal, qui avait mis à la mode les déclamations ampoulées. Les écrivains pratiques ne traitaient guère que des sujets d'économie politique et d'administration, et les autres avaient des aspirations plus que des doctrines.
La génération qui se formait, nourrie d'idées cosmopolites et indéfinies, rêvait philosophiquement une liberté dont elle ignorait les conditions. Elle n'avait reçu qu'un enseignement purement littéraire. Elle savait l'histoire de la Grèce et de Rome; elle ignorait celle de la France, que Rollin avait pour- tant recommandé d'enseigner. Elle était réduite à l'apprendre dans l'abrégé de Hénault. Velly ne parut qu'en 1770.
Cependant un souffle nouveau anixnait les académies et les salons. L'Académie française , non contente de faire des écri- vains un corps et une puissance, tendait à élargir la sphère dans laquelle elle s'était longtemps renfermée. Elle abordait les questions sociales , et les académies de province l'imitaient à l'envi. Elle commençait aussi à toucher les sujets politiques. Dès 1770 on ■^frondait dans les discours publics. Malesherbes y fut couvert d'applaudissements dans la séance du 21 mars 1 771 ,
[1774 GUERRE DES FARINES. 15
à cause de l'opposition qu'il avait faite à Maopeou. L'année sui- vante, Maupeou honora l'Académie de la menace d'un coup d'Etat'.
C'était peut-être dans les salons, où se mêlaient les écrivains et les grands seigneurs, que le désir d'un gouvernement libre s'exprimait le mieux. Les salons de Paris, visités à l'envi par les souverains et les ministres étrangers, avaient une célébrité européenne. Ils étaient renommés pour leur esprit, dont les correspondances, surtout celles des femmes, ont laissé d'écla- tants témoignages; pour leur curiosité littéraire, philosophique ou politique; pour la liberté et souvent la hardiesse de leurs appréciations. La plus grande indépendance y régnait, même à l'égard de Voltaire et de Rousseau , dont les personnalités bruyante^ nous trompent aujourd'hui. Or, le temps était à l'anglomanie. On imitait les usages, les costumes anglais; on étudiait les finances et le commerce de l'Angleterre ; on se mit à étudier son gouvernement, et on s'intéressa au spectacle de sa liberté *. Plus d'un prince du sang ou d'un duc et pair rêva de diminuer l'omnipotence ministérielle et de s'assurer une in- fluence politique semblable à celle des membres de la Chambre haute. Ce n'était là qu'une tendance, mais il faut la noter; car la haute société, si superficielle ou si frivole qu'elle fût, ne résistait pas à l'invasion de la politique '.
IV. — Turgot avait établi à l'intérieur la liberté du com- merce des grains et des farines. Il avait exposé dans le préambule de l'édit que la liberté aurait pour effet d'augmenter la quan- tité des subsistances et d'en abaisser le prix. Il compléta le système en mettant en vente les blés approvisionnés dans les magasins de l'Etat, puis en supprimant le privilège des bou- langers et la taxe du pain, en offrant des primes au commerce, en abolissant le droit de banalité des moulins.
Ces mesures étaient discutables et furent très-discutées. Necker se fit le chef des opposants. 11 attaqua , dans un livre qui eut une grande publicité, ce que les principes de Turgot avaient de trop exclusif et leur application de trop absolu. Il soutint que l'intérêt des producteurs ne pouvait faire oublier celui de l'Etat, et que l'Etat devait régler l'exercice de tous les droits
1 Mémoires de Bachaumont , en 1772.
2 Voir surtout les Mémoires de Ségur, t. I.
3 Voir la Correspondance de Gustave III.
16 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
particuliers dans un but d'utilité publique. Il proposa de rem- placer les prohibitions par une sorte d'échelle mobile.
Cependant les prix restaient élevés et l'abondance ne revenait pas. Les inquiétudes furent plus surexcitées que calmées par l'application du système nouveau. Le peuple continuait de croire aux accaparements. Turjot eut l'imprudence de faire arrêter, sur de simples préventions, plusieurs agents de Terray, et de donner ainsi raison aux soupçons populaires. Des émeutes éclatèrent sur quelques marchés. Il y en eut une à Dijon le 20 avril 1775, et une le 1" mai à Pontoise. Plusieurs bateaux de blé furent coulés à fond sur la Seine.
Le 2 mai, le peuple de Versailles courut au château, deman- dant avec des cris : « Le pain à bon marché ! » Le roi ne s'émut pas et refusa de céder. Il désapprouva un capitaine des gardes qui avait donné à un boulanger de la ville Tordre de vendre le pain à deux sous la livre '. Des énieutiers allèrent à Paris piller des boutiques de boulangers. Ces scènes se renouvelèrent le lendemain. Mais le roi ayant mis l'autorité militaire sous les ordres de Turgot, le maréchal de Biron déploya les troupes et rétablit l'ordre, non toutefois sans collision et sans victimes. Les habitants , qui avaient fermé leurs maisons, en sortirent des qu'ils aperçurent les soldats, et se répandirent dans les rues pour aller voir l'émeute. Les troupes occupèrent Tabord des rivières, pour assurer la circulation des approvisionnements. La guerre des farines, qui avait gagné Lille, x\ miens et Auxerre, fut comprimée partout.
La justice prévôtale fit une enquête, et deux des principaux coupables furent pendus à des potences de quarante pieds de haut. L'enquête révéla une sorte d'organisation militaire. Turgot y vit la main de ses ennemis, et autorisa, par les termes dont il se servit dans une circulaire adressée aux curés, l'idée d'une conspiration formée pour le perdre. Il savait que le roi avait été facilement sollicité de céder. Il avait été mal secondé par le lieutenant civil Lenoir, qu'il destitua. Le public était d'autant plus soupçonneux qu'il était mal instruit. Le bruit courut que la conspiration avait des chefs secrets ; la respon- sabilité en fut imputée aux Anglais, à la maison d'Orléans, aux fermiers généraux, aux monopoleurs, au clergé, à Terray, à
* La scène a été racontée diversement. Je suis la version donnée par de Larcy, d'après l'autorité la plus sûre, .es lettres de l'abbé de Véri. Correspon- dant du 25 août 1866.
[1774] MALÊSHERBES. I7
Maupeou, à tout le monde enfin '. On s'est exagéré plus tard la portée de ces soupçons, lorsqu'on s'est efforcé de noter les symptômes précurseurs de la Révolution. Pendant ce temps, les ennemis de Turgot l'accusaient d'avoir imprudemment soulevé les troubles, en jetant l'alarme par ses écrits et par des innovations périlleuses dans une matière aussi délicate que celle des subsistances publiques.
Une amnistie fut publiée après le supplice des deux princi paux coupables. Mais il fallut attendre six mois pour rendre la répression à la justice ordinaire.
V. — Le rappel des cours souveraines remit en lumière les anciennes renommée- parlementaires. jNIalesberbes reparut à la tète de la cour des aides, qu'il présidait depuis vingt-cinq ans.
Malesberbes , type du magistrat pliilosopbe et novateur, avait la sévérité professionnelle des cours supérieures, des manières simples et dignes, un caractère élevé et désintéressé. Il y joignait une instruction étendue, une curiosité scientifique pleine d'ardeur, et, au même degré que Turgot, ce désir vague et indéfini du bien que la pliilosophie du dix-huitième siècle avait développé chez les ànies généreuses.
Son esprit avait d'ailleurs une teinte un peu chimérique. Il regardait la philosophie comme une puissance nouvelle qui devait, en éclairant le monde, réformer la société, les mœurs et les institutions.
Il ramenait tout à trois idées dominantes : la bienfaisance, la liberté, le progrès des lumières et des arts. Il comprenait la bienfaisance dans le sens le plus large, le plus étendu; il affec- tait, comme on disait dans le style du temps, l amour du peuple. Pour la liberté, aucun de ses contemporains ne la pour- suivit avec plus de passion. Il la voulait surtout en fait d'opi- nions et de croyances. Il a contribué à préparer la liberté de la presse et celle des communions dissidentes. Plus tard il a fait beaucoup pour assurer des garanties à la liberté indivi- duelle. Quant au progrès des lumières, il le jugeait devoir être indéfini , se tondant sur le grand développement que les sciences et la raison avaient pris au dix-huitieme siècle. Aussi rêvait-il de faire de Paris la capitale des sciences et des arts. Toutes ces idées étaient mêlées chez lui d'un dédain profond
1 Mémoires de Soulavie.
18 LIVRE QUARA^^TE-TROISIEME.
pour le passé qu'il croyait couvert de ténèbres, pour la super- stition avec laquelle il confondait la religion, et pour le clergé qu'il regardait comme un obstacle au progrès,
II avait exercé longtemps, concunemment avec ses fonctions de map^istrat, celles de directeur de la librairie, particulière- ment difficiles en raison de la législation compliquée qui ré- gissait la presse. Il sut les remplir avec modération et liabi- leté, adoucissant les sévérités, avertissant plus d'une fois les écrivains de corriger leurs ouvrages, les corrigeant lui-même au besoin, évitant autant qu'il le pouvait les éclats et les scan- dales. D'un autre côté, et ce n'était pas le trait le moins curieux de son caractère, il aida sous main Rousseau et Diderot à faire imprimer à l'étranger plusieurs de leurs livres. On lui a fait un mérite de cette tolérance ou de ce libéralisme. Il n'en faut pas moins convenir qu'il éfait singulier de voir un magistrat éluder la loi qu'il était chargé d'applifjuer.
Son rôle politique avait commencé à la cour des aides, dont il avait défendu les règles financières contre des ministres ab- solus, avec une fermeté rare et en parlant le vrai langage des gouvernements libres. Il avait demandé aussi, après le coup d'État de Maupeou, une organisation nouvelle des états géné- raux, dans lesquels il voulait assurer une prépondérance néces- saire au tiers.
A peine rentré en fonctions, il présenta le 6 mars 1775, au nom de la cour des aides, des remontrances qui ne firent pas moins de sensation que les précédentes et qui paraissent avoir été concertées avec Turgot. C'était un acte d'accusation en forme contre les vices de l'administration financière qui favo- risait la contrebande et les dénonciations, et contre la justice administrative en matière de finance , justice qui faisait une place énorme à l'arbitraire et laissait la plupart du temps les contribuables et les accusés sans garanties. Il concluait en de- mandant que des états généraux, ou tout au moins des états provinciaux fussent réunis pour aviser. Maurepas se récria, et soutint avec raison qu'on ne devait pas publier le mal sans avoir en même temps les moyens de le guérir. Malesherbes offrit sa démission. On convint que les remontrances demeu- reraient secrètes. Elles furent publiées quelques jours après, à son insu.
Il n'en devint pas moins ministre au mois de juillet suivant, par Tinsistance de Turgot. On avait gardé jusque-là , en raison
[1774] M A LES HERBES. 19
de son obscurité et de sa docilité, un des anciens secrétaires d'Etat, Saint-Florentin, duc de la Vrilliére, char^jé depuis cin- quante-deux ans de la maison du roi. C'était un personnag^e fait pour les rôles subalternes, exact et régulier dans ses fonc- tions, mais sans caractère et se bornant à exécuter indistincte- ment tous les ordres qu'il recevait. Comme son département comprenait l'expédition des lettres de cachet, il se trouvait avoir exilé indifféremment, dans le cours d'un demi-siècle, tout le monde, toutes les opinions, tous les ministres. La VrilIière, vieux et méprisé personnellement, était le représen- tant d'un système usé et décrié. Depuis l'abus incroyable que Maupeou avait fait des lettres de cachet, on les jugeait un scandale monstrueux. Plusieurs de ceux qui en avaient reçu s'en paraient comme d'un titre d'honneur. On avait vu tant d'exils et d'emprisonnements par acte d'autorité, les différentes opinions en avaient été si bien victimes tour à tour, qu'il n'y avait plus qu'un cri contre l'arbitraire. En outre, la richesse pu- blique s'était tellement engouffrée à Versailles sous le dernier règne , que la maison du roi appelait des réformes urgentes et un ministre moins complaisant.
Turgot proposa Malesherbes, recommandé par sa réputation de vertu et son amour de l'économie. Maurepas l'agréa, ne fût-ce que pour déjouer une intrigue de cour nouée en faveur d'un ami de Choiseul. Malesherbes, dépourvu de toute ambi- tion , mettant de la fierté dans son désintéressement et un peu gêné par la résolution de ne pas transiger avec ses principes, fit des conditions. Il voulut s'assurer des dispositions du roi. Lorsqu'il fut bien convaincu de le trouver simple dans ses moeurs, ami des réformes et de la moralité, c'est lui qui s'ex- prime ainsi, il accepta le ministère en stipulant qu on ne l'obli- gerait pas à signer des lettres de cachet contre sa volonté , et qu'il serait libre de se retiier à son gré. A ces conditions, il se résignait. Maurepas se flatta qu'avec son caractère conciliant et sympathique, il rétablirait l'harmonie entre Turgot et les autres ministres. « Il sera, disait-il, le lien du ministère, parce qu'il a l'éloquence de la langue et du cœur '. »
L'union de Turgot et de Malesherbes causa beaucoup d'en- thousiasme dans les salons de Paris. On ne savait pas ce qu'ils allaient faire, mais on pensait qu'ils feraient quelque
1 De Laicy, Corres/jondant du 25 août 1866.
2.
20 LIVRE QUARAiNTE-TP.OISIÈME.
chose. Dans le lanpjage prétentieux du temps, on les appelait les partisans de la vertu... « Soyez persuadé, écrivait made- moiselle de Lespinasse, que le bien se fera et se fera bien... ! Jamais, non, jamais deux hommes plus éclairés, plus désinté- ressés, plus vertueux, n'ont été réunis ])lus fortement pour un intérêt plus grand et plus élevé. »
Le premier acte de Malesherbes fut d'envoyer une lettre de cachet à la Yrilliére. Le second fut de visiter la Bastille. Il y trouva en tout sept prisonniers, qu'il délivra.
VL • Le sacre de Louis XVI divisa un instant le ministère. Turgot proposa de le célébrer à Paris, non à Reims, où les fêtes usitées en pareil cas étaient accompagnées de profusions inutiles, et de modifier les termes du serment; car le roi y pre- nait entre autres engagements celui de bannir les hérétiques '.
Or, en ce temps même, les protestants, mettant à profit le retentissement donné à l'affaire Calas, demandaient à Louis XYI un état légal. La noblesse de Guyenne s'était asso- ciée à cette réclamation; la magistrature la voyait avec faveur. Elle était commandée par la justice; on ne pouvait plus la rejeter en invoquant la raison d'Etat, car le protestantisme n'était plus un parti politique et ne prétendait qu'au droit commun.
Maurepas voulut rester fidèle à la tradition et ne pas mécon- tenter le clergé. Le sacre fut célébré à Reims, le 11 juin 1775, avec toute la pompe accoutumée; l'enthousiame populaire fut si vif que Louis XYI s'en montra très-ému. Seulement la for- mule du serment, qui avait été déjà modifiée par Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, le fut encore de nouveau. On garda au sujet des protestants un silence calculé.
Le clergé, alarmé depuis longtemps des progrès d'une philo- sophie qui menait à l'irréligion, avait publié en 1770 un cé- {èhre Averiissement aux Français sur les périls de l'incrédulité, qu'il déclarait menacer « les lois fondamentales de la société, les mœurs publiques et même le trône. » Il fit sur ce sujet de nouvelles remontrances dans son assemblée quinquennale de 1775, associant toujours Dieu et le roi, le catholicisme et la monarchie, fondements égaux de toute autorité. Il concluait en demandant le maintien ou même l'aggravation des lois contre
^ Baunir et non exterminer. Tel est le sens vrai du mot latin exlenninare.
[1775] LE SACRE ET LE GLEKGE. 21
la presse et contre les protestants. Louis XVI se contenta de promettre qu'il surveillerait la librairie et qu'il ne ferait point aux protestants de concessions alarmantes pour les catholiques. L'Assemblée de 1775 comprenait dans son sein ou à sa tête plusieurs prélats à vues élevées, tels que Dillon, Boisgelin, Gicé , Lefranc de Pompignan , archevêques de Narbonne , d'Aix, de Bordeaux et de Vienne, de la Luzerne, évéque de Langres. Aussi décida-t elle que la manière la plus efficace de défendre la religion était de confier cette défense à des écrivains habiles et instruits. Mais elle comptait aussi de nombreux pré- lats de cour, habitués à flatter le pouvoir et à ne voir de re- mède aux maux qu'ils signalaient que dans l'action protectrice de l'État. Jarente, évéque d'Orléans, homme sans mœurs et sans conscience, chargé depuis 1757 de la feuille des béné- fices, n'avait mis aucun scrupule dans ses choix. Avec lui les riches bénéfices et les dignités de l'Eglise étaient devenus plus que jamais un moyen de fortune ou de pouvoir pour des fils et des cadets de grandes maisons. Le jeune abbé de Talleyrand, qui fut en 1775 un des commissaires du clergé avec l'ambitieux Brienne, archevêque de Toulouse, offrait le type accompli de ces prélats tirés de la haute noblesse et insouciants des devoirs de leur état. Les petits abbés, qui n'avaient d'ecclésiastique que la soutane , discréditaient le clergé comme les marquis avaient discrédité la noblesse. Seulement, pour se faire par- donner leur élévation et leurs dérèglements, ou pour se rendre plus considérables, ils affectaient le zèle des intérêts de leur ordre et s'appuyaient volontiers sur ses membres les plus ar- dents. Or ces derniers étaient devenus intraitables, depuis les arrêts qui avaient frappé les Jésuites.
VIL — Maurepas tenait à garder la direction générale du ministère et il eut le talent d'y réussir. Hors de là, il laissa chacun des secrétaires d'État entreprendre dans son départe- ment les réformes qu'il voulut, non qu'il y eût une grande confiance, mais pour donner une satisfaction au public.
Lorsque le maréchal du Muy, vieux et malade , mourut au mois de décembre 1775, Turgot proposa pour son successeur le comte de Saint-Germain , qui joignait à une grande réputa- tion militaire un esprit novateur et résolu. Maurepas, dit-on, répondit à Turgot : «Proposez-le au roi; on peut en essayer. »
Saint-Germain était plein d'originalité et de bizarrerie. Sa
22 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
vie avait été une suite d'aventures. De bonne naissance et sans fortune, il avait quitté l'habit de jésuite pour se fau-e soldat, et avait servi dans presque toutes les armées de TEuiope. Ren- tré au service de la France sous le maréchal de Saxe , il de- vint lieutenant général et fut un des meilleurs officiers de la guerre de sept ans. Mais il ne put s'entendre avec les autres chefs de corps; il fatigua les ministres de ses réclamations et de ses exigences; il se crut victime de madame de Pompadour, renvoya au roi le cordon rouge, et se retira en Danemark, où il devint maréchal et ministre de la guerre. Des révolutions de palais l'obligèrent ensuite à quitter ce pays; il rentra en France et y tomba dans un état voisin de la misère. Rappelé à la cour par l'influence de Turgot, il se vit rendre ses grades, confirmer le titre de maréchal qu'il avait obtenu à l'étranger, enfin éle- ver au ministère de la guerre.
Il y porta son esprit entreprenant et ennemi des ménage- ments. En vingt-deux mois il fit signer au roi cinquante-quatre ordonnances, qui, sous prétexte de détruire des abus et de sou- mettre l'armée, surtout l'infanterie, à une discipline plus rigou- reuse, analogue à celle de l'armée prussienne, touchèrent à tous les détails de l'organisation militaire. Il voulut diminuer le nombre des officiers qui était trop considérable , et suppri- mer ou réduire les corps privilégiés. Il commença par licencier trois compagnies de la maison du roi, troupes coûteuses qui ne servaient que pour l'apparat. La noblesse se récria, allé- guant que les charges supprimées avaient été achetées à prix d'argent, et qu'il ne convenait pas d'isoler le roi de ses sou- tiens naturels pour une économie insignifiante. Saint-Germain n'eut pas assez d'autorité pour faire taire des clameurs intéres- rées; en même temps, il eut la faiblesse ou l'inconséquence de créer quelques charges nouvelles du même genre. Les cris de l'opposition redoublèrent : Maurepas s'effraya, s'opposa à la suppression des gendarmes et des chevau-légers, et donna pour adjoint au ministre le prince de Montbarrey.
Saint-Germain avait encore le défaut d'être très-roide. Il voyait partout des vols et des méfaits. Il prétendait pour fortifier la discipline rendre les châtiments plus sévères et introduire l'usage de frapper les soldats avec des coups de plat de sabre , à l'exemple des étrangers qui employaient les punitions corpo- relles. Rien n'était plus propre à irriter l'armée. On répéta par- tout le mot vrai ou prétendu d'un soldat : «Je n'aime du sabre
[1775] SAINT-GERMAIN. 23
que le tranchant. » L'idée de disperser les invalides fut mal accueillie, quoique Sauit-Germain n'eût pas absolument tort d'appeler l'édifice bâti par Louis XIV un monument de la va- nité plutôt que de la bienfaisance. La dispersion de l'Ecole militaire qvi'il exécuta fut impopulaire, parce qu'en créant dans les provinces des écoles spéciales pour la remplacer, il confia ces écoles à des prêtres. En peu de temps, faute d'autorité personnelle et taute de jugement, il souleva contre lui l'armée, qui tout en l'estimant le détesîait, les grands et la noblesse, qui le regardaient comme un adversaire dangereux, agissant par esprit de système, enfin les philosophes et les écrivains, qui l'accusaient d'avoir été jésuite et d'être resté dévot. Son impo- pularité alla croissant; elle retomba sur les autres ministres, particulièrement sur Turgot et Malesherbes qu'on savait enne- mis des influences militaires et nobiliaires. Turgot avait pour- tant cessé de s'entendre avec lui.
VIII. — Turgot demeurait l'homme principal du ministère. Ceux qui l'ont connu le représentent beau et majestueux, avec une tète antique, des manières nobles et l'attitude du comman- dement, quoique l'aisance lui fît défaut. Son tort était de s'en- fermer trop dans son cabinet; il semblait éviter le monde et même se dérober à la discussion , préférant écrire en tète de ses projets de loi de longs préambules où il faisait la leçon au public. Il aimait peu à parler; son élocution avait quelque chose de pénible et d'obscur. On lui reprochait d'être silen- cieux, froid, toujours préoccupé, toujours l'esprit en travail, rarement content des autres, plus rarement de lui-même. On a dit de lui qu'il avait « l'amour du plus parfait ou du beau idéal » . Malesherbes ajoutait « la rage de la perfection , car il faut vraiment, lui écrivait-il, être enragé pour forcer en même temps la main au roi, à M. de Maurepas, à toute la cour, au Parlement' » . De nos jours, on a beaucoup étudié dans Turgot le pbdoaophe, le moraliste, l'économiste. A tous ces titres sa renommée a justement grandi. Peut-être a-t-on moins étudié le ministre, ce qui n'est pourtant pas moins nécessaire pour le bien juger.
Au m(jis de mars 1776, il présenta au Parlement six édits à la fuis. Les quatre premiers se bornaient à supprimer des pri- vilèges particuliers ; les deux autres, supprimant les corvées des
^ De Larcy, d'après l'abbé Véry.
24 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
routes et les jurandes, étaient fort importants par eux-mêmes et le devinrent davantage par les débats qu'ils soulevèrent.
Turp^ot disait au roi dans un des préambules : « Votre Majesté règne par son pouvoir sur le moment présent. Elle ne peut régner sur l'avenir que par la raison qui aura présidé à ses lois, par la justice qui en sera la base, par la reconnais sance des peuples. » Il condamnait les corvées des routes à cause de leur injustice, parce que les deux ordres privilégiés ne portaient point leur part de la charge qu'elles imposaient, et à cause des vices plus ou moins irréparables de leur répar- tition. Il les remplaçait par un impôt sur les bien-fonds, impôt nouveau soumis à la condition de l'enregistrement.
L'édit et le préambule, qui était un traité à fond sur la ma- tière, furent communiqués d'abord au garde des sceaux. Les observations de Miromesnil ne manquent ni de sagacité ni d'intérêt. Sa principale objection roule sur l'atteinte portée au privilège du clergé et de la noblesse en matière d'impôt. Il craint qu'on n'arrive par des voies détournées à le détruire tout à tait , c'est-à-dire à détruire la constitution des trois ordres, qui est une des bases de la monarchie. Rompre un anneau, c'est briser la chaîne entière. Miromesnil ajoute qu'en faille privilège est restreint, que les deux ordres supérieurs contribuent à la plupart des charges publiques; que le clergé, avec son mode particulier de contributions, jouit d'un crédit dont le roi tire parti en temps de guerre. Il s'effrave des nou- veautés. Cependant il ne conclut pas contre le vœu de l'édit; il se borne à demander qu'on laisse chaque intendant maître de faire des règlements pour sa généralité , comme Turgot en a fait dans celle de Limoges.
Turgot combat cette conclusion ; il soutient qu'une loi géné- rale est nécessaire. Laissant de côté le clergé, « afin de ne pas se faire deux querelles à la fois » , il attaque résolument l'idée d'exempter la noblesse. Il observe que le privilège de la noblesse pour la taille demeure intact, mais que depuis quatre- vingts ans et plus , tous les contrôleurs généraux ont eu pour principe de le limiter en empêchant son extension aux charges nouvelles; que les corvées constituant une de ces charges nou- velles, on ne peut exempter la noblesse sans injustice de l'impôt destiné à les remplacer. Il ajoute qu'on a pu restreindre le privi- lège ancien sans que la noblesse soit moins belliqueuse ni moins soumise, ou la constitution de la monarchie affaiblie. Il démontre
[1776] ÉDITS SUR LES CORVÉES ET LES JURANDES. 25
que la noblesse ne sert plus à ses frais, que les charges de la guerre se sont singulièrement augmentées, que les titres nobi- liaires étant achetés à prix d'argent par les familles enrichies, le système n'aboutit à rien moins qu'à la conséquence absurde de créer une exemption pour les riches; qu'il n'est pas néces- saire d'entretenir un esprit exclusivement belliqueux chez les familles nobles; que si l'on y réussissait, ce serait « avilir toute autre profession, notamment la magistrature, et surcharger le militaire d'offices inutiles. »
Turgot eût pu ajouter que le véritable intérêt de la noblesse et du clergé leur commandait d'abandonner les derniers restes de privilèges qui devenaient odieux parce qu'ils n'étaient plus fondés. Mais c'était là une question trop générale et trop grave pour être tranchée incidemment à propos d'un édit peu popu- laire, même dans les campagnes; car les paysans préféraient souvent la corvée à vin impôt en argent.
Pour les jurandes et les maîtrises, Turgot les condamnait comme constituant des monopoles attentatoires à un droit naturel, la liberté du travail. 11 leur reprochait de mettre des entraves au développement de l'industrie et du commerce, par conséquent à celui de la richesse publique et de la population; de fermer l'accès d'une foule de professions à des hommes qui pouvaient les exercer utilement, d'entraîner des frais, des procès inutiles et interminables. Il qualifiait leurs règlements de «codes obscurs, rédigés par l'avidité, adoptés sans examen dans des temps d'ignorance, et auxquels il n'avait manqué pour être l'objet de l'indignation publique que d'être connus. » Vainement pouvait-on alléguer l'espèce de consécration que les communautés industrielles avaient obtenue de l'Etat. L'Etat n'avait jamais pu faire du droit de travailler un droit royal, comme le portait un édit de Henri III, et la vente de lettres de maîtrise n'avait pu , en constituant un privilège, le constituer éternellement. « Le roi, ainsi s'exprimait le préam- bule de Téditde Louis XVI, veut assurer à tous ses sujets, et sur- tout aux plus humbles , à ceux qui n'ont d'autre propriété que leur travail et leur industrie, la pleine et entière jouissance de leurs droits; réformer en conséquence les institutions qui portent atteinte à ces droits, et que n'ont pu légitimer, malgré leur ancienneté, le temps, l'opinion, les actes mêmes de l'autorité. »
Les abus que Turgot signalait étaient si manifestes, que tous
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les économistes depuis vingt ans les battaient en brèche. Une infinité de corporations étaient ruinées; d'autres s'étaient en- dettées pour racheter des offices créés et multipliés sans me- sure pendant le dernier régne. Ce n'étaient pas non plus les théories économiques seules qui réclamaient la liberté du tra- vail, c'était l'industrie elle-même, en proie à un besoin d'ac- tivité qui s'accommodait mal d'entraves surannées. Les règle- ments gênaient les améliorations et les perfectionnements.
En fait, l'édit de Turgot admettait des ménagements. Il con- servait les corporations jusqu'à nouvel ordre pour plusieurs professions , comme celles des libraires , des orfèvres ou des apothicaires, à cause des règlements de police auquels il était nécessaire que ces professions fussent soumises. Mais quant aux principes , il était impossible d'être plus abbolu et plus radical , ni de condamner d'une manière plus sévère les vieux errements.
Le Parlement, ayant reçu les six édits, en enregistra un qui était insignifiant, et fit des remontrances au sujet des cinq autres. Louis XVI insista pour qu'ils fussent tous enregistrés. Le Parlement arrêta de faire des remontrances itératives. Le prince de Conti se rendit chez le roi pour le prier de retirer les édits; il ne put être reçu. Turgot avait prévu qu'un lit de justice serait nécessaire. Maurepas s'y prêta, quoique à regret.
Le Parlement avait la prétention de défendre les traditions du gouvernement et les droits acquis. C'était à titre de corps conservateur qu'il s'inquiétait de certaines innovations. Son rôle à cet égard n'était pas sans analogie avec celui du clergé. Il s'irritait de ce qu'il appelait « les débordements économi- ques» . Il voyait une sorte de conspiration dans cette multitude d'écrits dont les formes variaient, mais qui se ressemblaient tous par les audaces du langage, où l'on ne parlait que de prin- cipes naturels et de la nécessité de régénérer le royaume. Il venait de faire brûler par la main du bourreau un livre où Boncerf, un des familiers de Turgot, attaquait avec la dernière violence les droits féodaux, pour conclure à l'urgence de les déclarer rachetables. Il se croyait obligé de sévir contre une presse devenue agressive. Il ne pouvait souffrir qu'un ministre s'associât à de pareilles attaques, et il portait à son tour la passion dans la répression.
Le lit de justice eut lieu le 12 mars; les édits v furent enre- gistrés sans discussion. Seulement l'avocat général Séguier
[1776] ÉDITS SUR LES CORVÉES ET LES JURANDES. '27
présenta au sujet de chacun d'eux des observations sévères. Il s'éleva d'une manière emphatique contre l'appareil déployé pour des mesures qui ne méritaient pas un tel honneur, les circonstances n'ayant rien de solennel ni de critique. Il exagéra beaucoup, ne fût-ce que par les formes du langage, car on ne savait pas encore parler la vraie langue des affaires, le danger de confondre les rangs, de mécontenter la noblesse, de porter la main sur d'antiques institutions. Mais il fit une critique sérieuse de l'impôt qu'on voulait substituer aux corvées, et qui devait en bonne justice être payé aussi bien par ceux qui se servaient des chemins que par les propriétaires ruraux. Il exprima également le vœu que les chemins pussent être con- struits par l'armée et les officiers du génie. A propos des jurandes, il insista sur les garanties que l'Etat devait exiger, et sur la nécessité d'une tutelle administiative des corps de métiers. 11 représenta que la constitution de ces corps, géné- ralement favorable aux ouvriers qui y étaient enrégimentés, ne portait ombrage qu'aux tiers; que les règlements étaient l'oeuvre successive des plus grands rois, comme Henri IV et Louis Xiy, et des plus grands ministres, tels que Golbert; que l'industrie avait prospéré avec elle et grâce à elle; que l'indus- trie parisienne en particulier voyait ses produits recherchés dans le monde entier; que sans doute il y avait beaucoup d'abus et d'inconvénients à réformer, mais que cela pouvait se faire sans changer la base d'institutions séculaires , et sans porter atteinte à la propriété légitime des maîtrises, point sur lequel les six corps de marchands de la ville de Paris avaient envoyé des mémoires au roi. 11 exposa aussi avec sagacité les inconvénients de la libre concurrence, qui devait multiplier les faillites, attirer les ouvriers des campagnes dans les villes et augmenter la misère. Sa conclusion était de réformer, non de supprimer.
En résumé, les conclusions de Turgot étaient moins absolues que ses principes , et celles de ses adversaires ne l'étaient pas davantage. Dans d'autres conditions, certaines transactions eussent été possibles. On eût pu conserver dans beaucoup de cas les piestations comme facultatives, supprimer les jurandes sans probiber toute association entre maîtres, compagnons ou apprentis. Mais les formes de la discussion dans un lit de jus- tice ne permettaient ni amendement ni compromis. Les gens du roi y parlaient seuls après un court exposé du garde des
28 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
sceaux, et singularité fâcheuse, ils parlaient pour attaquer la loi dont ils requéraient l'exécution. Le roi semblait ne venir au Parlement, où les magistrats lui parlaient de leur douleur, de leurs alarmes, de la contrainte qu'ils subissaient, que pour donner au triomphe de sa volonté la forme d'une violence '.
L'enregistrement eut lieu par ordre, au grand regret de Malesherbes, qui conservait des habitudes parlementaires. Ce fut alors que madame du Deffand écrivit : « M. de Malesherbes doute de tout, M. Turgot ne doute de rien. » On regretta généralement à la cour que la dignité du roi ne lui eût pas permis de reculer. Plusieurs des amis de Turgot se séparèrent de lui, et il eut peu à se féliciter de sa victoire, malgré l'appro- bation de Voltaire, qui appela le lit de justice un lit de bien- Jaisance.
Jamais n'éclata mieux le danger des divisions qui régnaient dans le ministère. Le garde des sceaux combattait les idées du contrôleur général. Vergennes, Sartines, Saint-Germain gar- daient le silence. Malesherbes gênait Turgot par ses hésita- tions, tout en désirant le soutenir. Maurepas affectait d'assister au combat en spectateur désintéressé; il y gagna uniquement d'être accusé de trahison et d'intrigues secrètes. Turgot avait encore les princes contre lui, et le public le savait. Il était sou- tenu, il est vrai, par le roi, dont il avait flatté les sentiments généreux; mais l'opinion de Louis XVI ne compta jamais.
Enfin c'était un malheur que l'antagonisme soulevé entre le ministère qui entreprenait des réformes, et le Parlement, jusque-là organe de l'esprit de liberté autant que de l'esprit de conservation. Le Parlement en voulut à Turgot d'avoir cher- ché la popularité à ses dépens et de l'avoir exposé à la défa- veur publique. On se fatiguait d'entendre un mmistre parler sans cesse de Véquilé, du malheur des temps , de la deti^esse du peuple. On savait que le roi avait dit : « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. » Les ennemis du Parlement ne manquèrent pas, à leur tour, de lui reprocher de défendre les privilèges, parce qu'il en jouissait, et les maîtrises, parce qu'elles étaient pour lui une source lucrative de procès. Ainsi l'aigreur et l'irritation allaient croissant.
IX. — Outre ces grandes mesures, dont la discussion fut un
* De Larcy, article déjà elle.
[1776] RÉFORMES DE TURGOT. 29
événement, Turgot en prit beaucoup d'autres qu'il faut énu- mérer, au risque d'entrer dans certains détails.
Il supprima ou atténua, toutes les fois qu'il le put, le privi- lège des deux premiers ordres. Il soumit à la capitation les grands dignitaires, qui trouvaient le moyen d'y échapper.
Il fit disparaître le service obligatoire des corvées militaires, aboli déjà dans plusieurs généralités, quoique ces corvées étant payées fussent moins onéreuses que les autres; il les remplaça par une imposition en argent.
Il supprima un grand nombre de charges vénales.
11 abolit la plupart des entraves qui , sous le nom de police des vins, arrêtaient le développement d'une des productions les plus importantes de la France, en sacrifiant l'intérêt publie à des intérêts privés ou des intérêts locaux.
Il favorisa le commerce étranger, en abolissant les restes du droit d'aubaine et en autorisant plusieurs villes à commercer directement avec l'Amérique, privilège réservé jusque-là à un petit nombre de ports. En attendîint le moment d'accomplir une réforme rationnelle des douanes frontières, il y apporta différents adoucissements. C'est ainsi qu'il affranchit de toute taxe à l'importation les livres venant de l'étranger.
Il fit un fonds considérable pour améliorer la navigation inté- rieure, et il institua à ce propos un bureau central composé de trois membres de l'Académie des sciences, Condorcet, d'Alem- bert et Bossut. Il organisa aussi sur quelques grandes routes, pour faciliter les voyages et les communications, un service de messageries plus rapide que les précédents.
Il favorisa l'agriculture en accordant aux baux de vingt-sept ans une exemption totale des droits d'enregistrement. Il eut à combattre une épizootie au sujet de lacjuelle il écrivit un grand nombre d'instructions. Il fonda ou organisa la Société de mé- decine, et il posa la première pierre de l'Ecole de médecine actuelle, à laquelle il annexa un hôpital. Rappelons que le contrôleur général avait alors sous sa direction le commerce, les manufactures, la surintendance des travaux et des établis- sements publics.
En ce qui touche l'administration financière , il supprima la contrainte par corps solidaire pour les contribuables; il créa des percepteurs salariés par l'État; il fit procéder à la révision du rôle des tailles et prépara un nouveau cadastre.
Quant à l'équilibre des budgets, cet idéal vainement pour-
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suivi et promis par tous ses prédécesseurs, vingt mois de mi- nistère ne lui suffirent pas pour le rétablir. Cependant il exé- cuta une partie de son programme. Car s'il augmenta les avances du trésor de dix millions, il diminua les différentes dettes (dette exigible, dette constituée, anticipations), de cent douze millions. Il autorisa l'établissement d'une caisse d'es- compte qui escompta des billets à 4 0/0 et qui fut l'origine de la Banque de France actuelle (24 mars 1776). Les fonds publics s'élevèrent peu à peu à la faveur de cette création, qui fut d'ailleurs une entreprise privée.
Turgot modifia encore les détails de plusieurs régies, fit plus d'affaires au comptant, diminua les frais de banque pour le trésor.
Mais ses actes ne furent rien à côté de ses plans, et bien que ces derniers n'aient pas été réalisés, il faut les exposer pour l'appréciation complète de son ministère.
11 se proposait d'abord un remaniement complet du budget, tant du budget des recettes que du budget des dépenses.
Pour les recettes, il voulait modifier le système des gabelles, calculant y faire un gain de onze millions qui servirait à alléger la taille, le système des aides pour y faire un gain qui servirait à alléger les droits d'enregistrement, le système d'adminis- tration des travaux publics pour y faire un gain qui serait em- ployé au remboursement partiel de la dette constituée. Les eaux et forêts, la monnaie, devaient être l'objet d'autres modi- fications. On devait reviser tous les titres et tarifs d'octroi.
Pour les dépenses, Turgot voulait arriver à des réductions progressives dans la maison du roi, dans l'armée et dans la marine. 11 rêvait une situation financière où la guerre pût se faire sans impôts nouveaux et sans emprunts, par un simple ajournement momentané des remboursements du Trésor et des travaux publics pour lesquels il n'y aurait pas d'urgence. Sub- sidiairement, il se flattait de ramener la dette à un type unique et à une capitalisation de 4 0/0.
Aucun de ces plans ne reçut même un commencement d'exécution. Aucun n'était à l'abri de la critique, et la part des illusio^is y est grande. Ils n'en offrent pas moins un système assez neuf de combinaisons ingénieuses pour déterminer les bases, les règles et l'harmonie d'un budget.
Turgot songea encore à d'autres réformes , où les principes de la philosophie et du droit naturel entraient pour une aussi
[1776] PROJETS DE TURGOT. 'él
grande part que les motifs économiques. Il avait obtenu de Louis XVI l'abolition de la servitude personnelle dans les domaines royaux. Il voulut liquider la féodalité; il eut l'idée de faire un fonds pour aider les paysans à racheter les droits féodaux onéreux. Il distinguait ces droits en trois classes. L'une devait être supprimée sans indemnité, parce qu'elle était fondée sur une usurpation; c'étaient les droits de justice. La seconde, constituant des privilèges, devait être remboursée forcément. Quant à la troisième, qui n'était qu'une extension plus ou moins abusive du di'oit de propriété, le rembourse- ment devait en être facultatif.
II projetait de réformer les hypothèques et de les rendre spé- ciales, pour faciliter les transactions. Il voulait organiser des banques rurales ou de crédit foncier. Il annonçait la suppres- sion de la loterie. Désirant arriver à l'unité absolue des poids et mesures, il cherchait l'étalon de l'unité métrique. Il se pro- posait aussi de changer radicalement les bases du recrutement pour la milice. Plusieurs de ces projets dormaient avant lui dans les cartons du ministère : ainsi le plan de refonte des douanes était l'œuvre de Trudaine, d'autres paraissent celle de Terray. Mais Turgot s'en empara pour les réaliser au plus vite. Il s'occupait de tout à la fois, portant dans l'administra- tion ses habitudes d'esprit encyclopédique , une vivacité pres- que révolutionnaire, et une fièvre de réformes qui contrastait avec la lenteur ou l'apathie trop ordinaire de ses prédéces- seurs.
X. — Le plus intéressant et le plus curieux de tous ces pro- jets consistait dans un système d'assemblées électives devant prêter leur concours à l'administration. Turgot en fit rédiger le plan sous ses yeux, probablement par Dupont de Nemours.
Il partait de cette idée que la simplicité et l'unité étaient les premières conditions d'un bon gouvernement. Il disait à Louis XVI : «Sire, vous devez gouverner comme Dieu par des lois générales. » Il imaginait donc un système d'assemblées su- perposées les unes aux autres, des municipalités du premier degré pour les communes ou paroisses, du second degré pour les arrondissements, du troisième degré pour les provinces, et une grande municipalité du quatrième degré pour l'Etat
La répartition de l'impôt, les règlements des chemins et des autres travaux publics , la police et le soulagement • des
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pauvres, les relations de chaque commune avec les autres com- munes, avec rarronclissenient et avec la province, telles de- vaient être les attributions des municipalités de paroisse ou du premier degré. Celles du second degré, c'est-à-dire d'arron- dissement ou d'élection, devaient s'occuper des mêmes inté- rêts dans une sphère plus étendue, et en outre faire et reviser les cadastres, prendre part au recrutement, régler les ques- tions de fait que présenterait la suppression des droits féodaux, administrer directement les établissements d'instruction et de charité. Mêmes attributions pour les municipalités des pro- vinces ou du troisième degré. Enfin la grande municipalité devait voter les impôts et présenter des vœux.
Turgot prétendait par ce moyen débarrasser l'Etat des dé- tails administratifs qui seraient réglés par les intéressés, con- vier tout le monde à la gestion des affaires communes, créer un esprit public et former des hommes. Le terme de municipa- lités dont il se servait était très-juste, car c'était bien l'extension du système municipal à l'arrondissement, à la province et à l'État.
Toute distinction d'ordres devait disparaître dans ces assem- blées.
Les membres des municipalités du premier degré étaient élus par les propriétaires fonciers de la commune ou de la pa- roisse. Etait élecleu?' complet ou avait voix de citoyen, tout pro- priétaire justifiant de six cents livres de rente. Cent livres de renie donnaient seulement un sixième de voix. Turgot attri- buait l'éleclorat aux seuls propriétaires fonciers, parce qu'il re- gardait les biens-fonds, comme seuls susceptibles d'un produit net, et qu'une de ses utopies ou de ses erreurs financières con- sistait à rêver un impôt plus ou moins unique , qui devait être l'impôt direct, rendu proportionnel au revenu des teries. Les membres des municipalités nommaient les députés d'arrondis- sements, ces derniers, les députés des provinces, et ceux-ci, les députés de la grande municipalité, avec cette différence que si les députés d'arrondissement devaient être choisis parmi les conseillers municipaux des villages, aucunes conditions d'éligibilité n'existaient pour les députés des provinces ou de la grande municipalité.
Ainsi le système était ingénieux; il donnait à l'ordre public et à la bonne administration de sages garanties. La propriété devenait la base des droits politiques. Les élections ne devaient
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pas agiter le pays. Les assemblées, toujours composées d'uu nombre de membres restreint, ne pouvaient être tumultueuses. Elles remplaçaient avantageusement les états généraux et les états provinciaux , fondés sur une distinction d'ordres suran- née, remplis de divisions et de prétentions, invoquant de vieux privilèges et des traditions disparates. Elles permettaient aussi de renfermer les Parlements dans leurs attributions purement judiciaires. Turgot n'hésitait pas plus que Maupeou, ni que les novateurs qui le suivirent, à rompre avec le passé et les droits historiques.
On peut aujourd'hui critiquer certains détails de ce plan, discuter la base trop étroite qu'il donne à l'électoral ou l'idée peu pratique du fractionnement des voix d'électeurs, malgré le moyen ingénieux qu'il offre pour y remédier. Après tout, c'étaient là des inconvénients secondaires et fociles à modifier. Le vice essentiel consistait à ne donner aux gouvernés qu'un rôle absolument passif et des droits sans garantie. La p-rande munic'palité eût été dans de pareilles conditions parfaitement insignifiante. Turgot songeait à éclairer l'administration, à lui assurer un concours utile, nullement à créer un contrôle du gouvernement et la liberté politique. Rien n'était plus contraire à sa pensée. 11 n'eut pas même un seul instant le soupçon que cette Assemblée nationale pût exprimer une volonté à elle ou lutter avec la couronne, et comme la prévision d'un antaj^o- nisme n'entrait pas dans son esprit, il ne s'occupa en aucune façon des moyens de le prévenir ou d'y remédier.
On n'est pas sûr que Turgot ait soumis ce plan au roi pen- dant son ministère, quoiqu'il se proposât, au dire de Dupont de Nemours, de réunir la grande municipalité dès les derniers mois de l'année 1776. Il avait pu apprécier les difficultés qu'offriraient la suppression des ordres, ne fût-ce que dans les assemblées publiques, l'égalité des charges foncières et l'unité d'impôt. Il comprenait que les esprits devaient être préparés à ces changements. Son illusion était de croire qu'on pouvait en peu d'années transformer les hommes par l'instruction, faire un peuple neuf, le premier des peuples, « et des citoyens ver- tueux et utiles » . Il se flattait qu'alors , ce sont du moins les termes dont se sert Dupont de Nemours, « le royaume, lié dans toutes les parties qui s'étageraient mutuellement, paraîtrait avoir décuplé ses forces et s'embellirait comme un fertile jar- din, n
vu. 3
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Il avait imagfiné pour arriver là une réforme générale de réducation à tous les degrés. Trouvant avec raison qu'on ^e bornait trop « à former quelques gens de savoir, d'esprit et de poùt» , il voulait étendre l'instruction, la rendre civique comme dans les républiques anciennes, et lui assigner pour but de for- mer des citoyens. Il projetait de créer un conseil de l'instruc- tion nationale, qui organiserait des établissements de divers degrés, placerait une école dans cbaque village et patronne- rait des méthodes philosophiques et raisonnées.
L'enseignement populaire laissait encore infiniment à dési- rer, en dépit des louables efforts du clergé, des corporations et des Frères de la Doctrine chrétienne. Turgot eut l'ijonneur de vouloir l'étendre davantage, dans un temps où l'esprit pu- blic y était si peu disposé que Voltaire repoussait cette pensée comme une chimère dangereuse.
Malheureusement il ne s'en tenait pas là. Il s'imaginait re- fondre les idées en circulation , imposer une sorte de caté- chisme politique, obtenir que tout le monrle comprît mieux «les rapports naturels des individus, des familles, des com- munes et de l'Etat; que la science du gouvernement devînt plus fiîcile et cessât d'être au-dessus des hommes doués d'un bon sens ordinaire. » Telle était l'idée exagérée qu'on se faisait de la puissance de l'éducation depuis Rousseau.
XI. — Turgot échoua sans qu'il y ait à s'en étonner. « Il apercevait toutes les affaires, dit M. de Montyon, sous le plus grand rapport, mais il vovait tout en abstraction. » Il embras- sait tant de choses à la fois qu^il ne put en exécuter qu'un petit nombre; encore dut-il se borner, dans la plupart des cas, à des mesures partielles. Il ne satisfit qu'à demi ceux qui avaient fondé en lui tant d'espérances; son esprit, toujours tendu, manquait de souplesse. Les hommes, leurs passions, leurs inté- rêts n'étaient rien pour lui. Il avait l'autorité de son honnê- teté que personne ne contesta, mais il manquait de l'éclat qui a toujours été nécessaire pour réussir en France, et il inspirait plus de réserve que de sympathie. Les philosophes, les éco- nomistes eux-mêmes suivirent ses actes avec plus d'étonnement que d'enthousiasme, et lui prêtèrent peu d'appui. Il voulait faire le bien des Français, non pas précisément malgré eux, mais sans eux. La noblesse et le clergé qu'il n'aimait pas, le lui rendirent. Il était dur, austère; on lui reprocha sa rigidité
[1776] LES ENNEMIS DE TURGOT. 85
et le jansénisme de ses allures. On trouva que les qualitéi de l'intendant devenaient souvent des défauts chez le mi- nistre.
Louis XVI, n'écoutant que son amour du juste et de l'hou- néte , lui accordait une confiance fondée sur Testime et la communauté des vues généreuses. Cependant à partir du lit de justice du 12 mai, il sentit cette confiance ébranlée. Il s'aper- çut que la reine, les princes, les autres ministres traitaient avec froideur fauteur des édits. Il douta de son propre jugement. Le respect qu'il devait à sa race et au passé de la France lui inspira des scrupules. Il craignit d'affaiblir ou de compromettre le pouvoir royal. Maurepas, qui ne pouvait voir sans une cer- taine jalousie Turgot occuper tout le monde de lui, finit par dire : « Il est trop fort pour moi. » Turgot de son côté ne se donna aucune peine pour ménager le vieux ministre. Ils étaient embarrassés l'un vis-à-vis de l'autre. L'abbé de Véri, leur ami et confident commun, écrivait à cette époque : « Leur fond est bon à tous deux, mais une légère goutte d'huile leur manque. Je place quelquefois cette goutte d'huile '. » Cepen- dant il commençait lui-même à se décourager.
L'opposition éclata : on accusa Turgot d'avoir des concep- tions imaginaires, de voir les hommes autres qu'ils n'étaient; on lui prêta des projets insensés. L'aîné des frères du roi. Mon- sieur, comte de Provence , prince vif et spirituel , emporté par le goût de l'originalité et par des ardeurs peu réfléchies, d'ailleurs jeune et assez inconséquent, en ce temps du moins, écrivit conti'e le contrôleur général un pamphlet méchant où il le représentait rêvant nuit et jour : philosophie, liberté, égalité et produit net. 11 n'attaqua pas avec moins d'aigreur Malcblierbes, qu'il traitait de caractère indécis, flottant entre la république et le despotisme , et de machine que Turgot fai- sait mouvoir.
Malesherbes et Turgot devaient être sacrifiés. Ils cherchè- rent peu à conjurer l'orage. Malesherbes, fort ébranlé depuis que le clergé lui faisait une guerre ouverte, avait déjà offert plus d'une fois sa démission. Il gémissait des obstacles qu'il trouvait à réformer la maison du roi; il se sentait mal à l'aise dans un ministère pour lequel il était peu fait; il l'eût aban- donné plus tôt, si Turgot ne l'eût retenu. Il en sortit à la suite
' Lettres de l'abbé de Véri.
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d'un léger démêlé avec Maurepas. En se retirant , il présenta au roi deux projets : l'un établissait des règles pour l'emploi des lettres de cachet, auxquelles on ne voulait pas renoncer, car on les jugeait nécessaires «pour sauvegarder l'honneur des familles et les intérêts publics « ; l'autre soumettait les arrêts de surséance à l'autorisation obligatoire d'un conseil. Ces ar- rêts constituaient un abus monstrueux : c'étaient des répits que les gens de cour obtenaient pour payer leurs dettes. On préten- dait que le droit de faire arrêter et détenir les particuliers était un droit royal, et que des lors il ne liait pas le roi. Males- herbes essaya d'atténuer l'abus. Quand il prit congé , Louis XVI lui dit ingénument : « Vous êtes plus heureux que moi. Monsieur, vous pouvez abdiquer. »
Turgot attendait de son côté l'ordre de sa retraite, mais il ne voulut pas le devancer. Il écrivit à Louis XVI plusieurs lettres pour se plaindre des cabales de ]\Iiromesnil et des incer- titudes de Maurepas. Il reprochait à ce dernier de trop s'atta- cher à suivre les variations jounalières de l'opjinion , et de manquer de force, ce qui faisait croire que le roi était faible. Il constatait que le ministère était paralysé par ses divisions, « paf l'absence d'ensemble, de fixité dans les plans, de seci'et dans les résolutions. » Il avait longtemps observé à l'égard des parlements un silence singulier pour lui qui écrivait tant; cela tenait sans doute à ce qu'il leur avait appartenu autrefois. Maintenant, irrité par la contradiction, il sortait de sa réserve et s'exprimait avec amertune. Dans sa lettre du 30 avril il di- sait au roi : Sire, les parlements sont déjà plus animés, plus audacieux, plus liés avec les cabales de la cour qu'ils ne l'é- taient en 1770 après vingt ans d'entreprises et de succès. Les esprits sont mille fois plus échauffés sur toute sorte de matières, et votre ministère est presque aussi divisé et plus faible que celui de votre prédécesseur. Songez, Sire, que suivant le cours de la nature vous avez cinquante ans à régner, et pensez au progrès que peut faire un désordre qui en vingt ans est parvenu au point où nous l'avons vu. »
Il reçut enfin, le 12 mai, l'ordre de se retirer. Sa chute a été attribuée à de petites intrigues douteuses; vraies ou non, on peut affirmer qu'elles y eurent peu de part. Quoi qu'il en soit, Turgot quitta le ministère d'une manière simple et digne. « Je me retire, écrivit-il à Maurepas , sans me reprocher ni faiblesse, ni fausseté, ni dissimulation. » Dans sa lettre au roi il
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rappela brièvement qu'il n'avait jamais eu en vue que le bien public, et qu'il avait sacrifié à l'accomplissement du devoir les intérêts de sa fortune ministérielle. Ce fut sa seule récrimina- lion. Il vécut encore cinq ans, qu'il consacra à l'étude, aux lettres et aux sciences, autant du moins que l'altération prave de sa santé le lui permit. Lavoisier et l'abbé Bossut furent ses compagnons intimes dans sa retraite.
Sa chute entraîna la ruine de ses plans. Versailles et les cour- tisans, que sesallures offusquaient, applaudirent. La philosophie fut pendant quelque temps livrée à la risée publique. « U y avait en France, dit Monsieur dans son pamphlet, un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de carac- tère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étianger aux hommes, qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique, qu'il avait toujours mal aperçue. 11 s'appelait Turgot. »
Au contraire, ceux qui avaient espéré en lui déplorèrent leurs espérances ruinées. « Je me réjouissais naguère, écrit l'abbé de Véri, de ce qu'on travaillait à réparer froidement un bel édifice que le temps avait endommagé. Désormais on verra tout au plus réparer quelques-unes de ses crevasses. Je ne me livre plus à l'espoir de sa restauration; je ne puis qu'en re- douter la chute plus ou moins tardive. » Il ajoute que, suivant lui, Malcsherbes avait manqué de volonté pour rester au pou- voir, Turgot de concihabilité {sic), et Maurepas d'àme pour suivre ses lumières.
La mémoire de Turgot a grandi de nos jours; il a inspiré une adnîiration qui est allée jusqu'à l'engouement. On a sou- vent répété le mot de Malesherbes : « Il eut le cœur de l'Hôpi- tal avec la tête de Bacon. »
« Nous avons, écrit un des meilleurs historiens de Louis XVI, Droz, expié par de longues calamités le dédain des contempo- rains pour les vertus et les lumières de cet homme d'État. » Plus nous jugeons le dix-huitième siècle avec une sévérité trop justifiée, plus nous sommes disposés à faire pour Turgot une glorieuse exception. Gela devait être : Turgot a eu de grandes idées; il a professé de nobles principes; il a posé les questions de la liberté du commerce, de la liberté du travail, de l'égalité des charges, de la suppression des privilèges et de la féodalité.
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Plût au ciel qu'il les eût résolues! Le terrain eût été dél)lavé en 1789, et les choses eussent pris un cours différent.
Maintenant faut-il en conclure, comme on se plaît à se l'ima- giner, qu'il eût empêché, arrêté ou dirigé la Révolution? Cela est difficile à dire. Malgré sa pénétration d'esprit qui posait des questions neuves, ses plans sont de simples éhauches dont nous signalons sans peine aujourd'hui les lacunes et les côtés défec- tueux. Ses idées n'allaient pas jusqu'à la conception d'un gou- vernement libre. Avec toute l'élévation de son génie, il était loin de posséder les qualités d'un ministre constitutionnel. La dextérité et la souplesse lui manquaient. Il ne connaissait pas l'art de diriger les hommes, il n'eut jamais celui de les séduire et de les dominer. Il s'isola presque dans le ministère dont il fit partie. Jamais il n'eut l'idée de s'enlourer d'un groupe d'hommes réunis par la communauté des idées et des vues et associant leur fortune politique à la sienne. Il dédaignait la popularité et il gardait une certaine hauteur pour ses adver- saires. Il s'attachait plus à appliquer ses principes philosophi- ques et à en calculer les conséquences abstraites, qu'à juger les modifications rendues nécessaires par les traditions et les vieilles règles qui lient toujours, ou par les intérêts et les passions, qu'on ne supprime jamais.
Malesherbes lui était inférieur. «Je ne pouvais offrir au roi, a-t-il dit de lui-même, que de la droiture et de la bonhomie, deux qualités insuffisantes pour constituer même un ministre médiocre. » Esprit plus exclusivement chimérique que Turgot, poursuivant la perjcciibilité humaine, cherchant à introduire la vertu dans le gouvernement, il avait encore moins de con- naissance des hommes et il agissait peu. Il pensait, et laissait aux autres le soin d'agir. II était doux, conciliant par faiblesse, avec une simplicité et une bonhomie qu'on a comparées à celles de Franklin, mais qui étaient plus naturelles et plus naïves. A la cour il paraissait distrait, embarrassé. Condorcet a fait de lui un admirable portrait. « Il a, soit par goût, soit par défaut de rectitude dans l'esprit, un penchant pour les idées bizarres et paradoxales; il trouve dans son esprit des raisons sans nom- bre pour défendre le pour et le contre, et n'en trouve jamais aucune pour se décider. Particulier, il avait emplové son élo- quence à prouver au roi et aux ministres qu'il fallait s'occuper du bien de la nation; devenu ministre, il l'employait à prouver que ce bien est impossible.
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« Quelques de'çoûts qu'il a éprouve's; la perte de sa conside'- ration dans le public, causée parce qu'on ne voyait sortir de son département ni lois utiles, ni réformes d'alnis; la perte de sa considération dans la magistrature, qui lui reprochait d'avoir été d'avis du lit de justice: la tournure de son esprit, absolument opposé à celui d'administration et qui lui rendait sa place insupportable, tout cela le détermina à quitter'. » Comme dernier trait de caractère, il écrivit à Louis XYI, peu de temps après, un mémoire où il insistait sur la nécessité de diminuer les dépenses de sa maison. II le louait de n'avoir point de goûts dispendieux, de faste, de passion pour les plai- sirs, ni de ces mille fantaisies ordinaires aux princes; de pos- séder au contraire deux grandes qualités , la justice et un amour inné pour l'ordre et la règle. Il se renfermait enfin dans le rôle de conseiller moraliste, rôle assez bizarre, mais qui lui conve- nait mieux que celui de ministre et de conseiller politique.
XII. — Un homme obscur, Glugny, fut appelé de l'inten- dance de Bordeaux pour remplacer Turgot, et ne parut choisi que dans le but de défaire son oeuvre. Il suspendit l'édit sur les corvées. Il rétablit les jurandes et les maîtrises, toutefois avec des modifications importantes; on réunit des conmiunautés qu'il y avait inconvénient à laisser distinctes; on rendit libre l'accès de plusieurs; on abandonna beaucoup de formalités d'apprentissage, de compagnonnageetde chefs-d'œuvre. Clugny exila en province les économistes amis de Turgot, comme Rou- baud et l'abbé Bandeau. Il eut le tort plus grand d'instituer la loterie, et de l'instituer par un simple arrêt du conseil, pour éviter un enregistrement qu'un édit eût exigé et qui eût entraîné des remontrances; il en donna pour raison que la loterie ne constituait pas un impôt, les mises étant volontaires.
Clugny mourut le 22 octobre, après peu de mois de minis- tère. Maurepas le trouvait déjà insuffisant et songeait à le rem- placer. L'homme appelé au gouvernement des finances était Necker. mais sa qualité de protestant paraissait un obstacle pour qu'il arrivât au contrôle général et surtout pour qu'il entrât au conseil du roi. On le nomma directeur général du Trésor, adjoint du contrôleur général. Ce dernier fut l'inten- dant de Valenciennes, Taboureau, qui, sentant l'embai'ras de sa position, finit par se retirer le 29 juin 1777.
^ Lettre de Condorcet à Voltaire, 12 juin 177G.
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Necker était un banquier genevois, établi et naturabsé en France depuis plusieurs années. Il avait acquis une grande fortune dont il faisait un noble us.ige. Sa probité, sa loyauté étaient proverbiales et son crédit sans limites.
II avait une puissance d'un autre genre. Son salon était un des plus influents et des plus recherchés de Paris, grâce à niadame Necker, qui le tenait avec une grande supériorité. Femme d'un esprit cultivé et d'un caractère ardent, elle grou- pait autour d'elle une société de littérateurs tels que Marmon- tel, l'abbé Raynal, Morellet, société à laquelle elle imprimait des allures sévères, graves et même un peu pédantesques. Elle partageait l'ambition de son mari qui était extrême , et elle ne travaillait pas moins activement que lui à la satisfaire. Ils avaient tous les deux, dit Morellet, un désir de renommée insatiable.
Necker, non content d'être comme banquier assez riche et assez puissant pour tenir têle aux ministres, avait ambitionné la renommée d'écrivain et délaité dans les lettres par un éloge de Colbert, que l'Académie couronna en 1773. Ces éloges, où l'on restait fidèle aux anciennes formes académiques, étaient devenus une occasion de discussions rétrospectives et de vues ou de'critiques sur le présent. Le lourd Thomas avait mis le système à la mode et y avait ajouté l'emphase. Necker voulut briller à cette espèce de tribune. Il écrivit ensuife contre les édits de Turgot sur les grains. Il discuta les principes des éco- nomistes avec beaucoup de sagacité, d'esprit pratique et d'in- dépendance. Les économistes lui répondirent en lui reprochant de manquer de principes fixes, de négliger les lois naturelles, de n'être qu'un homme d'expédients et un écrivain à efiet. Une partie de ces reproches était juste. Necker, avec trop de hauteur dans le caractère pour s'affilier à une secte, possédait la confiance en soi d'un homme qui s'était élevé lui-même, qui avait conquis la fortune par ses combinaisons, qui se sentait animé d'intentions droites, généreuses, et appuyé, c'étaient ses propres expressions, sur un fonds de vertu. Sa philanthro- pie, à la différence de celle de Turgot, était emphatique et fastueuse, et le besoin de paraître n'était pas moins vif chez lui que le besoin d'agir. « Ses écrils, dit Soulavie, qui le carac- térise avec autant de finesse que de vérité, respiraient de toutes parts le langage de l'humanité; ils annonçaient une sensibilité exquise, une tournure républicaine, un style analogue à celui
[17^7] SYSTÈME DE LEMPRU.NT. /(J
de Rousseau, une imagination brillante. Ils avaient pour orne- ments des figures et un ton sentimental inconnus dans les ouvrages d'administration, ce qui les distinguait de tous les livres de cette nature. »
Kecker fut proposé à Maurepas par Pezay, leur ami commun. Jusque-là on avait toujours mis à la tête des finances un inten- dant, jamais un banquier. Maurepas ne s'arrêta pas à cet obsta- cle, et le fit entrer indirectement au ministère, non par engoue- ment, il en était incapable, mais dans le désir d'utiliser sa capacité ou au moins d'en faire l'essai. La situation financière s'était peu améliorée. Le déficit, que Turgot n'avait pas com- blé, s'était accru sous Ciugny, et de plus une guerre semblait imminente. Le ministère , d'accord avec le cri de l'opinion publique, se préparait à soutenir les États-Unis dans la reven- dication de leur indépendance.
Necker débuta par un acte de désintéressement un peu bruyant. Il refusa, non plus comme d'Invau et Turgot, les frais d'installation, mais les appointements de sa clinrge. Il rompit ensuite avec les traditions de ses prédécesseurs. Il jugea qu'on n'améliorerait pas les finances par des changements de détail dans l'administration; que c'étaient là des moyens im- puissants ou usés. Sans se les interdire al)Solument, il entreprit de se procurer des ressources plus larges. Après avoir sup- primé les intendants de finance, à cause de leurs pouvoirs qu'il trouvait trop étendus et de leur hostilité qu'il redoutait, il frappa un grand coup. Il émit un emprunt considérable, le 7 janvier 1777.
Il fit cette émission avec ostentation et comme il faisait toute chose, d'une manière bruvante. Il annonça carrément que l'Etat était déjà chargé de 40 millions de rentes viagères. Il divisa son emprunt en deux parts, l'une en rentes ordinaires remboursables par des tirages annuels, l'autre en rentes via- gères. Le |Our où l'on ouvrit les bureaux du Trésor, une queue de souscripteurs s'y présent:! , on plaça des gardes pour main- tenir le bon ordre , et tout fut souscrit dans la journée, avant même que l'édit eût été porté au Parlement. Les condi- tions étaient modérées. Necker savait l'usage habile que les Anglais avaient fait du crédit public, et il prétendait que la France en tirât le même parti. Il spécula sur la confiance per- sonnelle qu'il inspirait, et il eut soin de l'entretenir en mettant une grande régularité dans les payements, surtout dans ceux
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de la maison du roi. Avec Temprunt, il combla le déficit pré- sent. Sans doute il engageait Tavenir; mais il soutenait que l'avenir pourrait supporter la charge et que c'était justice de la lui imposer, parce qu'il jouirait des avantages obtenus et de la prospérité que l'indépendance des Etats-Unis ne pouvait manquer de créer.
Cependant une opposition était inévitable. La nouveauté effraya. Aucun des reproches qu'on pouvait faire au système des emprunts ne fut épargné. On les redoutait à cause de leur abus trop facile. Ils n'avaient pas de limites, tandis que les nouveaux impôts en avaient de nécessaires. Etait-il sage d'em- prunter sans garanties spéciales, comme c'était Tusage ancien? L'était-il de grever l'avenir, ou, comme on disait, les généra- tions futures? En avait-on même le droit? L'exemple de l'xVn- gleterre était-il bon à suivre en celle circon.-^tance? La création de rentes viagères n'était-elle pas de la part de l'Etat une spé- culation immorale, qu'il eût fallu restreindre au lieu de l'éten- dre? Fallait-il recommencer à livrer la France aux traitants, aux banquiers et aux gens d'affaires?
On reprocha encore à Nccker de ne créer aucune richesse nouvelle et de montrer la stérilité de son esprit. Quand l'édit fat présenté à l'enregistrement , un des conseillers du Parle- ment, d'Eprémesnil, le combattit avec énergie et soutint qu'on ne pouvait prendre de pareilles mesures sans convoquer les états généraux. Sa violence ordinaire et son inimitié bien connue contre le ministre empêchèrent que sa motion aboutît. Mais les anciens financiers se récrièrent de leur côté contre ce qu'ils appelaient l'invasion des banquiers, et assail- lirent de critiques le banquiei'-minislre.
Le public prenant fait et cause pour ou contre Necker, il se fit autour de son nom un bruit épouvantable. Parmi les argu- ments invoqués en sa faveur, un des plus curieux était qu'en augmentant le nombre des rentiers, on augmentait celui des défenseurs du gouvernement et des gens qui craindraient un bouleversement. Pourlant Necker ne vint pas à bout de con- jurer l'opposition. Son caractère non plus ne s'y prêtait pas. Absolu comme Tétaient alors tous les ministres novateurs, il manquait de souplesse et de sang-froid; il joignait à ce défaut des manières théâtrales, et, comme dit Montyon, Kun amour- propre qui excédait la mesure ordinaire de la vanité humaine » . Enfin il était homme d'argent; comme tel il avait une préoc-
L'AMÉRIQUE ANGLAISE. 43
cupafion exclusive; il voyait tout le mal dans la situation des finances. Il s'imaj^inait, et ses amis répétaient pour lui, qu'en comblant le déficit il sauvait la France.
XIII. — L'état des colonies et la manière d'envisager les questions coloniales avaient beaucoup cbangé depuis 1763. Nous ne possédions plus au delà de l'Atlantique que les pêche- ries de Terre-Neuve et les iles à sucre des Antilles. Ces îles, ayant obtenu plus de liberté pour leur commerce, passaient insensiblement à la condition de petits Etats moins dépendants que protégés. Turgot, toujours le premier à rompre avec les vieux errements, dénonça les colonies lointaines comme une cause permanente d'embarras, de querelles et de dépenses pour les métropoles. II soutint qu'il fallait les rendre capables de se suffire à elles-mêmes, leur accorder la libre discussion de leurs affaires, et ne plus les tenir liées que par les intérêts et la reconnaissance. Il conçut encore le plan d'y abolir progressive- ment l'esclavage des noirs. Ce sont là du moins les vues que lui prête Condorcet. Elles s'accordent avec celles qu'il a exposées lui-même dans ses oeuvres. Il avait prédit que l'Amérique an- glaise se rendrait indépendante. La chose n'était pas douteuse à ses yeux; nulle puissance au monde ne devait l'empêcher.
Ce fut, en effet, dans l'Amérique anglaise que la question se posa d'abord. Elle comptait alors trois millions d'habitants qui avaient grandi par leur activité propre à trois mille lieues de la mère patrie, sans esprit de retour, et dégagés de toutes les tra- ditions européennes. C'était une race énergique, possédant dès l'origine des institutions libres, telles que le jury et des assem- blées provinciales pour le vote des impôts, ayant apporté d'An- gleterre les principes de la liberté polilique et développé sur un soi nouveau ceux de la liberté religieuse.
Les Anglo-Américains avaient eu tout intérêt à demeurer sous la dépendance de la métropole tant qu'ils avaient vu dans les Français, maîtres du Canada, des rivaux et un obstacle à l'ex- tension de leur commerce. Ils s'étaient donc bornés à réclamer une repi'ésentation au Parlement , afin d'engager l'Angleterre dans des entreprises conformes à leur propre ambition et d'ob- tenir une égalité absolue avec leurs h'ères d'Europe. Après 1703, ils devinrent plus exigeants. Ils n'avaient plus à craindre la concurrence des Français du Canada; ils sentaient leurs forces grandir, et chaque année un flot nouveau d'émigrants, arri-
44 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
vant des différents ports européens, tendait à les détacher davantage de la mère patrie.
Le p^ouvernement britannique trouva ainsi dans ses propres succès et dans le traité de 1763 des causes d'embarras qu'il n'avait pas soupçonnées. Il s'était, de plus, chargé d'une dette fort lourde. Il voulut en faire porter le poids, en partie au moins, sur les Américains, qui en avaient particulièrement profité ; il leur imposa des droits de douane et une taxe du timbre. Un congrès s'assembla spontanément à New-York , décida que les colons devaient jouir, comme tous les autres citoyens anglais, du droit de voter les taxes qu'ils pavaient, et organisa la résistance sous la forme d'une ligue de non-impor- tation, c'est-à-dire que l'on convint de ne recevoir dans les ports, jusqu'à nouvel ordre, aucune marchandise venant d'Angleterre. Le chancelier de l'Echiquier supprima l'impôt du timbre, mais le remplaça par de nouveaux droits de douane, qu'il déclara inattaqualiles par la raison que l'Angleterre avait toujours fait le règlement du commerce de ses colonies (Act of régulation).
Cette concession fut sans effet. La ligue de non-importation s'étendit et se fortifia. On convint de renoncer à la consomma- tion du "thé , un des principaux objets d'importation atteints par les nouvelles taxes, et de se passer de tous les produits étrangers à l'Améi'ique. On se dit que parce sacrifice ou amè- nerait l'Angleterre à composition , car elle se lasserait de ne pas écouler ses marchandises. On comptait aussi sur la contre- bande étrangère.
Les Anglais se méprirent sur la portée de cette résistance. Ils l'attribuèrent à l'esprit particulier du Massachusetts, où elle s'était organisée. Ils cassèrent l'assemblée de cette colonie, ré- publicaine par son origine et par ses tendances. Une conven- tion se forma immédiatement à la place. Lord Korth essaya tantôt de fortifier les pouvoirs de la couronne en plaçant tous les magistrats coloniaux sous la dépendance de la métropole, tantôt de satisfaire les mécontents par une révision des tarifs et même par la suppression des taxes sur les objets autres que le thé. Les colons trouvant l'Angleterre, ministère et opposition, unanime pour repousser leurs prétentions, les maintinrent avec la dernière inflexibilité.
Cette lutte de plusieurs années aboutit à une émeute. Des marchands anglais ayant fait un envoi de thé considérable
[1T7G] KNDEPE:\DANGE des ETATS-UNIS. 45
dans les ports d'Amérique, le peuple de Boston, capitale du Massachusetts, s'opposa au débarquement des navires, s'empara des caisses de thé et les jeta à la mer (décembre 1773.) L'An- gleterre, qui avait toléré la résistance pacifique, ne souffrit pas la révolte. Lord North interdit le port de Boston et le mit en état de blocus. Il déclara que le Massachusetts avait perdu par sa forfaiture le droit d'invoquer sa charte. Il attribua la nomi- nation du conseil et des principaux fonctionnaires de la colonie à la couronne; il y limita le droit de réunion et les attributions du jury; enfin il prétendit faire juger les auteurs des troubles par d'autres tribunaux que ceux du pays.
Le Massachusetts arma douze mille volontaires. La Virginie, la plus considérable des colonies par sa population comme par la richesse de ses cultures, le soutint. Un congrès s'assembla à Philadelphie. Cinquante-sept délégués des dilférents États, parmi lesquels se distinguaient Washington, John Adams et Livingston, rédigèrent une déclaration des droits anciens et primitifs dont les Américains devaient jouir à l'égal des autres sujets de l'Angleterre. Ils envoyèrent au peuple anglais, au Parlement et au roi, des adresses que Franklin fut chargé de présenter; mais on refusa de les recevoir. Les ministres de Georges III ne voulaient pas traiter avec des sujets révoltés. Franklin craignit d'être arrêté. 11 se rembarqua en secret. La lutte était déjà engagée quand il rentra en Amérique,
Les Anglais avaient longtemps refusé de croire que les colo- nies osassent et pussent leur résister les armes à la main, et leur excuse est que les Américains eux-mêmes ne le croyaient pas. Accorder à l'Amérique sa liberté ,leur semblait décréter la ruine de leur propre commerce et donner le signal du réta- blissement de la marine française. Le vieux lord Chatham reprocha aigrement aux ministres leur imprudence, pour n'a- voir pas prévenu ce qu'il appelait une guerre civile. 11 réclama pour les Américains toutes les libertés compatibles avec le maintien des droits de la couronne, une représentation dans les chambres et des arrangements analogues à ceux qu'on avait faits pour l'Ecosse et l'Irlande; car trois millions d'hommes ne pouvaient être réduits par la force. Mais il s'emportait à de telles violences de langage et il était si peu sympathique au Parlement, que son opposition servit plus à fortifier le minis- tère qu'à l'affaiblir.
Lord North ménagea les Américains jusqu'au jour oîi Wash-
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inpton, que Franklin avait fait nommer commandant en clief des milices, eut enlevé Boston aux soldats anglais, qui furent obli'^e's de se rembarquer le 17 mars 1776. Les colons furent alors déclarés rebelles. Ils répondirent en se proclamant indé- pendants.
La déclaration d'indépendance , rédigée par Jefferson le ^iuillet, invoqua « les lois de la nature et l'opinion du genre humain» . Elle établit comme des vérités évidentes et incontes- tables « que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont été doués par le Créateur de droits inaliénables, que parmi ces droits on doit placer au premier rang la vie, la liberté et la recherche du bonheur; que si le gouvernement ne garantit plus ces biens, le peuple a le droit de l'abolir, de le changer et d'en instituer un autre; que c'est là un cas extrême, mais que ce cas advenu , le droit du peuple devient pour lui un devoir, » Suivait l'énumération des actes de Georges III qui avaient rendu la proclamation nécessaire et légitime.
Le congrès prit le titre de conseil général des treize Etats unis , et engagea chacun d'eux à nommer une convention pour s'ériger en république. Celle de la Pensylvanie clioi.^it Franklin pour président. Les Américains avaient eu le temps de se pYéparer à la lutte et de calculer les avantages qu ils tireraient de leur indépendance. Ils estimaient que leurs inté- rêts, loin de se confondre avec les intérêts anglais, leur étaient au conti'aire opposés; que l'Amérique se développerait plus vite dès qu'elle serait maîtresse libre de son commerce, qu'elle trouverait aisément des alliances, et que grâce à son isolement sur le continent du nouveau monde, elle pourrait vivre en paix avec les autres puissances sans avoir d'armée à entretenir.
Lord Howe , arrivant dans le port de Boston avec une flotte et des forces anglaises, offrit inutilement une amnistie. Les Etats-Unis exigèrent qu'on traitât avec eux comme avec une puissance libre.
Les Anglais poussèrent alors vivement les hostilités. Ils occu- pèrent Long-Island , New-York, le cours de l'Hudson, les Jerseys, et menacèrent Philadelphie, siège du congrès. Les Etats se trouvèrent coupés par le milieu. Les Américains parurent perdus. Deux expéditions qu'ils avaient dirigées contre le Canada venaient d'échouer. Washington fut réduit à couvrir Philadelphie avec des milices braves, énergiques, mais mal équipées, composées en grande partie de gentlemen qui s'en-
[1776] RAPPORTS DES ÉTATS-UNIS AVEC LA FRANGÉ. fi7
tretenaient et s'étaient armés eiiy^^iémes, enfin hors d'état de lutter avec succès contre les habùs rouges, c'est-à-dire contre des troupes ré{julières.
Il devint manifeste que l'enthousiasme national ne suffirait pas pour conquérii' l'indépendance, qu'une forte armée était nécessaire. Or, les Américains, habitués à considérer une armée permanente comme une institution dangereuse pour leurs libertés , répugnaient à faire des sacrifices pécuniaires pour en créer une. Un papier-monnaie, émis pour les besoins de la guerre, fut aussitôt discrédité. Le congrès n'avait d'ail- leurs aucune autorité définie et reconnue; les législatures par- ticulières de chaque Etat demeuraient souveraines.
Beaucoup de colons s'étaient imaginé que l'Angleterre céde- rait. Quand il fallut renoncer à celte illusion, une véritable panique se répandit. On vit sur plusieurs points des tories ou loyalistes protester contre la séparation. Les maux de la guerre se compliquèrent de troubles inlérieui's d'autant plus redou- tables que si les Américains étaient antipathiques au service des troupes réglées, chacun d'eux était habitué à porter les armes et à en (aire usage. Le territoire entier des colonies ne fut plus qu'un théâtre de violences, de pillages et de dépréda- tions.
Le congrès ne jugea le salut possible que s'il obtenait des secours étrangers. Or, les seuls secours que l'on pût espérer étaient ceux de la France et de l'Espagne, inté- ressées à diminuer la puissance maritime de l'Angleterre. Franklin, malgré son âge avancé, fut nommé commissaire des Etats-Unis près des cours de Versailles et de Madrid. Sa renommée européenne, son énergie connue et sa dextérité comme négociateur, devaient le faire réussir. Il s'embarqua le 28 octobre 1776, et il arriva le 3 décembre à Quiberon.
XIV. — Jusque-là, entre la France et l'Amérique, l'antipa- thie avait été profonde. Les Américains avaient tout fait pour nous faire perdre nos colonies du nouveau monde , et leurs idées d'indépendance religieuse et politique, leur protestan- tisme, leur amour du 5e//-^oz;ern7nenî étaient absolument con- traires au système et à l'esprit français.
Mais lorsque Franklin débarqua sur nos côtes, un sentiment commun animait les deux pays. L'Amérique voulait secouer le joug britannique; la France voulait tirer vengeance de ses hu-
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miliations de 1763. Ce qu'on appelait la tyrannie maritime des Anglais pesait durement sur nous. Depuis douze ans, le gou- vernement cherchait l'occasion de prendre une revanche. On fut d'autant plus empressé de saisir celle qui s'offrait, qu'on savait l'Amérique appelée à un développement considérable et prochain. Or, si elle restait anglaise, l'accroissement de forces que l'Angleterre recevrait par cela seul, menaçait la France d'un danper analogue à celui que l'agrandissement de la Prusse lui fait courir aujourd'hui '.
L'Angleterre nous avait enlevé nos colonies, il fallait lui faire perdre les siennes. On se dit que le succès était aisé; que nos forces s'étaient rétablies en silence; qu'avec toute sa puis- sance apparente elle était très-vulnérable, se trouvant écrasée sous le poids de sa dette, incapable d'établir de nouveaux im- pôts et peu en état de soutenir une guerre dont le moindre péril pour elle était la banqueroute. Il fallait surtout ne pas lui donner le temps de régler sa querelle avec l'Amérique, ce qui lui permettrait de disposer de toutes ses forces contre nous.
L'idée de reconquérir le Canada se présenta naturellement, mais fut vite abandonnée, car l'exécution en eût été difficile et la réalisation sans avantages. Ce qui se passait en Amérique portait avec soi un enseignement éclatant. Il était clair que les colonies devaient finir par être maîtresses d'elles-mêmes. Tout ce qu'on pouvait espérer au sujet du Canada était de le rendre indépendant des Anglais. Turgot soutint, dans un mémoire daté d'avril 1776, qu'on pouvait faire le commerce du nouveau monde sans y posséder de colonies, que l'Amérique anglaise, devenue indépendante, serait nécessairement un marché ouvert au commerce français, et qu'il en serait de même un jour de l'Amérique espagnole.
« La lutte des Américains contre les Anglais avait , dit M. Mignet, ému l'Europe et surtout la France. Les insurgents, comme on appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un intérêt incroyable. Dans les cafés ou dans les lieux publics on ne parlait que de la justice et du courage de leur résistance. Tous ceux dont l'épée était oisive et dont le cœur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrôler à leur service. La vue de Franklin, la simplicité sévère de son costume, la bonhomie fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son
' Voir les Mémoires de La Favette.
fl/77] FRANKLIN. LA FAYETTE. 49
aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante renommée, mirent tout à fait à la mode la cause américaine, « Je suis en ce moment, écrivait-il un peu plus tard à propos de l'engouement dont il était l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris. » Il ajoutait dans une autre lettre : « Les Américains sont traités ici avec une cordialité, un res- pect, une aftection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre lorsqu'ils y ont été envoyés '. » C'est en France qu'on fit sur lui le vers célèbre : Eripuit cœlo fulinen sceptrumque tyrannis.
Franklin cacbait sous sa bonhomie apparente une téi'acité extrême et un esprit délié. Il sut flatter sans en avoir Tan- les salons, les femmes, les philosophes, parler de bienfaisance, de philanthropie, et conquérir l'opinion de Paris. C'était le moyen de peser sur le gouvernement. On évita d'abord de lui reconnaître un caractère public. Le roi éprouvait quelque scru- pule à rompre les traités signés avec l'Angleterre ; mais Ver- gennes rappela que l'Angleterre ne s'était jamais fait faute de soutenir des rebelles en France. On mit d'abord sous main à la disposition des insurgents quelques sommes d'argent, que Beau- marchais se chargea de (aire passer en Amérique. On leur envoya ensuite des officiers. On acheta les tabacs qu'ils avaient besoin de vendre. Les villes maritimes montrèrent un empres- sement et des sympathies intéressées. Enfin on laissa partir, malgré une défense de pure forme, le jeune marquis de la Fayette, destiné à illustrer son nom à côté de celui de Wash- ington.
La Fayette avait vingt ans. Sa maison, fort ancienne, était alliée à toutes les familles de la cour. Avide d'émotions et cherchant la guerre , il s'éprit d'un noble enthousiasme pour la cause américaine. « Mon cœur fut enrôlé » , écrit-il dans ses Mémoires, Il partit le 26 avril 1777 sur un bâtiment frété à ses frais, avec un petit nombre d'officiers qui s'attachèrent à sa fortune. Le temps était passé où les jeunes seigneurs inoccu- pés allaient Cii Hongrie faire comme volontaires la guerre aux Turcs. La cause de la Pologne avait enthousiasmé les esprits, mais trop tard et après coup. La Fayette embrassa celle de l'Amérique et donna le branle.
Si c'eût été là un simple coup de tête de jeunesse, la chose eût eu peu d'importance. Mais la Fayette montra, à côté de
* Mjgnet, Vie de Franklin.
TU. 4
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qualités militaires réelles, une énergie de volonté, un tact et un esprit de conduite remarquables. Il trouva chez les Améri- cains de fortes préventions contre les Français ; il sut en triom- pher. Il voulut, dit-il, être plus simple, plus frugal, plus aus- tère qu'aucun autre. Il se conforma aux habitudes de ses nouveaux alliés; il embrassa leurs idées et leurs passions, il papna enfin leur confiance h force de désintéressement et de dévouement; il se fit adopînr par eux. Le congrès, qui avait d'abord hésité à accept^îr sfis services, lui donna le titre de major général , et il conq :it l'amitié de Washington.
Ce dernier triompha j)ar sa f.rmeté et sa sagesse des épreuves les plus difficiles. Il se révéla grand général en ma- nœuvrant contre Howe avec des troupes inférieures en nombre, en armement et en discipline. Une bataille perdue, celle du Brandvwine, livra Philadelphie aux Anglais. Malgi'é cet échec et de nombreuses défections, ni le congrès, qui s'était retiré plus au nord, ni le généial en chef, ne se découragèrent.
Mais il ne suffisait pas que l'Amérique se montrât capable de résister, il fallait encore qu'elle se montrât capable de vaincre. Le général anglais Burgoyne, parti du Canada avec une armée, envahit l'État de New-York. Il s'engagea mal à propos da;*.^ uu pays presque désert et dépourvu de subsistances. I.i'îs ximért- cains, supérieurement exercés à la guerre de tiraillèiirij, ie har- celèrent, lui coupèrent la retraite et le forcèrent à i-àaituler à Saratoga, sur l'Hudson ; il se rendit prisonnier avec cm j mi< e huit cents hommes. Dès que cette nouvelle fut connue enFrance, le gouvernement jugea le moment venu de se prononcer.
La paix, il est vrai, ne manquait pas de partisans. Necker la disait indispensable au rétablissement des finances. Turgot avait soutenu qu'on pouvait sans danger laisser l'Amérique se dé- battre seule, attendu que même réduite à l'obéissance, elle ne serait jamais pour les Anglais qu'une charge et une gène. Choi- seul pensait que le plus sage était de laisser Anglais et Amé- ricains s'entre-détruire. La contagion des idées américaines inspirait aussi quelques alarmes ; toutefois cette dernière con- sidération touchait peu. Tout le monde applaudissait aux décla- rations des États-Unis, soit à cause de leur noblesse et de leur fierté, soit par la joie naturelle qu'inspirait l'humiliation de l'Angleterre: ces sentiments étaient d'ailleurs partagés par toute l'Europe, même par les souverains, comme Frédéric et Cathe- rine, heureux de voir l'Angleterre hors d'état de se mêler de
[1778] ALLIA^^CE AVEC L'AMÉRIQUE. 51
leurs propres affaires. Joseph II fut peut-être le seul qui refu- sât de s'y associer, en disant que son métier à lui était d'être royaliste.
Franklin, au milieu des fêtes que lui donnait la plus bril- lante société de Paris, suivait avec persévérance l'objet de sa mission. Il dirigeait, par l'entremise de ses secrétaires, des né- gociations actives avec la plupart des cours de l'Europe. Il si- gna le 6 février 1778 deux traités avec le cabinet de Versailles, l'un de commerce et de neutralité, l'autre d'alliance défensive. Le traité de commerce comprit des dispositions extrêmement importantes, telles que l'abolition du droit d'aubaine, la re- connaissance du droit des neutres, la condamnation des blo- cus fictifs et celle du droit de risite. Le traité d'alliance ne de- vait avoir d'effet que dans le cas où l'Angleterre prendrait l'ini- tiative d'une attaque contre la France; mais ce jour-là la France et l'Amérique s'cngageaientà se secourir mutuellement, à ne faire aucune paix séj)arée , et à ne poser les armes qu'a- près la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis.
On laissa le protocole ouvert pour y ménager l'entrée du roi d'Espagne Charles III. Ce dernier désirait, aussi vivement que Louis XVI, affaiblir les Anglais; il avait donc accueilli chaleureusement les envoyés américains ; mais il était arrêté parla crainte que l'esprit d'indépendance ne gagnât les colonies espagnoles.
Les deux traités , bien que secrets , furent aussitôt connus à Londres. Les Anglais les prirent pour une déclaration de guerre, refusèrent d'entendre aucune expHcation, éclatèrent en reproches contre Louis XVI, rappelèrent leur ambassadeur et se préparèrent aux hostilités.
L'alliance de la France avec l'Amérique produisit un grand effet. C'était une singularité de voir Franklin , ancien ouvrier imprimeur, couvert d'ovations à Versailles, et l'héritier de la plus vieille monarchie de l'Europe servant de parrain à la jeune république qu'il présentait à la reconnaissance des autres sou- veranis. Les principes de liberté que l'Amérique soutenait à la face du monde ajoutaient à cette singularité. Elle venait de déclarer qu'une nation a toujours le droit de demander des comptes à son gouvernement, de participer à la puissance législative, et même de s'insurger quand ce contrôle lui est re- fusé. Au tond, l'alliance ne reposait que sur l'intérêt politique, maritime et commercial. Elle n'était dictée par aucune sympa ■
h.
52 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
thie de peuple à peuple, ni par aucune communauté d'idées. L'enthousiasme de la Favette était un enthousiasme isolé. Ce- pendant avec les dispositions d'esprit qui refînaient en France, il était difficile que la théorie des droits de l'homme y fût sans écho ; car elle avait un caractère général, applicable à l'ancien monde comme au nouveau.
XV. — La présence de Voltaire à Paris y causait dans le même temps une émotion d'un autre genre. Voltaire était alors plus qu'octogénaire. Il sollicita l'autorisation d'y repa- raître après vingt-cinq ans d'absence, et il y vint se donner en spectacle. Vieil enfant resté espiègle sous les glaces de l'âge, il ne se montra occupé que de succès de monde et de succès de théâtre, cherchant l'effet, prodiguant dans ce but la satire ou la flatterie, agité enfin d'une manie sénile d'ostentation dont la seule excuse est dans les adulations dont le puldic l'ac- cabla. Il voulut bénir le petit-fils de Franklin en lui imposant les mains sur la tète et en prononçant le> mots : Dieu et la li- berté. Il voulut baiser la main de Turgot, cette main qui avait, disait-il, signé le bonheur du peuple.
Logé dans l'hôtel du marquis de Villette, il y fut visité avec le plus étrange empressement de curiosité par une génération qui dévorait ses ouvrages sans l'avoir lui-même jamais vu. Il revenait comme une célébrité étrangère ou d'un autre temps. On se disputait la faveur de ses audiences. Les courtisans, comme le vieux maréchal de RicheKeu, affectèrent de s'incli- ner devant lui. La reine et le comte d'Artois seraient allés le voir, sans une défense de Louis XVI. L'Académie viola ses usages pour lui envoyer une députation qui le complimenta. On couronna son buste au Théâtre-Français. Tout en lui, »on nom, son activité inquiète, son esprit toujours léger et tou- jours brdlant, l'originalité de son costume et de sa figure, éveilla fortement la curiosité d'un public passionné, et les sail- lies de l'enthousiasme qu'il inspira furent d'autant plus vives que ses ennemis continuaient à lui faire une guerre acharnée.
On prétend que ce voyage hâta sa fin. Il tomba malade, et mourut le 30 mai, au milieu du bruit qu'il avait causé. Le bruit était son élément ; ses forces diminuées ne lui permirent pas de le supporter. Il fut étouffé par l'enthousiasme de ses admirateurs et la haine de ses ennemis. Sa mort eut pour effet d'augmenter encore le mouvement qui se faisait autour de son
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nom ; aussi la popularité tapageuse de ses œuvres a-t-elle servi à faire illusion sur l'influence qu'il exerça. Il propagea Firréli- gion et contribua plus que nul autre à détruire le sentiment du respect. Responsabilité terrible qui pèse sur sa mémoire. Mais ses ennemis Tout grandi, quand ils Font accusé, ainsi que Rous- seau, d'avoir fait la Révolution. La Révolution, comme l'a dit Droz , ne fut l'œuvre ni de Voltaire ni de Jean-Jacques. Elle fut l'œuvre de tout le monde, surtout celle du gouvernement, qui ne sut ni la prévoir, chose pourtant facile, ni la prévt^nir, chose qui eût été possible si les réformes eussent été conduites avec des vues arrêtées, avec sagesse et avec énergie.
XVI. — Tout le monde en France était impatient de voir la guerre engagée; les commerçants surtout, parce qu'ils se sou- venaient des pertes qu on avait éprouvées en 1755, pour avoir laissé l'Angleterre prendre les devants. Une flotte commandée par d'Estaing sortit le 13 avril du port de Toulon, et fit voile vers l'embouchure de la Delaware.
Sartines avait imprimé la plus grande activité aux arme- ments, et augmenté le matériel nava! déjà reconstitué par Choi- seul. Le chiffre des vaisseaux de ligne s'élevait à 43, outre 23 frégates et 16 corvettes. Toutes les côtes étaient en état de défense; le désir d'opérer une descente en Angleterre, désir inutilement formé par Louis XV, était général.
Les Anglais ne firent pas de moindres préparatifs.
Les ministres se repentaient d'avoir ménagé les Américains et d'avoir envoyé au delà de l'Atlantique, comme le leur re- prochait lord Chatham , trop do troupes pour faire la paix et trop peu pour faire la guerre. Cependant, en présence de l'in- tervention française, lord North tenta un dernier effort. Il offrit au congrès de renoncer à toute taxe, de s'en tenir à la simple réglementation du commerce, de laisser chaque État s'administrer d'après sa charte constitutive, et même, si ces con- ditions étaient acceptées, de prendre à la charge de l'Angle- terre la dette de TUnion. Le congrès refusa de traiter sur toute autre base que l'indépendance. Quelques voix s'élevèrent alors au sein même du Parlement, pour représenter que la paix avec l'Amérique était nécessaire et à tout prix. Lord Shelburne proposa un plan d'union politique et commerciale des deux pays ; il soutint qu'on pouvait forcer l'Amérique à l'accepter, en bloquant ses ports et les embouchures de ses fleuves.
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Mais ces différents partis turent écarte's par la crainte de pa- raître céder aux menaces de la France. C'eût été une humilia- tion nationale. Lord Cliatham, perclus et accablé par la souf- france, se fit porter au Parlement (le 7 avril) pour protester contre une semblable indignité. Il se surpassa lui-même dans le discours célèbre dont la fatigue bâta sa fin. Il adressa un vio- lent appel aux sentiments de rivalité et aux passions haineuses de son pays contre la nation voisine. Il déclara qu'on ne pou- vait balancer entre la guerre et la paix, et l'Angleterre se jeta dans la guerre par point d'honneur, sans d'ailleurs compter beaucoup sur les résultats.
Il ne lui restait plus qu'à déplover toutes ses forces. Elle émit de nouveaux emprunts ; or telle était sa prospérité ou la puissance de son crédit que ses fonds publics n'éprouvèrent pas de baisse sensible. Elle comptait s'indemniser comme dans la guerre précédente par de riches prises, la marine améri- caine ne comprenant encore qu'un petit nombre de bâtiments armés en course et incapables de prêter aux nôtres un appui sérieux.
La lutte navale devait avoir pour théâtre la Manche ou la partie de l'Océan qui en est la plus rapprochée. La principale flotte française fut donc équipée à Brest, sous les ordres de d'Orvilliers, pendant que la flotte anglaise s'organisait à Ply- mouth sous Keppel. Les amiraux commencèrent par s'obser- ver. Le 17 juin, une frégate française, la Belle-Poule, fut ren- contrée dans le canal par une frégate anglaise, \ Aréthuse , qui lui tira un coup de canon. Elle répondit en lâchant ses bordées, et sortit avec honneur d'une action qui fut très-meurtrière.
La guerre fut dès lors engagée. Le 8 juillet, d'Orvilliers sortit de Brest avec trente-deux vaisseaux et quinze frégates. Kep- pel se mit à sa suite avec trente vaisseaux seulement , mais plus de canons. Il l'atteignit à trente lieues environ d'Ouessant et lui livra le 27 un combat en règle. On n'avait pas depuis bien longtemps yu aux prises deux flottes aussi considérables. Cependant elles se firent peu de mal et ne s'enlevèrent pas un seul vaisseau. Comme l'état de l'atmosphère ne permettait pas que les signaux fussent aperçus, Keppel profita de la cir- constance pour éteindre ses feux et prendre le large. Les deux flottes rentrèrent dans leurs ports respectifs.
Ce résultat déconcerta les Anglais, habitués aux succès ma- ritimes ; ils firent passer l'amiral et son second devant un conseil
GUERRE MARITIME E?v 1778. 55
de guerre. L'effet fut tout autre en France, où Ton se souve- nait de ajournée de M. de Conflans. La nouvelle d'un combat inde'cis fut accueillie comme celle d'une victoire, et le roi féli- cita d'Orvillicrs.
Notre flotte sortit encore de Brest, et tint la mer un mois. Mais cette fois le public, plus exigeant, lui reprocha de n'avoir pas tenté une descente sur la côte d'Angleterre, et surtout d'a- voir mal protégé notre commerce. En effet, nous fîmes cette année quarante-cinq millions de pertes maritimes ; les Anglais n'en éprouvèrent aucune.
Pendant ce temps, d'Estaing, retardé par les vents, avait mis quatre-vingt-sept jours pour se rendre de Toulon à l'embou- chure de la DelaAvare. Les xVnglais, avertis de son arrivée, se replièrent de Philadelphie sur Ne%v-\oik, pour éviter d'être pris entre deux ennemis et pour demeurer à portée de leur flotte. D'Estaing voulut les poursuivre dans le port de cette ville ; il ne put franchir la barre de Sandy-hook. Il changea son plan et concerta avec l'armée de terre américaine une attaque sur le Rhode-Island ; il en fut empêché par la présence de l'amiral Howe. Désemparé par une tempête, il se retira dans le port de Boston pour réparer ses avaries.
Les Américains crièrent à la trahison ; car ils étaient indis- ciplinés, exigeants, comme toutes les milices, et toujours dé- fiants à l'égard des Français, malgré l'alliance conclue. D'Es- taing était d'ailleurs de l'école de Lally, sous lequel il avait servi dans l'Inde. C'était un marin entreprenant, propre aux coups de main, mais emporté, n'écoutant que lui-même, ne ménageant ni ses officiers ni ses alliés. Washington, aidé de la Fayette, eut beaucoup de peine à calmer les esprits et à ré- tablir l'accord entre les Français et ses compatriotes.
D'Estaing s'arrêta peu à Boston : il n'y attendit pas la nou- velle escadre qui arrivait d'Angleterre pour renforcer l'amiral Howe, et dont le retard assez surprenant prouva que la marine anglaise n'avait pas une organisation aussi sûre qu'on le pen- sait. Sa'istait d'avoir dégagé l'armée américaine, il fit voile vers les Antilles, où l'appelait la seconde partie de ses instructions. Les Antilles renfermaient des colonies françaises qu'on devait protéger, c'étaient presque les seules qui nous restassent, et àe>. colonies anglaises qu'on pouvait enlever. Bouille, gouver- neur des Iles sous le vent, venait de s'emparer de la Domi- nique. Les Anglais avaient occupé de leur côté l'île française
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de Sainte-Lucie; d'Estaing y tenta pour la reprendre un dé- barquement meurtrier qui n'eut pas de succès.
Sur un autre point, les Anglais avaient enlevé Saint-Pierre et Miquelon avec tous les pécheurs qui s'y trouvaient.
XVII. — La cour de Versailles croyait, lorsqu'elle s'était engagée dans la guerre d'Amérique, au maintien de la paix sur le continent. L'ambition de Joseph II trompa cette espé- rance.
Joseph II, frère aîné de Marie-Antoinette, était un esprit inquiet, ne rêvant que réformes intérieures et agrandissements de territoire. Sa vivacité extrême ne lui permettait pas de dis- simuler ses desseins. L'Autriche avait alors de bons généraux, des troupes disciplinées et nombreuses, grâce au système récemment adopté de la conscription prussienne ; elle avait même, chose plus rare pour elle, du crédit. L'Empereur por- tait donc ses vues ambitieuses sur la Bukowine, la Servie, l'Italie , la Bavière , c'est-à-dire tous les pays à sa convenance et à sa portée. Il avait cherché en 1777, pendant un voyage en France, à gagner la cour de Versailles et à resserrer les liens de l'alliance austro-française, affaiblis depuis les affaires de Pologne. Le concours de la reine ne put le servir. Ver- gennes n'eut pas de peine à convaincre Louis XVI que la France avait un besoin absolu de la paix continentale, surtout quand elle se voyait à la veille d'une guerre maritime ; qu'elle était plus intéressée à empêcher les ambitions de l'Autriche qu'à les soutenir; qu'enfin il importait d'éviter tout ce qui pourrait jeter le roi de Prusse dans les bras des Anglais.
ïoseph II ne renonça pas à ses plans et trouva peu de temps après l'occasion d'en réaliser un. Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, mourut d'une manière assez inopinée, le 8 dé- cembre 1777, sans laisser d'enfants ; son héritage devait passer aux mains de l'électeur palatin, Charles-Théodore. Joseph II réclama la basse Bavière en vertu de droits prétendus de la maison d'Autriche, et divers territoires à titres de fiefs mascu- lins dévolus à l'Empire. Ses troupes étaient prêtes. 11 occupa sans délai les contrées en litige, et il obligea l'électeur palatin, incapable de résistance, à les lui céder par un traité le 13 jan- vier 1778.
Le duc de Deux-Ponts, qui devait hériter de l'électeur palatin, protesta. C'était un fort petit prince; mais sa cause
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intéressait les autres membres de l'Empire. Le roi de Prusse appuya sa protestation et déclara le traité que l'électeur pala- tin avait consenti, contraire à la paix de Westphalie, aux lois de l'Empire et aux libertés du corps germanique ; enfin il se mit au ï^ervice de la Diète, pour laquelle il avait afficbé jusque-là un profond dédain. On le vit, lui qui n'avait jamais invoqué que le droit de l'épée, se poser en défenseur des traités et de l'équi- libre. Le roi de Sardaigne, jaloux de tout agrandissement de rAutriche et de celui-là plus qu'aucun autre, adressa de son côté d'énergiques protestations aux différentes cours, surtout à celle de France, à laquelle l'unissait le double mariage de ses filles avec les frères du roi.
Joseph II comptait sur l'indifférence de l'Angleterre et sur la complaisance de la France, occupées toutes les deux des affaires d'Amérique. Il voyait la Russie en guerre contre les Turcs et il savait la Sardaigne impuissante. 11 ne redoutait d'hostilités que du côté de la Prusse. Pour y parer, il établit en Bohème, sur le haut Elbe, une longue ligne défensive garnie de troupes et d'ouvrages multipliés. Frédéric entra en cam- pagne avec cent mille Prussiens et un corps d'auxiliaires saxons. Mais comme il savait la cour de Vienne divisée et Marie-Thé- rèse anmiée de dispositions pacifiques, il se contenta de se tenir en observation, et il pressa la France et la Russie de se porter médiatrices.
Louis XVI s'adressa directement à Joseph II. N'obtenant rien de lui, il convint avec Catherine d'une intervention commune. Breteuil et le prince Repnin firent signer la paix aux belligérants au congrès de Teschen, dans la Silésie autri- chienne, le 13 mai 1779. Joseph II fut obligé de se contenter d'un territoire appelé le quartier de l'Inn, entre l'Inn, le Danube et la Salza, avec la ville de Braunau. On désintéressa la ^axe, dont le roi avait quelques prétentions personnelles, en I indemnisant de ses irais d'armement; enfin on étouffa une querelle qui menaçait l'Europe du retour des grandes guerres et d'un embrasement général.
XVIII. — Vergennes poursuivait une autre négociation à Madi-id. Il pressait, de concert avec les Américains, l'Espagne d'entrer en lice, conformément aux stipulations du pacte de famille. Ce pacte supposait entre les différentes cours de la maison de Bourbon une confiance étroite qui n'existait guère.
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Charles III soutenait que la France n'avait pas tenu tous ses engagements envers lui; il s'excusait sur son âge, sur son amour du repos. D'un autre côte, il nourrissait un ressenti- ment profond contre les Anglais, coupables d'actes nombreux d'hostilité contre les vaisseaux espagnols. Il offrit sa médiation, elle fut repoussée; alors il exigea de la France la promesse secrète qu'elle l'aiderait à reprendre Minorque et Gibraltar. A ce prix il s'unit à Louis XVI (juin 1779) et lui assura le con- cours de sa flotte ; mais il refusa de prendre aucun engageaient avec les Américains, de peur d'encourager le désir de l'indé- pendance au sein de ses propres colonies.
La flotte espagnole opéra sa jonction avec la flotte française Je 25 juillet. D'Orvilliers, qui commandait en chef, compta sous ses ordres soixante-six vaisseaux de ligne, outre les frégates. Quarante mille hommes, réunis sur les côtes de la Manche et commandés par de Broglie, se tenaient prêts à descendre en Angleterre; la Favette était revenu d'Amérique pour prendre part à cette expédition. On espérait à tout le moins envoyer quelques bâtiments qui jetteraient l'effroi dans les ports mar- chands comme Liverpool ou Bristol '. Mais aucune de ces espé- rances ne se réalisa. L'amiral anglais Hardy, qui ne comptait que trente-sept vaisseaux, se mit à l'abri dans la rade de Ply- mouth. La flotte franco-espagnole tint la mer inutilement cent quatre jours, au bout de^quels elle fut obligée de se retirer, étant décimée par une épidémie de scorbut. D'Orvilliers perdit sa popularité et abandonna son commandement. Le sentiment national se dédommagea en célébrant un brillant combat livré entre deux frégates et l'héroïsme déployé par le capitaine fran- çais du Couëdic.
La guerre s'étendait à toutes les mers. La perte de Pondi- chéry (17 octobre J778) entraîna celle de nos autres établisse- ments du Bengale, du Goromandel et du Malabar. En re- vanche, nos marins occupèrent les possessions anglaises du Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone \^ianvier-mars 1779). Aux Antilles, d'Estaing enleva l'île Saint Vincent et la Gre- nade, malgré la présence de l'amiral Bvron. L'assaut de la Grenade, où il guida ses troupes en personne, fut un fait d'armes brillant et causa eu France un enthousiasme signalé à l'envi par les contemporains. D'Estaing fut moins heureux dans
* CoiresponJance de Lafavette, Dassiin.
CAMPAGNE DE 1779. LES NEUTRES. 59
une opération combinée avec le général américain Lincoln pour enlever aux Anglais Savannah, capitale de la Géorgie. Trouvant la résistance plus forte et plus longue qu'il ne Tat- tendait, il voulut brusquer l'assaut. 11 fut repoussé, avec une perte aussi désastreuse qu'inutile (le 9 octobre).
On avait organisé partout des croisières et armé des bâti- ments pour la course. Chacun s'attachait à faire des prises, et les frégates qui escortaient les convois se livraient de nom- breux combats.
Les puissances belligérantes se faisaient donc beaucoup de mal. Mais elles n'étaient pas les seules qui souffrissent de cette lutte, dont rien n'annonçait la fin. Les Etats neutres voyaient souvent leurs ports envahis, et la franchise de leurs pavillons mal respectée, car l'Angleterre visitait tous les navires, quelle qu'en fût la nationalité, pour s'assurer qu'ils ne servaient pas au transport des marchandises de guerre.
Il était naturel que les neutres voulussent se soustraire à cette espèce de tyrannie. Léopold, duc de Toscane, donna l'exemple; il fit un règlement, le 1" août 1778, pour déclarer la franchise du port de Livourne et la neutralité du pavil- lon, conformément aux nouvelles règles de droit maritime adoptées dans le traité franco-américain. Les Deux-Siciles, Rome, Gènes, Venise, puis Hambourg et la Suède, suivirent cet exemple. La Hollande s'y conforma le 3 mai 1779. C'était elle qui souffrait le plus, parce que les munitions navales entraient pour une large part dans ses transports, et que les Anglais, après s'en être emparés, les mettaient sous le sé- questre.
La Russie fit davantage. Catherine II, par une déclaration du 28 février 1780, établit la complète liberté des vaisseaux neutres, sauf pour les marchandises constituant une contre- bande de gueire effective ou portées dans les ports soumis à un blocus etfectii. Puis elle signa avec la Suède et le Danemark le traité de la neutralité armée, par lequel les trois puissances s'engagèrent réciproquement à faire respecter leurs pavillons. La Hollande, entiaînée par son aristocratie marchande, entra dans ce traité; l'Autriche et la Prusse, quoique moins inté- ressées, lui donnèrent leur adhésion. La France déclara qu'elle en approuvait les principes. L'Angleterre se contenta de pro- testei", ne voulant pas aggraver le danger de son isolement et augmenter le nombre de ses ennemis.
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Une autre neutralité, que tout le monde reconnut, fut celle des deux vaisseaux du capitaine Cook , parti pour un voyage de de'couvertes en Océanie. Vergennes av^ait donné Tordre de les respecter, sur quelque mer que ce fût. Franklin mit une certaine ostentation à s'associer à cette mesure au nom de l'Amérique.
XIX. — Charles III, dont le grand désir était de recon- quérir Gibraltar, s'était empressé de l'assiéger par terre et par mer. Mais les Anglais se riaient d'une entreprise qu'ils jugeaient une folie. L'amiral Rodney battit l'escadre espagnole de Lan- gara, le 16 janvier 1780, et ravitailla la place. Il mit ensuite à la voile vers les Antilles pour y tenir tète à l'escadre française de Guichen. Rodney et Guichen se livrèrent trois combats en quelques semaines (avril et mai). L'amiral français déploya beaucoup d'habileté et d'énergie. Malheureusement une mala- die décima ses équipages, et le força de rentrer en France. Nous étions inférieurs aux Anglais sous le rapport de l'hygiène navale.
Les événements de la guerre en Amérique n'eurent pas de meilleurs résultats. Les Américains supportaient mal une situation que chaque jour aggravait. Leur commerce extérieur était tout à fait interrompu. Leurs troupes ne parvenaient pas à se recruter et à se discipliner, malgré le concours des offi- ciers venus d'Europe. Ils conservaient d'ailleurs une aversion instinctive si prononcée contre tv>xit ce qui semblait armée régulière, que Washington dut lutter énergiquement contre les défiances du congres pour obtenir des engagements de plus d'un an et compléter l'organisation de ses forces. Si son absence d'ambition personnelle n'eût été au-dessus de tout soupçon, nul doute quil n eût échoué, il était entouré de désertions et de trahisons.
Les Anglais, maîtres de la mer et fortement établis à New- York, le tenaient complètement bloqué. Au mois de mai 1 780, Clinton, successeur de Howe, débarqua dans la Caroline, prit Charleston, la plus grande ville du Sud, et y mit une garnison sous les ordres de Cornwallis.
Les Américains éclataient en reproches contre nous, préten- daient que nos escadres combmassent leurs actions avec la leur, et nous demandaient l'envoi d'un corps sérieux de troupes de terre. Les ministres de Louis XVI, peu confiants dans la valeur
CAMPAGÎ^E DE 1780 EN AMERIQUE. 61
des soldats américains, en dépit des assurances de la Fayette, se décidèrent pourfan! à faire partir quatre mille hommes sous les ordres de Rochanibeau. Beaucoup de jeunes officiers de la cour voulurent être de Texpédition. On convint, sur l'avis de la Fayette et afin de prévenir toute querelle, que ce corps serait considéré comme une simple division de l'armée américaine et qvie le général français servirait sous Washington. Mais Ro- chanibeau partit en comptant sur le concours de la flotte, et à peine arrivé , il se vit réduit à l'inaction par la retraite de Guichen. 11 s'enferma dans le Rhode-lsland, ce qui souleva de nouvelles clameurs de la part des Américains.
On commença en France à se lasser et à s'inquiéter. On se plaignit que la guerre fût mal conduite ; on en accusa les mi- nistres, surtout Sarlines et Montbarrey. Les sentiments paci- fiques se réveillèrent.
XX. — Necker désirait la paix, quoique ce fût la guerre qui le maintint au ministère en y rendant sa présence indis- pensable.
Les emprunts qu'il renouvelait chaque année réussissaient et obtenaient une plus-value ', tandis que ceux de ses prédéces- seurs s'étaient tous rapidement dépréciés. Il avait même su inspirer aux étrangers la confiance dans les rentes françaises; c'étaient eux qui avaient souscrit le tiers du premier emprunt, fait sans exemple jusque-là.
11 aborda résolument ces fameuses économies dans la maison du roi, pour lesquelles Turgot et Malesherbes avaient fait inutilement des plans de réduction successive. Les pensions, les dons manuels, les dons indirects, les gains plus ou moins dissimulés dans les fournitures, dans les fermes ou les régies, constituaient autant de privilèges qu'un peuple affamé de cour- tisans et de valets défendait avec une désespérante énergie. C'étaient des clameurs ou plutôt des criailleries interminables. Kecker les affronta, en se drapant aux yeux du public dans son inflexibilité.
Son activité et sa ténacité n'avaient d'égal que son orgueil, qui s'épanouissait avec une complaisance naturelle. Il fuyait le jeu, les distractions, il évitait la cour, où son absence était re- marquée. 11 ne ménageait ni les personnes ni les idées reçues.
* Le dernier fit seul exceotion, parce que sa retraite l'empêcha de le soutenir.
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Il poursuivait aussi la réalisation de quelques projets qui sortaient de la sphère purement financière.
Il n'aimait ni les états provinciaux, ni les prétendus dons qratuils, ni les assemblées du clergé, ni rien de ce qu'on appelait « le monstre d'une république dans une monarchie ' » . Il n'aimait pas davantage l'intervention gênante des parle- ments. Toutes ces formes de contrôle ou de liberté lui sem- blaient également vicieuses ; d'un autre côté , il était choqué de l'omnipotence des intendants. « A peine, disait-il, peut-on donner le nom d'administration à cette volonté arbitraire d'un seul homme, tantôt présent et tantôt absent, tantôt instruit et tantôt incapable. » Les intendants étaient le plus souvent des ambitieux, « timides devant les puissants, arrogants envers les faibles, et couvrant tous leurs actes de l'autorité royale, sauf à la faire détester. »
Necker imagina par ces motifs un système d'administrations provinciales, qu'il déclara pompeusement « propre à faire le bonheur des peuples » . 11 proposa de créer dans chaque pro- vince un conseil composé dé députés des trois ordres : 1° pour j/ répartir l'impôt ordinaire qui serait invariable, et en surveiller
la perception ; 2° pour débattre et voter librement l'impôt ex- traordinaire. Chaque conseil devait s'assembler tous les deux ans et avoir une session d'un mois. Les trois ordres pourraient à leur gré délibérer séparément ou en commun. Un quart des députés devaient appartenir au clergé, un quart à la noblesse, les deux autres quarts au tiers état des villes et des campa- gnes, l'importance du tiers exigeant que sa représentation fût doublée comme elle l'avait déjà été aux états de 161-4. Necker réduisit plus tard au cinquième la part du clergé, qui fut jugée trop forte. Chaque conseil devait compter quarante-huit mem- bres. Pour la première fois, le roi en nommait douze, qui éli- saient les trente-six autres. Le renouvellement avait lieu ensuite par fractions, les conseils nommant eux-mêmes aux places vacantes dans leur sein, sous la réserve de l'approbation royale. Système destiné à assurer leur indépendance et à éviter le trouble des élections populaires. C'est à peu près celui des académies.
Necker proposa d'appliquer le système dans deux ou trois provinces à titre d'essai, avant d'en faire une application plus
* Besenval.
NECKER ET LES ADMINISTRATIONS PROVINCIALES. 63
générale. On commença par le Berry, en 1778, et la Haute- Guvenne en 1779. On eut soin que les circonscriptions desnou velles assemblées ne fussent pas I s mêmes que celles des généralités existantes, afin de n'être pas gêné par des habi- tudes locales. Necker voulut étendre l'essai au Daupîiiné et au Bourbonnais. Mais le Dauphiné objecta que ses anciens états avaient eu le droit de voter l'impôt sans réserve; il soutint que ce droit, dont l'exercice était suspendu, n'en était pas moins imprescriptible, et refusa d'accepter l'institution nouvelle tant qu'il ne serait pas reconnu et respecté. Dans le Bourbonnais, la résistance vint de l'intendant de Moulins. Necker le fit casser, mais n'eut pas le temps d'organiser l'assemblée.
Les administrations provinciales du Berry et de la Haute- Guyenne, tel était leur nom, eurent plusieurs sessions intéres- santes par ce quelles firent et par les questions qu'elles agi- tèrent. Elles s'occupèrent de la répartition des impôts, des améliorations dont ils étaient susceptibles, du cadastre, des travaux publics. Necker tenait à abolir la corvée des chemins par des raisons plus politiques que financières. Un arrêt du conseil du 13 avril 1781 la remplaça dans le Berry par un impôt additionnel à la taille. Les administrations s'occupèrent encore des intérêts agricoles, de la mise en valeur des biens communaux, du règlement de la vaine pâture, de la destruc- tion des usages surannés. Elles discutèrent les questions des prisons, des poids et mesures. Celles du Berry adopta un vaste projet de canalisation, préparé par un de ses membres les plus actifs, le duc de Bétbune-Cbarost. Elles demandèrent aussi que leurs membres fussent soumis à l'élection, et exprimèrent leur préférence pour le système de l'élection directe par tous les habitants de la province.
Les représentants des ordres supérieurs, ceux du clergé surtout, prirent une part active à ce premier exercice de la vie publique. Ils luttèrerit, quand il le fallut, contre les parle- ments, les intendants ou les cours des aides, avec lesquels s'élevèrent des conflits inévitables. Les sessions étaient courtes ; mais les assemblées nommaient, en se séparant, deux syndics et une commission intérimaire. Celle de la Haute-Guyenne fit imprimer ces procès-verbaux. Ainsi, ma'gré le peu de bruit qu'il fit et ses résultats nécessairement bornés, l'essai fut heu- reux. Plusieurs des hommes qui jouèrent un rôle dans la Constituante ou qui remplirent plus tard des fonctions élevées,
64 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
débutèrent dans ces asseniLlées. L'accord le plus complet y répna. Si elles eussent été plus nombreuses, si la retraite de Kecker n'eût pas fait suspendre pendant trois ans l'assemblée du Berry et empécbé d'en convoquer de nouvelles, elles eussent servi à éviter ou à atténuer ces froissements entre les ordres qui furent si funestes.
En attendant que le système pût être appliqué partout, Necker fit décider, le 13 février 1780, que la taille ne serait plus augmentée par de simples arrêts du conseil, et que toute aup^mentation devrait être enregistrée parles parlements; mais en même temps il prorogea les vingtièmes sans les soumettre à renrcgistrement. Les j)arlenients de Rouen et de Grenoble protestèrent. Celui de Rouen donna des démissions; le roi dut le citer à Versailles, et l'on vit se renouveler les scènes qui avaient eu lieu sous le dernier règne.
Kecker fit d'autres réformes, dont le but était principale- ment pliilantbropique. Il persuada au roi d'abolir le droit de suite, reste de -ervitude qui existait encore sur le domaine royal (édit de 1779), et l'année suivante, la question prépara- toire. 11 s'occupa beaucoup des établissements de charité, et se fit assister dans ces soins par madame Necker, dont il décla- rait pompeusement que le nom était « souvent invoqué dans les asiles de l'humanité souffrante» . Il améliora l'état des hôpi- taux de Paris. Il développa les monts-de-piété. 11 commit pourtaiU la faute de vendre quelques biens d'hospices à titre d'expédient.
Il entretint par là le bruit qui se faisait autour de son nom, et il éclipsa les autres ministres. Ces derniers se plaignirent qu'il empiétât sur leurs attributions. Ils s'en montrèrent d'au- tant plus jaloux, que Necker n'avait pas le droit d'assister au conseil. Maurepas seul le ménageait, tout en s'efforçant d'ar- rêter sa fougue et de le retenir dans les limites de son départe- ment. Mais c'étaient des esprits trop différents pour bien s'en- tendre ; ils éprouvaient l'un pour l'autre, à défaut des sentiments d'hostilité que leur prêtaient les bruits de cour, une réserve naturelle , comme les lettres de Necker en font fui.
Le premier de ses collègues avec lequel Necker entra en mésintelligence sérieuse fut Sartines. Il lui reprocha d'avoir dépassé de douze millions les crédits alloués à la marine ; peut- être avait-il contre lui d'autres griefs tout personnels. Sartines avait montré du zèle, de la fermeté et de l'intelligence admi-
[1780] LE COMPTE RENDU. 65
nistratives dans un ministère difficile; car outre que la marine avait alors une importance capitale pour la France, le corps d'officiers, composé d'éléments hétérogènes, était très-malaisé à conduire. Mais il n'était pas marin. On l'accusa de n'avoir pas su donner aux expéditions navales la direction qu'il eût fallu, et on lui imputa l'insuccès de trois années de luttes sans résultats. Necker eut le crédit de le remplacer par un lieute- nant général estimé, le vieux marquis de Castries, en faveur duquel il intéressa la reine (14 octobre 1780). Deux mois après il fit également nommer Ségur à la guerre, en rempla- cement de Montbarrey. Les courtisans le crurent tout- puis- sant.
Cependant le crédit commençait à baisser. On n'avait pu em- prunter en tout, dans l'année 1780, que vingt-quatre millions, encore avec l'assistance des pays d'états , et les anticipations s'étaient élevées à centcinquante^cinq. Necker jugea nécessaire de publier un état de situation , comme font les banquiers et comme faisait alors le gouvernement anglais. Il publia son célèbre compte rendu au roi, dont le succès fut tel que six mille exemplaires en furent enlevés le premier jour.
C'était un exposé ou plutôt un aperçu, non du budget réel, mais de ce que nous appellerions aujourd'hui un budget type ou un budget normal. Le résultat était un excédant de dix millions à l'actif.
Necker laissait en dehors les recettes et les dépenses extraor- dinaii-es. Il se bornait au budget ordinaire, qui n'était même pas complet; car il ne calculait que les recettes et les dépenses du trésor, et négligeait celles des caisses provinciales, soumises à une comptabilité particulière. En se restreignant dans ces limites, il montrait qu'on ne devait pas s'effrayer de l'avenir; que les recettes iraient en augmentant par l'effet de la prospé- rité sur laquelle on pouvait compter, et les dépenses en di- minuant grâce à la réduction successive des pensions , des charges et des abus. Il insistait avec complaisance sur cette suppression des abus , propre à produire un grand effet. Son but était de convaincre que la plus-value des revenus pourrait payer l'intérêt des emprunts. Or ce but fut pleinement atteint. Lorsqu'il ouvrit un nouvel emprunt, deux cent trente-six mil- lions furent souscrits en peu de mois '.
' Droz, Histoire de Louis XVI, tome I", a donné une excellente analyse du budget de Necker.
vn. . 5
(36 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
Un pareil exposé donnerait lieu aujourd'hui à des discus- sions infinies. Les ennemis de Necker discutèrent son compte rendu d'une manière d'autant plus bruyante, qu'avec ses ap- pels répétés à l'opinion publique, il avait rendu l'indifférence impossible. Tout le monde était pour lui ou contre lui. Il fut accablé de critiques et même d'injures. Sa personne , sa nais- sance, sa fortune, rien ne fut épargné.
Le compte rendu fut accusé d'innovation, ce qui était exa- géré; de charlatanisme, ce qui était un peu plus vrai, et d'hy- pocrisie , ce qui n'était pas absolument faux.
On reprocha au citoyen genevois d'être étranger et de ne pas connaître la France. On prétendit que ses mesures eussent été bonnes à Genève ou en Angleterre, c'est-à-dire dans une république ou uia gouvernement libre, mais que pour obtenir en France le même crédit qu'en Angleterre, il fallait v donner au public des garanties égales à celles dont le public anglais jouissait à l'égard de son gouvernement. On ajouta que le sys- tème détruisait l'autorité royale, en la soumettant à un con- trôle indéfinissable, celui de l'opinion. Necker écrivait qu'il fallait un soutien contre les vacillations des ministres, que ce soutien important ne pouvait se trouver que dans « la pro- gression des lumières et la force résistante de l'opinion publi- que » . Cette opinion publique, qu'était-elle? comment pou- vait-on la déterminer, la reconnaître?
Vergennes, un des collègues de Necker, fut aussi un de ses plus ardents adversaires. Dans des observations présentées à Louis XVI (le 3 mai 1781), il qualifia le compte rendu d'appel au peuple. C'était, suivant lui, déclarer indirectement que le roi ne pouvait inspirer de confiance, si le ministre ne le cou- vrait de son propre crédit, et ne se faisait sa caution. C'était entrer dans une série de mesures qui décomposaient le gou- vernement pièce à pièce. Enfin, vouloir appliquer à la France l'usage anglais de publier des comptes, c'était faire injure aux sentiments d'un peuple confiant et dévoué à ses rois, tandis que le peuple anglais était de sa nature inquiet, calculateur et égoïste.
Ces critiques furent le signal d'une levée de boucliers de tous les ennemis du ministre, et ils étaient nombreux. Presque toute la cour, la haute administration, les intendants, le Parlement, le clergé, en faisaient partie. Monsieur se prononça contre Necker comme il avait fait contre Turgot. Les parlements ne
[1781] RETRAITE DE NECKER. (KT
pouvaient lui pardonner de s'être exprimé trop hostilement sur le droit de remontrance. La majorité du clergé le combattait en sa qualité de protestant genevois. L'archevêque de Paris, il est vrai , le soutenait à cause de ses dons aux établissements cha- ritables; quelques prélats politiques demeuraient sur la ré- serve; mais les autres faisaient de lui des plaintes continuelles. On raconte même que Maurepas leur répondit un jour : « Je vous l'abandonne , si vous voulez payer la dette de l'État. »
Necker eut le tort de s'exaspérer des brochures dirigées contre lui. Il voulut les faire saisir. Les autres ministres s'y opposè- rent, par jalousie ou pour éviter des mesures impopulaires. En même temps, ils l'accusèrent de compromettre, en se fai- sant ainsi discuter, le gouvernement et l'autorité du roi '.
Necker demanda d'être admis au conseil pour y défendre ses opérations. On le lui refusa , en alléguant sa religion. Il de- manda qu'on lui soumît au moins les marchés de la guerre et de la marine. Il ne l'obtint pas davantage. Fatigué de ces ré- sistances, il remit sa démission le 19 mai 1781. La reine, que ses partisans avaient gagnée , le pria de la retirer. Il eût voulu que le roi l'en priât également; mais Louis XVI, prévenu for- tement contre lui , garda le silence. Il la maintint.
On a prétendu qu'il s'était retiré par orgueil , dans la con- viction qu'on serait forcé de le rappeler. Son caractère auto- rise cette supposition , et le calcul se vérifia plus tard. Pour lors, sa retraite lui valut une brillante popularité. Ses amis firent éclater leur enthousiasme ; il devint , comme Choiseul l'avait été, le héros de l'opposition. Le prince de Condé, les ducs d'Orléans et de Chartres, les maréchaux, l'archevêque de Paris allèrent le complimenter à sa campagne de Saint-Ouen. Les capitalistes lui restèrent attachés. En général le public était pour lui à cause de son honnêteté , et parce qu'on lui sa- vait gré de n'avoir pas levé de nouveaux impôts. Sa réputation était telle que Burke le loua dans le Parlement anglais, et que Joseph II et Catherine II affectèrent de lui proposer la direc- tion de leurs finances. Au reste, il semblerait que cette faveur des souverains étrangers, comme celle qu'ils témoignaient aux écrivains et aux philosophes, fut une malice satirique à l'égard du gouvernement français.
Turgot était mort deux mois auparavant, le 18 mars. Son
» Soulavie, t. IV, p. 407.
68 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
frère et Condorcet, qui fut son biographe, avaient compté parmi les adversaires de Necker les plus passionnés et souvent les plus injustes. Turgot et Necker avaient eu quelques idées communes; ils avaient voulu l'équilibre des budgets, la paix et la réforme des abus. Mais par quels moyens différents ! Et quel contraste entre leurs deux caractères ! l'un dédaignant l'opi- nion d'une manière hautaine , l'autre la courtisant avec osten- tation ; l'un , a dit Droz , ayant foi en ses principes , l'autre ayant foi en lui-même.
Necker ne renonça pas, en quittant le ministère, à ses habi- tudes d'un langage fier et pompeux. Il fit son apologie. Il se vanta d'avoir passé cinq ans sans créer d'impôts nouveaux , d'avoir trouvé par l'emprunt 490 millions pour les frais de la guerre, d'avoir donné au roi le moyen d'entreprendre la ré- forme des hôpitaux , de lui avoir inspiré le désir d'éteindre les restes de la servitude personnelle, enfin d'avoir fait bénir son nom jusque dans les chaumières du pauvre.
XXI. — Les nouveaux ministres de la guerre et de la ma- rine, Castries et Ségur, imprimèrent la plus grande activité aux préparatifs de la campagne de I78I. On était pressé d'arriver ù un résultat. On comptait une alliance de plus , celle de la Hollande. L'Angleterre avait exigé des états généraux qu'ils punissent le grand pensionnaire pour avoir négocié avec les Américains ; sur leur refus, elle leur avait déclaré la guerre. La Hollande entra donc en lice, quoique à regret; car elle était très-divisée à l'intérieur et elle sentait sa faiblesse. Deux flottes partirent, l'une pour les Indes orientales, l'autre pourTAmé- rique.
Washington demandait un subside ; c'était même le ^enre de secours qu'il regardait comme le plus nécessaire, les Etats- Unis ne pouvant suffire aux dépenses d'une guerre qui coûtait par an au moins 28 millions de dollars (140 millions de francs). Louis XVI le lui promit.
La flotte destinée à l'Amérique, forte de vingt et un vais- seaux de ligne et commandée par le comte de Grasse, se dirigea sur les Antilles , où Rodney et Vaughan avaient occupé les îles hollandaises , ainsi que les établissements hollandais de la Guyane. Ils s'y étaient conduits en forbans, avaient enlevé ce qui appartenait aux particuhers en même temps que ce qui appartenait à l'État, et vendu le produit de ce brigandage . Tou-
CAMPAGNE DE I78l. 69
tefois, à sa sortie de l'île Saint-Eustache , Rodney se vit arra- cher sa proie par la Molhe-Piquet , chef d'une croisière fran- çaise. Grasse, arrivé à la Martinique le 28 avril, unit ses forces à celles du gouverneur Bouille et Faida dans une entreprise contre Tabago, qui capitula. Ayant alors rempli la première partie de ses instructions, il se rendit pour remplir la seconde dans la baie de Chesapeake, où il arriva le 3 septembre, dans le dessein de soutenir les opérations de Washington et de Rochambeau.
Les Anglais, satisfaits de retenir Washington dans les envi- rons de New-York, dirigeaient depuis quelque temps leurs principaux efforts conti'e les Etats du Sud , où ils comptaient des partisans , et où ils avaient toute facilité pour porter des troupes étant maîtres de la nier, tandis que le Congrès éprou- vait de gi-andes difficultés à y faire arriver par terre des troupes réglées et à les y entretenir ; ce qui le réduisait à peu près à y employer les milices locales. Les Anglais avaient donc soumis, en apparence au moins, les Carolines et la Géorgie. Ils s'étaient encore fortifiés de la trahison du général américain Arnold; mais cette défection isolée, loin de trouver des imitateurs, n'a- vait fait qu'irriter le sentiment national et mettre mieux en re- lief le désintéressement des autres officiers. Les milices du Sud, sous les ordres du général Greene, quoique battues à plusieurs reprises, revinrent constamment à la charge, et fini- rent par reconquérir tout le terrain enlevé par l'ennemi.
En 1781, la lutte se concentra à peu près dans la Virginie, province riche, importante, appelée par cette raison et par sa position géographique à décider des destinées du Sud. Washing- ton y envoya Steuben, la Fayette et les milices de Pensylvanie, qui soutinrent contre Arnold et lord Cornwallis le même genre de lutte que Greene avait soutenu dans la Caroline. Dès qu'il put compter sur le concours de la flotte française, il y marcha lui-même avec Rochambeau. Grasse y débai'qua un corps de troupes de trois mille quatre cents hommes, et parvint à barrer le passage aux vaisseaux anglais. Cette opération fut décisive. Cornwallis se trouva enfermé dans Yorktown et Glocester, deux places fortes qu'il occupait aux deux côtés du James' River, et qui , communiquant avec la mer, eussent été imprenables si la mer fût demeurée libre.
Il fut investi le 30 septembre par huit mille Américains et sept mille Fiançais. Les vaisseaux français ayant apporté une
70 LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
nombreuse artillerie de siège, soixante-seize bouches à feu furent dirigées contre ses batteries. C'étaient des officiers français du génie qui commandaient les travaux d'approebe. Le 14 oc- tobre, un assaut fut livré. Deux redoutes furent enlevées à la baïonnette, l'une par les Américains que conduisaient la Fayette, Hamilton et Laurens, l'autre par les Français que conduisaient Yiomesnil , Saint-Simon et Noailles. Les Français eurent ainsi une grande part à l'honneur de la journée. Le 19, Cornwallis capitula ; huit mille Anglais mirent bas les armes et se rendi- rent prisonniers à Washington. Les bâtiments qui se trou- vaient sur la rivière furent remis à l'anu'ral français.
RochambeauetGrassefurentrécompensés parle Congrèsd'un don de canons avec leurs noms et leurs armes. Peu de temps après, les Américains élevèrent à Yorktown une colonne com- niémorative de ce grand succès. Tous les doutes qu'on avait pu garder en Amérique sur l'issue de la guerre furent dissipés. L'Angleterre comprit que le moment était venu de se résigner à l'indépendance des colonies.
Grasse ramena ses troupes aux Antilles, où sa présence aida la reprise des îles hollandaises par Bouille (novembre), et un peu plus tard celle des places de la Guyane par Kersaint.
Nos alliés n'étaient pas restés inactifs. Les Hollandais avaient livré aux Anglais le combat naval du Doggers' bank , le 5 août. Les Espagnols, appuyés sur la Louisiane et Saint-Domingue, dirigèrent deux expéditions maritimes contre Mobile et Pensa- cola, et firent capituler la seconde de ces places , la plus im- portante de celles des Florides, au printemps de 1781. Ils proposèrent à Louis XVI une action commune sur la Jamaïque. Le cabinet de Versailles fit substituer à ce plan celui d'une attaque contre Minorque. Dix mille Espagnols, commandés par un Français, Grillon, débarquèrent le 19 mai dans cette dernière île , pendant que les amiraux Guichen et Cordova gardaient les approches du détroit de Gibraltar. La garnison s'enferma dans le fort Saint-Philippe , plus redoutable encore qu'en 1756, car on avait miné tous les travaux avancés et le terrain environnant. Quatre mille Français vinrent s'unir aux assiégeants et prirent part à l'assaut; Grillon monta en per- sonne sur la brèche. Le gouverneur anglais Murray capitula , faute de secours, le 4 février 1782. La flotte anglaise, qui de- vait le ravitailler, arrêtée par Guichen et Gordova, s'était vue dans l'obligation de rentrer à Torbay.
CAMPAGNE DE 1782. 71
XXII. — Ainsi la campagne de 1781 avait abouti à deux grands succès, YorktoAvn et Minorque. Celle de 1782 fut con- sacrée à deux autres entreprises combinées entre la France et l'Espagne sur la Jamaïque et Gibraltar. Nous ne parlons pas des enlèvements de convois et de tous les combats particuliers entre les vaisseaux ou même les escadres qui les escortaient. Ces combats étaient nombreux et se livraient sur toutes les mers. Plus d'un mériterait d'être rappelé, mais les succès étant balancés hâtaient peu le résultat final.
Au printemps de 1782, Grasse, après avoir aidé Bouille à prendre Saint-Christophe et d'autres petites îles, fit voile pour Saint-Domingue avec trente et un A'aisseaux, dans le but dV joindre treize vaisseaux espagnols , et d'attaquer ensuite la Jamaïque. Les amiraux anglais, Rodney et Hood, comptaient trente-six vaisseaux, et étaient supérieurs en artillerie. Ils se mirent à la poursuite de la flotte française , et l'atteignirent le 12 avril, avant la jonclion projetée. Grasse, dont le vent retar- dait la marche, s'arrêta pour laisser à deux bâtiments, qui de- meuraient en arrière , le temps de le rejoindre. L'ennemi pro- fita de cette circonstance et engagea une bataille qui eut lieu sur un espace extrêmement étendu. Après deux heures de canon- nade , Rodney coupa la ligne française. La bataille dura encore huit heures, et n'en fut que plus acharnée. A la fin, les Anglais l'emportèrent. Les Français eurent six de leurs capitaines tués, et perdirent six vaisseaux. Grasse soutint une lutte héroïque sur son vaisseau amiral la Ville de Paris; il lâcha quatre-vingts bor- dées, et resta debout, lui, troisième, au milieu des hommes de son équipage, tous tués ou blessés; il fut enfin obligé d'amener son pavillon.
Sa bravoure était hors de contestation; mais on l'accusa de n'avoir pas su diriger une grande flotte , et de s'être montré , sous ce rapport, inférieur à l'amiral anglais. Il perdit la popu- larité qu'il avait conquise par des services récents et éclatants. En effet, la journée des Saintes (elle fut appelée ainsi du nom de petites îles voisines) fut désastreuse , moins par nos pertes, qui n'allèrent pas à plus de trois mille hommes, que par le résultat moral. Elle affirmait la supéi'iorité maritime des An- glais qu'on avait pu jusque-là croire ébranlée. Les Anglais le sentirent, et Rodney reçut de ses compatriotes un double triomphe, à la Jamaïque d'abord, puis à Londres, où Georges III le combla d'honneurs extraordinaires.
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Bougainville et Vaudreuil se retirèrent pour réparer notre flotte, à la Martinique et à Saint-Domingue. Vaudreuil, uni aux Espagnols, obtint quelques succès dans les Antilles, et le capitaine de vaisseau la Pérouse alla détruire les établisse- ments anglais de la baie d'Hudson. Mais la campagne maritime s'arrêta là. Nos pertes matérielles étaient considérables. Le gouvernement employa le moyen dont il s'était servi en 1762. Il se fît présenter, pour construire et équiper des vaisseaux, des offres de souscription par les princes, les villes et les riches particuliers. Il n'accepta toutefois que les souscrip- tions des grands corps, tels que le clergé, qui vota douze mil- lions.
Gibraltar était bloqué par les Espagnols depuis le commen- cement de la guerre. Mais la place ne craignait que la famine, et les Anglais, maîtres de la mer, parvenaient toujours à la ravitailler. Grillon vint se mettre à la tête de l'armée de siège, qui fut renforcée de douze mille Français. On avait réuni des masses énormes d'artillerie; un ingénieur imagina de construire des batteries flottantes d'un nouveau genre. Les ducs d'Artois et de Bourbon se rendirent au camp. Tout fut inutile. On dut hâter de quelques jours le bombardement préparé , pour ne pas attendre l'arrivée d'une flotte anglaise. Il eut lieu le 1 3 sep- tembre par terre et par mer. La canonnade fut effroyable ; mais les murailles ne purent être renversées. Les batteries flot- tantes prirent feu; elles communiquèrent Tincendie à d'autres bâtiments, en sorte que ce furent les assiégeants qui souffrirent le plus. La flotte anglaise arriva; elle apporta des vivres et des munitions à la garnison. Il fallut renoncer à toute espérance de succès.
XXIII. — Cependant le pavillon français avait reparu avec honneur dans les mers de l'Inde. On s'était passionné en France pour les Indes orientales, depuis que les Anglais, réalisant à leur profit la pensée de Dupleix , y avaient formé un grand empire. On s'imaginait qu'ils étaient aussi vulnérables de ce côté qu'aux États-Unis. On tenait d'autant plus à les y frapper, qu'ils nous y avaient en quelque sorte supplantés.
Le cabinet de Versailles , n'ayant pu sauver nos établisse- ments au début de la guerre, entreprit de défendre ceux de la Hollande, menacés par les Anglais. Le bailli de Suffren fut chargé, en 1781, d'escorter un convoi qui allait au Cap. Il y
[1782] GUERRE DE L'INDE. SUFFREN. 73
réussit, et tecourut^la colonie en danger de tomber aux uiains de l'ennemi.
Il se rendit ensuite à l'île de France, où l'amiral d'Orves pré- parait une escadre de douze vaisseaux pour la mer des Indes. L'amiral étant mort peu de jours après le départ (février 1 782), Suffren prit sa place. A peine arrivé en vue de la côte de Co- romandel , où il voulait se procurer un port ou un abri , car nous n'y avions rien gardé , il rencontra l'amiral Hughes, sorti de Madras. Il lui livra, le 20 février, un premier combat, qui fut suivi de trois autres dans le cours de la même année. Les forces anglaises étaient un peu inférieures aux nôtres; mais l'amiral Hughes avait derrière lui des ports, des arsenaux et la puissance morale de la Compagnie des Indes , dans tout l'éclat de sa prospérité. Suffren, sans obtenir d'avantages mar- qués , déploya dans ces différents combats des talents de pre- mier ordre , et fit le prodige de tenir la mer une année entière dans les conditions les plus défavorables.
Il s'entendit avec Hyder-Ali, sultan de Maïssour (Mysore), dont l'aimée, organisée par des officiers français, luttait depuis plusieurs années avec courage et succès contre la Compagnie anglaise. 11 en obtint un renfort de cipayes, à l'aide desquels il parvint à occuper un mouillage à Cuddalore ou Gondelour. Il entreprit aussi , pour s'établir tout à fait sur la côte de Coro- mandel, de reconquérir la ville hollandaise de Négapatam, que les Anglais avaient enlevée ; mais il fut repoussé. Alors il se retourna sur Ceylan, où il reprit Trinquemale, et il courut protéger le comptoir d'Achem dans l'île de Sumatra.
Pendant l'hiver, des troupes anglaises vinrent par terre as- siéger Gondelour. Bussy, l'ancien héros des guei'res de l'Inde, récemment arrivé des îles d'Afrique , défendit la place avec des cipayes et quelques soldats français. Il comptait sur un secours de Tippoo-Saïb, fils et successeur d'Hyder; mais Tip- poo, attaqué lui-même sur la côte de Malabar, ne put marcher pour le dégager. Ce contre-temps rendit sa situation très-cri- tique. Malgré l'énergie avec laquelle il résista et un avantage obtenu sur mer par Suffren, le siège se prolongeait , quand la nouvelle arriva que la paix était conclue.
Au fond , cette guerre de l'Inde fut une simple diversion sans résultats. Suffren était hors d'état de recouvrer même les colo- nies que nous avions perdues. Mais il se montra un chef d'escadre accompli. Il tira de ressources médiocres un parti surprenant ;
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il sut tenir continuellement ses équipages en haleine , les en- traîner aux jours de combat, et conquérir ce prestige person- nel d'autant plus important dans les luttes maritimes qu'elles sont plus rarement décisives. On lui sut gré d'avoir relevé dans les Indes la gloire de notre pavillon, et son duel d'une année contre la marine anglaise valut à sou nom la plus brillante popularité.
XXIV. — L'espérance commune des belligérants était que l'Angleterre céderait, et l'on ne se trompait pas. Elle céda.
L'opposition s'était peu à peu grossie contre lord North , à mesure que la France, l'Espagne et la Hollande étaient entrées en lice, et plus ces puissances avaient déployé d'activité, plus les ministres anglais avaient eu dans le Parlement d'assauts à repousser. Ils avaient beau répéter qu'on était engagé, et qu'il n'était plus permis de reculer; le vœu général était d'en finir avec l'Amérique, de reconnaître son indépendance, de la déta- cher de la coalition, et de tourner dés lors toutes les forces du pays contre la maison de Bourbon. Chaque revers éprouvé au delà de l'Atlantique contribuait à fortifier ce sentiment. Les troubles qui éclatèrent à Londres en 1780, les élections agi- tées qui suivirent, et le renouvellement de la Chambre des com- munes, où l'opposition rentra plus forte et plus nombreuse, le rendirent irrésistible. Les plus grands orateurs, Burke, Fox et le jeune Pitt, en furent les interprètes. Ils firent assaut d'élo- quence. Jamais la tribune anglaise n'avait retenti de débats aussi ardents et aussi brillants.
Ces orateurs soutenaient qu'on devait se borner à garder en Amérique New-York comme un second Gibraltar, et que si les ministres ne pouvaient reculer, il appartenait à la Chambre de prendre l'initiative d'une réconciliation avec les colonies. Il ne s'agissait plus de discuter sur la légitimité ou l'opportunité de la guerre, il fallait la terminer au plus vite; car il était clair qu'on ne ramènerait pas les Américains. Chaque membre du Parlement se croyait obligé de venir faire à son tour sa profes- sion de foi. Les accusations d'incapacité et de trahison pleu- vaient sur un ministère qui ruinait le pays, et dont toutes les prévisions avaient été régulièrement déçues. Ses défenseurs ne le soutenaient plus que par un seul argument, celui du danger de se désunir en face de l'ennemi '.
1 Parliamentary hislory, débats des années 1780 et 1781.
ri782] l'a>gleterre veut la paix. 75
La capitulation de Yorktown porta le coup de grâce au mi- nistère. Les Anglais se bornèrent dès lors à garder New-York et Charlestown ; ils évacuèrent même Savannah. Ils ne s'atta- chèrent plus qu'à poursuivre la lutte engagée avec la France , et ils firent d'inutiles efforts pour entraîner l'Espagne et la Hollande à des accommodements séparés.
Les pétitions affluant en faveur de la paix, la majorité du Parlement se prononça le 27 février 1781 contre lord North , qui donna sa démission le 22 mars. Ses plus ardents adver- saires, Rockingham , Fox, lord Shelburne, le comte de Ricli- mond, arrivèrent au pouvoir avec la conviction commune de la nécessité de la paix, au prix de la reconnaissance des États- Unis.
La victoire de Rodney aux Antilles offrit aux nouveaux mi- nistres une occasion favorable de traiter avec l'Amérique. Car en reconnaissant son indépendance, ce qui était chose forcée, on pouvait lui dicter des conditions , et en premier lieu un traité de commerce. L'idée que la communauté de langue et d'origine rapprocherait nécessairement les deux pays quand elle serait corroborée par la communauté des intérêts, idée que Tucker avait présentée l'un des premiers, que les Américains avaient embrassée , et qui les avait encouragés dans leur résistance , gagnait beaucoup de partisans. Les Anglais calculaient encore, ce qui était vrai, que l'indépendance des Etats-Unis entraîne- rait un jour celle de l'Amérique espagnole ; qu'ils verraient ainsi de nouveaux marchés s'ouvrir à leurs vaisseaux, et que la concurrence du commerce maritime des Américains, simple commerce de commission , ne ferait de tort sérieux qu'à la Hollande '.
Mais l'Amérique avait pris des engagements qui ne lui per- mettaient pas de traiter seule. Elle avait même contracté en France une dette assez forte. Elle repoussa toute proposition de faire une paix séparée , également incompatible avec sa sécurité et son honneur.
L'Angleterre se vit par là réduite à négocier avec la France. Elle ne manqua pas de se faire valoir à elle-même les succès qu'elle obtint pendant la campagne de 1782 aux Antilles, dans l'Inde, à Gibraltar. En réalité, elle négocia parce qu'elle ne pouvait plus lutter. Elle avait ajouté au capital de sa dette cent millions de livres sterling (deux milliards et demi de francs).
^ Voir le discours du comte Nugent, le 14 décembre 1781.
76 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Elle avait maintenu Thonneur de son pavillon , mais non sa domination maritime; car elle n'avait pu empêcher la France, l'Espagne et la Hollande coalisées , de lui opposer des forces navales un peu supérieures et d'obtenir sur elle plus d'un succès, ni les puissances neutres de se soustraire au joug de son droit de visite. La guerre maritime était aussi stérile que coûteuse , et jamais pourtant la marine à voiles ne l'avait faite avec plus d'éclat. Enfin , l'Angleterre se voyait isolée ; elle avait soulevé contre elle tous les gouvernements. Elle mit de côté les préjugés et les entraînements de son orgueil; elle en- tama des négociations directes avec le cabinet de Versailles , en offrant de prendre pour point de départ le statu quo avant la guerre.
Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Elles l'au- raient même été moins, sans les divisions et les remaniements qui eurent lieu au sein du ministère. L'Angleterre n'avait au fond qu'un souci de pure forme. Elle voulait éviter que les concessions qu'elle faisait à l'Amérique parussent lui être im- posées par les armes françaises. La France s'y prêta ; car elle avait atteint son but, ayant détaché les Etats-Unis de l'Angle- terre et reconquis pour elle-même sa situation maritime triste- ment diminuée en 17G3. Elle n'avait donc aucune raison de continuer une lutte qui lui avait coûté un milliard 750 millions et dont la prolongation aurait exigé des sacrifices d'hommes et d'argent de plus en plus difficiles. Vergennes n'insista que sur un point, la nécessité d'obtenir pleine satisfaction pour ses alliés. Lord Shelburne , devenu chef du cabinet anglais , y consentit.
On conclut donc des conventions préliminaires qui devaient plus tard être converties en traités. La première fut signée à Paris le 30 novembre, entre l'Angleterre et l'Amérique. L'An- gleterre reconnut la liberté, la souveraineté et l'indépendance des treize Etats unis. Elle fixa leur frontière au nord vers la Nouvelle-Ecosse et le Canada, dont elle resta maîtresse; au sud, du côté de la Floride. Elle ne fit de réserve qu'à propos du Mississipi , dont la navigation demeura libre aux sujets anglais ou américains sans distinction.
L'exécution de cette convention était subordonnée à la si- gnature des articles entre F Angleterre et la France. Ces articles, également préliminaires, furent signés le 20 janvier 1783. Les deux nations se restituèrent tout ce qu'elles s'étaient récipro-
TRAITE DE 17 83. 77
quement enlevé, en Afrique, aux Indes orientales et en Amé- rique, sauf un nouveau règlement pour les pêcheries de Terre- Neuve et l'attribution à la France de Tabago dans les Antilles. Vergennes obtint aussi que la clause du traité d'Utrccht rela- tive à Dunkerque et à la limitation de ses fortifications fût tout à fait abolie.
L'Espagne fit des difficultés plus sérieuses, car Charles III et ses ministres répugnaient beaucoup à reconnaître les Etats- Unis, sentant que l'exemple serait dangereux pour les colonies espagnoles. Mais ils avaient dépensé un milliard, et la consti- tution de la république américaine était un fait qu'on ne pou- vait changer. L'Espagne finit donc par signer son traité. Elle garda Minorque et la Floride, en accordant aux Anglais, à titre de compensation , la faculté de couper du bois de Cam- péche dans la baie de Honduras. L'Angleterre aima mieux renoncer à Minorque qu'on lui avait enlevée deux fois, qu'à Gibraltar qui était toujours demeuré imprenable.
Le plus long et le plus difficile fut de contenter la Hollande, qui n'avait dépensé que 250 millions, mais dont le commerce très-maltraité élevait des réclamations infinies. Elle ne signa sa convention particulière qu'au bout de huit mois , le 2 septem- bre 1783. On lui restitua ses colonies, sauf Negapatam , qui resta l'objet d'engagements éventuels.
Dès le lendemain du jour où la Hollande eut signé , c'est-à- dire le 3 septembre , les conventions préliminaires furent con- verties en trois traités de paix définitifs. Toutes les questions étaient réglées, excepté une, celle des droits des neutres ; mais la guerre cessant, elle n'avait plus d'objet immédiat, et l'An- gleterre en fit écarter le règlement.
Si cette guerre de quatre ans n'avait pas toujours été con- duite par la France d'une manière habile et sûre, si l'on avait commis plus d'une faute, entre autres celles de trop morceler nos forces, de les disséminer sur trop de points, de trop nous défier des Américains et de ne pas les aider assez vite à porter des coups décisifs, il n'en faut pas moins reconnaître que la paix fut une des meilleures et des plus honorables que la France eût signées depuis longtemps. Elle fit honneur au ca- ractère et aux talents de Vergennes. Elle fut avec raison signée à Paris , puisque c'était la politique française qui triomphait. L'Autriche et la Russie ne servirent de médiatrices que pour la forme.
78 LIVRE QUARANTE-TROISIEME.
Vergennes encourut pourtant plus d'un blâme. On lui repro- cha d'avoir trop sacrifié nos intérêts à ceux d'alliés comme la Hollande et l'Espagne, qui nous avaient imparfaitement se- condés. On regretta aussi qu'il n'eût pas stipulé la restitution de quelques-unes de nos anciennes possessions de l'Inde, pos- sessions aussi regrettées alors qu'elles avaient été dédaignées autrefois, et auxquelles on attachait plus de valeur qu'elles n'en avaient en réalité.
Le public français oublia vite les Américains et l'intérêt de circonstance qu'il leur avait porté. Les Français qui avaient combattu au delà de l'Atlantique ne revinrent pas tous avec le même enthousiasme que la Fayette. On se demandait même quel serait l'avenir de cette nouvelle république imparfaite- ment constituée. Sa constitution fédérale définitive n'eut lieu qu'en 1787. On la voyait chargée d'une dette déjà lourde, et embarrassée de licencier ou de satisfaire les troupes qui l'avaient servie. Les différentes puissances européennes hési- taient à la reconnaître. On lui prédisait des tiraillements inté- rieurs, des guerres civiles, peut-être une dissolution'. En effet, l'armée, mécontente et agitée de passions redoutables, eût fait une révolution, sans la sagesse, l'énergie et le désintéressement de Washington, qui la conjurèrent. Cependant les Américains nous témoignèrent leur reconnaissance en érigeant une statue à Louis XVI sur une des places de Philadelphie. D'un autre côté, la noble simplicité avec laquelle Washington déposa ses pouvoirs inspira l'admiration. « L'histoire, écrit Soulavie, présentera ce peuple naissant comme un modèle de courage et d'énergie dans la guerre, de réserve et de vertu dans la paix. Washington, son général et son premier magistrat, sera mis à côté des héros et des plus grands personnages de l'antiquité. » Au fond, deux grands résultats restèrent de la guerre d'Amé- rique. Les ports du nouveau continent furent ouverts au com- merce maritime, et le spectacle de la liberté américaine de- meura proposé aux peuples européens.
* Lettres de la Favette à Washington et à Livîngston, de Î783 à 17S6.
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
LOUIS XVI.
(deuxième partie. 1781-1789.)
I. — Maurepas était mort plus qu'octogénaire, le 21 novem- bre 1781. « Sans efforts, sans moyens violents, dit Sallier, il avait su maintenir intacts et l'autorité du roi et son propre crédit. » On sait ce qui lui manquait. Ni son caractère ni son âge ne lui permettaient les longs calculs. Il mettait en viager la gloire et la fortune de l'Etat. Mais sa perspicacité et sa finesse le faisaient appeler le vieux renard ou le vieux maire du palais '. Sa placidité d'esprit était imperturbable. Il exerçait sur les autres ministres un ascendant qui les maintenait dans une apparente harmonie; après lui, les divisions éclatèrent et devinrent désastreuses. Il tenait aussi la cour en tutelle; après lui. elle se lança dans un tourbillon de dépenses folles et de plai'^Irs Tnconsidérés. Aussi a-t-on pu dire de lui qu'on perdit à sa mort plus qu'il ne valait.
Louis XYI l'aimait et le regretta sincèrement; mais il affecta de ne pas lui donner de successeur. D'autant plus jaloux de son autorité qu'il sentait sa propre faiblesse , il se fit un point d'honneur de gouverner lui-même. Vergennes ambitionnait la direction du ministèi'e, à laquelle semblaient l'appeler ses succès dans la conduite des affaires étrangères. Mais il manquait de souplesse, il avait un penchant marqué à l'absolutisme et n'était pas populaire. Le roi n'en fit pas un premier ministre.
Joly de Fleury, conseiller au Parlement, avait été choisi pour remplacer Necker. C'était un administrateur laborieux, modeste et ne portant ombrage à personne. Il ne voulut pas prendre le titre de contrôleur général. On pensait que mem- bre d'une cour souveraine, il obtiendrait mieux qu'un autre l'enregistrement des édits bursaux que la guerre rendait iné-
* Montyon, Particularités sur les minisùes des finances. — Necker»
80 LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
vitables. Il fini, en effet, se procurer de l'argent par tous les rnovens possibles et sans avoir la ressource de faire un choix.
En 1781 , il augmenta les impôts de crues, qui montèrent Ix trente millions et qu'il s'efforça de combiner de la manière la moins onéreuse. En 1782, il créa un troisième vingtième qui rendit vingt et un millions et qui devait cesser trois ans après la paix. Il continua aussi les emprunts à des conditions de plus en plus dures.
Le parlement de Paris enregistra ses édits sans objections sérieuses, heureux de Aoir à la tète des finances un homme tiré de son sein, animé de son esprit et qui avait suspendu l'exécu- tion du plan d'assemblées provinciales de Necker. Mais les parlements provinciaux furent moins souples. Celui de Besan- çon n'enregistra le troisième vingtième que pour la durée de la guerre, résista aux actes d'autorité du roi, et demanda que la question des nouveaux impôts fût soumise aux états de la Franche-Comté ou aux états généraux. La lutte ne se termina que par une transaction.
Les états de Bretagne prouvèrent aussi, à l'occasion d'un don gratuit, qu'ils avaient conservé leur ancien esprit. Ils ne voulurent pas que le gouverneur de la province leur proposât les noms des députés qu'ils choisiraient pour les envoyer à Versailles. Ils revendiquèrent leurs privilèges avec la même énergie et la même fierté de langage que par le passé. Le gou- verneur tint bon, refusa de présenter une adresse qu'il déclara injurieuse au roi, et finit par obtenir tant bien que mal une majorité; mais une centaine de membres protestèrent.
On gagna ainsi l'époque où la paix fut signée. Fleury se démit alors, au mois de mars 1783, à la suite d'un démêlé avec le ministre de la marine Castries, dont il voulait réduire les dé- penses.
L'arriéré qu'il fallait liquider montait à plus de six cents mil- lions. Les finances furent encore confiées à un magistrat, le conseiller d'Etat d'Ormesson , qui portait un nom parlemen- taire et jouissait d'une réputation d'intégrité scrupuleuse. Il objecta au roi sa jeunesse, il n'avait que trente et un ans. Louis XVI lui répondit : « Monsieur, je suis encore plus jeune que vous et mon poste est plus difficile. »
Pour trouver de l'argent, il fit des emprunts avec lots. Mais le crédit était épuisé, et les banquiers, confiants dans sa pro- bité, ne l'étaient pas au même degré d-^ns son autorité ni ses
I17S3] FLEURY ET D'ORMESSON. 81
lumières. Necker ayant cassé les intendants de finance et éloigné les fermiers généraux qui servaient autrefois d'intermé- diaires aux ministres, un magistrat se trouvait au contrôle dans des conditions moins favorables qu'un homme d'affaires. D'Or- messon, économe, sévère, incorruptible, ne fut pas à la hau- teur d'une situation très-difficile. Il commit deux fautes qui le perdirent. Il cassa le bail des fermes pour établir une régie qu'il croyait devoir être plus lucrative. Il fut immédiatement débordé par un torrent de réclamations. Ensuite, pour un em- prunt de quelques millions à la caisse d'escompte, il autorisa cette caisse à suspendre ses payements en numéraire au-dessus de trois cents livres, et il établit pour ses billets un cours forcé (27 septembre). La caisse d'escompte, créée en 1774, était une banque libre qui avait rendu pendant la guerre le douille ser- vice de faciliter la circulation monétaire et de maintenir l'in- térêt de l'argent à un taux relativement bas. Dès que le public apprit qu'elle différait ses payements et que l'Etat employait le capital de garantie à son propre usage, les demandes de remboursement affluèrent. La panique fut iiTésistible.
Les autres ministres se récrièrent. D'Ormesson avait déjà mis la cour contre lui, en refusant de payer les dettes de Mon- sieur et du comte d'Artois, La reine ne l'aimait pas. Les mêmes courtisans qui avaient conspiré contre les ministres réforma- teurs, Turgot et Necker, le tournaient en ridicule et l'accablaient de moqueries. Vergennes, son ennemi, contribua à faire signer son renvoi.
II. — Louis XYI ne gouvernait pas. Il s'effaçait, et laissait un libre essor aux passions de son entourage. Passions, en effet; car d'opinions ou de partis à la cour, il n'y en avait point. La cour était jeune ; elle se trouva comme émancipée à la mort de Maurepas. Elle se laissa entraîner au goût du plaisir.
La reine contribua à la lancer dans cette voie. Marie-Antoi- nette aimait le mouvement. Vingt fois elle av^ait cherché à agir sur les diplomates, les militaires, les marins. Elle s'était vue repoussée, précisément parce que l'on craignait qu'elle ne dirigeât trop le faible Louis XVI. D'ailleurs sa qualité d'Autri- chienne la rendait suspecte. Ou lui reprochait de rester archi- duchesse sur le trône de France, et les tantes du roi ou ses belles-sœurs, princesses de la maison de Savoie, l'observaient avec défiance.
VII. 6
82 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
Comme elle avait plus de vivacité que d'esprit de suite ou de véritable goût de domination, elle renonça vite à dinVer le /gouvernement. Ramenée en quelque sorte à îa vie privée pour laquelle elle était mieux faite, elle se renferma dans un genre d'existence assez simple à Trianon, et s'y entoura d'une société intime, celle des Polignac. On a dit plus tard de cette société beaucoup plus de mal qu'elle ne méritait, mais elle ne resta pas assez fermée aux intrigants et aux brouillons, et la reine eut le tort de lui laisser prendre trop d'empire.
Marie-Antoinette, aimable et gracieuse, était adorée de ceux qui la voyaient de près. Le comte de la Marck, madame. Cam- pan, ne tarissent pas en éloges sur elle. Elle s'occupait d'œu- vres de bienfaisance ; elle aimait à patronner les arts; elle s'in- téressait aux talents. Mais elle avait l'esprit superficiel et ne s'mquiétait pas des sentiments ou de l'opinion du public. Elle s'affrancbit du joug de l'étiquette, au risque de cboquer la vieille cour, qui crut par cela seul tout perdu. Elle ne prit aucune peine de dissimuler ses caprices. Elle se promena dans Paris en traîneau, mode nouvelle, et se rendit déguisée au bal de l'Opéra. Elle eut des amies ou des favorites qu'elle accabla de- libéralités. Peu éclairée et fort imprudente, elle grossit à l'infini la liste des pensions ou des emplois inutiles ; elle multi- plia les prodigalités ruineuses. Son goût pour la simplicité n'ôtait d'ailleurs rien aux fêtes royales de leur luxe coûteux. Car on continuait de regarder le faste exagéré de la représen- tation comme nécessaire pour soutenir la dignité de la cou- ronne.
Ses imprudences ont fourni matière à des accusations qui ne sont ni prouvées, ni probables, qu'il faut dès lors déclarer ca- lomnieuses. ]Mais comme elle avait blessé bien des préjugés et des amours-propres, les satires, arme ordinaire de l'opposition H Versailles, ne l'épargnèrent pas. Ces satires circulèrent et répandirent contre elle dans le public une prévention générale. Le plus grand malbeur était la déconsidération qui pesait sur la cour depuis la fin du règne de Louis XV. Louis XVI n'eut pas l'énergie et Marie-Antoinette n'eut pas la prudence néces- saires pour la réhabiliter dans l'opinion.
Les princes ne contribuèrent pas non plus à dissiper par leur conduite les exagérations ni les mensonges répétés partout. Le comte d'Artois, brillant mais étourdi, prodigue et libertin, contracta des dettes folles. Le duc de Chartres, devenu duc
{1783) CALONNÈ. 83
d'Orléans, ne mit de mesure ni dans son luxe, ni dans ses dé- penses, ni dans les scandales qu'il donna. Le comte de Pro- vence, plus retenu; les tantes mêmes du roi, malgré leur vertu et leur sévérité, dépensaient énormément. Le jeu de la cour était excessif. Louis XVI semblait détourner les veux. Il vivait à peu près isolé, fuyant la société élégante, partageant son temps entre le travail du cabinet, la chasse et son atelier de serrurerie. La représentation même le gênait.
Il fallait dès lors des ministres insouciants ou complaisants. Quand d'Ormesson quitta le contrôle général, sa succession fut briguée par des intrigants, Brienne, Foulon, Galonné. Castries écrivit de sa main un mémoire pour recommander Necker; car il importait avant tout d'éviter le choix d'un homme nouveau et inexpérimenté. «Le choix, disait au roi le vieux maréchal, de celui qui est chargé du bonheur de vingt-quatre millions d'âmes et de faire chérir votre autorité, est d'une importance effrayante.» Il représenta que Necker était l'homme de l'opi- nion et le seul dont la réputation pût faire accepter des impôts devenus nécessaires. Mais Necker avait blessé Louis XVI par l'éclat de sa démission et par le langage qu'il ne cessait de tenir. Louis XVI avait les susceptibilités de la faiblesse. Vergennes sut en profiter pour écarter un rival dangereux, qu'il repré- senta comme ennemi des cours souveraines et porté à troubler l'ordre de gouvernement établi. Il fit tomber le choix sur Ga- lonné, protégé du comte d'Artois, et de plus, car c'était un titre à ses yeux, désagréable au garde des sceaux Miromesnil.
Galonné, léger, étourdi, dissipateur et obéré, était un ambi- tieux qui voulait être ministre à tout prix. Il s'était mêlé d'au- tant d'affaires qu'il avait pu, avait partout montré de la jac- tance, de l'intrigue et de l'esprit, et obtenu quelques succès. Sa réputation était médiocre, surtout aux yeux des magistrats. Gar il avait joué un vilain rôle dans les poursuites intentées contre la Ghalotais ; il avait aussi, étant intendant des Trois- Evêchés, fermé et réinstallé le parlement de Metz pour plaire tour à tour à Maupeou et à Maurepas. On disait tout haut qu'il serait déplacé dans un poste élevé de l'administration'. Mais il avait au suprême degré l'art de se faire valoir. Il était, suivant Montyon, grand, assez bien fait, l'air leste, le visage agréable, la figure mobile. Il avait le regard fin et perçant, quoique
* %a\\\eT^ Annales françaises ,
G*
84 LIVRE QUA^.A^•TE-QUATRIE.ME.
marquant et inspirant la défiance. Il avait de Taisance et la repartie vive. Sa parole était facile et brillante, avec un ton d'importance et parfois de pédanterie. Il était fait pour plaire aux princes et aux courtisans. Il répétait partout qu'on s'ef- frayait à tort; qu'on n'en était nullement réduit à des écono- mies forcées. Louis XYl, prévenu d'abord contre lui, se laissa persuader, sans beaucoup de peine, à le nommer contrôleur jTénéral, le 3 octobre 1783, et il lui donna ce jour-là 230,000 li- vres pour payer ses dettes.
Galonné débuta par rétablir le bail des fermes et secourir la caisse d'escompte, qui recouvra son capital de garantie, reprit dès lors ses payements, revisa ses statuts et augmenta son créflit. Il fit aussi payer aux rentiers ce qui leur était dû, afin deraffermir la confiance ; puis, sans s'inquiéter de 345 millions empruntés seulement depuis la retraite de Necker, il ferma un emprunt qui était en cours de souscription et ne se couvrait pas, pour en créer un autre de 100 millions en rentes viagères, à des conditions plus favorables pour les souscripteurs (décem- bre 1 783) . Il disait qu'on devait se confier à la paix et au retour obligé des affaires, qu'on s'exagérait le mal; qu'on serait plus tard en mesure de le guérir; qu'il fallait pourvoir au présent, et que le cours naturel des choses donnerait le moyen de pour- voir à 1 avenir. Son aisance et sa sécurité ne furent pas sans effet sur le public ; le nouvel emprunt fut souscrit sans peine et fit une prime de 1 1 pour 100. Galonné prit quelques mesures habiles qui furent bien accueillies. Il obtint du conseil qu'on laissât les états de Bretagne élire librement leurs députés. Il se concilia ainsi les Bretons, qui l'avaient jusque-là détesté, et ils votèrent le doublement de leur don gratuit.
Le système, quoique imprudent, eût pu se défendre ou s'ab- soudre par une grande prospérité publique et par l'ordre ou l'économie dans les dépenses. Galonné eut le tort de vouloir plaire à la reine, aux princes, aux grands, aux financiers, et celui de ne pas exécuter avec assez de suite et de fermeté les détails d'un plan trop superficiellement conçu. Il travaillait avec précipitation, sans rien coordonner ni approfondir ; il négligeait les détails et commettait force imprudences. Au lieu de réduire peu à peu les dépenses, il les augmenta d'une ma- nière inconsidérée. Il acheta Saint-Gloud des deniers de l'Etat et le paya plusieurs millions pour la reine qui le désirait. Gomme le roi hésitait à autoriser cet achat, il le gagna en acquérant pour
[1784] LA COUR ET BEAUMARCHAIS. 85
lui Rambouillet, dont le prix était plus élevé. Le Parlement n'enregistra ces acquisitions qu'en murmurant. Galonné lacilita encore les échanges et les aliénations de domaines désirés par les princes et les grands seigneurs. Il augmenta les pensions de toute espèce et les intérêts dans les fermes. Il fit des avan- tages aux financiers pour conclure des baux et des marchés ; il rétablit des offices doubles supprimés. Pour favoriser la spécu- lation, il voulut créer une nouvelle Compagnie des Indes, quoi- que le commerce des colonies prospérât depuis la chute de Tancienne, et n'eût aucun besoin de cette création. Il entreprit des travaux importants dans toutes les grandes villes, principa- lement à Paris. Il multiplia les compagnies par actions, ce qui donna une impulsion factice à l'agiotage. Enfin, il multiplia si bien les ordonnances au porteur, que dans la seule année 1785 il fit pour 136 millions d'acquits au comptant, égalant ou même dépassant la plus mauvaise année de Louis XV et de madame de Pompadour.
Il soutenait tous ses artifices par son aplomb, son luxe, sa désinvolture de grand seigneur, sa facilité de travail réelle ou affectée. Il cherchait la célébrité. Il se montrait partout ; il avait un salon, avec des amis et des affidés qui le prônaient. Il était prodigue sans être généreux. Il avait gagné la reine et la com- tesse de Polignac. Il s'était rendu à la fois agréable et néces- saire au roi, qui était fasciné sans être convaincu, et ne voyait pas ou ne voulait pas voir que la plupart des nouveaux édits contredisaient les anciens.
III. — Pendant que la reine et les princes tendaient à s'af- franchir des gênes de la représentation et de l'étiquette, la cour aussi changeait d'allures. Les Mémoires du temps constatent que les anciennes distinctions s'efi^açaient et qu'une sorte d'é- galité relative commençait à s'y introduire. La jeunesse, dédai- gneuse des choses du passé, allait étourdiment aux idées et aux modes nouvelles '. Les courtisans prenaient la liberté déparier de politique au roi et à la reine ; ils se posaient en donneurs de conseils; quelques-uns ambitionnaient des ministères. Ainsi l'agitation politique commençait par en haut; seulement elle descendait plus bas qu'on ne voulait le voir.
Il est vrai que les formes sous lesquelles elle se présentait
1 Mémoires de Ségur, t. I.
86 LIVRE QUARANTE-QUATRIEME.
pouvaient faire une certaine illusion. On s'était engoué de bien- faisance et de philanthropie. Il semblait, observe Sallier, que ce fût chose nouvelle et jusque-là ij^norée. On s'occupait de réformer la procédure, l'instruction criminelle, les prisons, les hôpitaux; d'améliorer le bien-être des paysans, de ramener le goût de la nature et celui des champs. C'était à qui ferait parade de son amour de l'humanité. On encourageait les savants qui étaient, comme Vicq d'Azyr et l'abbé Rozier, entrés dans cette dernière voie. Les sciences n'étaient pas encore populaires, mais elles étaient représentées par des noms célèbres ; les sa- vants commençaient à devenir des personnages, et le grand monde s'enthousiasmait pour leurs découvertes. L'invention des ballons, en 1783, produisit un effet surprenant. Les pre- mières ascensions en aérostat, entre autres celles du physicien Charles au Chartip de Mars, furent des événements. La société parisienne ne se contentait pas d'admirer les savants ; elle s'in- fatuait pour les charlatans, comme les Cagliostro et les Mes- mer, dès qu'ils paraissaient s'appuyer sur quelques principes scientifiques, L'étonnement causé par des découvertes iaatten dues disposait les esprits à la recherche du merveilleux.
Un autre événement agita tout Paris : ce fut la première représentation du Mariage de Figaro, en 1784. La censure s'y opposait. Beaumarchais, déjà célèbre par ses aventures, ses Mémoires et le succès du Barbier de Séville, intrigua si bien qu'il fit jouer sa pièce en petit comité à la cour. La reine et le comte d'Artois finirent par obtenir de Loviis XVI un consente- ment qu'il ne savait pas refuser longtemps. Figaro parut au Théâtre-Français et eut cent représentations pre^que consécu- tives. La plus grande part de ces succès fut due incontestable- ment à la verve audacieuse avec laquelle l'auteur livrait au ridicule public les vices des courtisans et des grands seigneurs. Beaumarchais montrait l'esprit plébéien aux prises avec une noblesse insolente, corrompue et ne se doutant pas qu'on riait d'elle. Le Théâtre-Français, quoique en décadence, navait rien perdu de son prestige et de son influence. Jamais au con- traire il n'avait été plus couru ; il était devenu une sorte d'arène où les opinions se manifestaient avec une liberté illimitée. Le parterre saisit, applaudit toutes les allusions possibles; il s'em- para de l'occasion qu'on lui donnait de flageller les vices de la cour et des grands. La haute noblesse fut chaque soir mise au pilori. Tout Paris s'occupa de la nièce et des polémiques aux-
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quelles elle donna lieu. Un emprisonnement de quelques jours, inflioé à Beaumarchais pour avoir répondu trop vivement à une attaque anonyme du comte de Provence, ne fit qu'ac- croître sa popularité.
Tous les scandales devaient trouver un écho, même un écho qui les grossit, et ils abondèrent. Un Rohan, le prince de Gué- ménée, fit une banqueroute scandaleuse. Peu après, un autre Rohan, Louis, archevêque de Strasbourg et cardinal, prélat courtisan et corrompu, devint, par sa crédulité, victime d'une intrigue qui compromit la reine publiquement. Ambitieux d'ar- river au ministère et désirant se concilier la foveur de Marie- Antoinette ou plutôt conjurer son inimitié qu'il avait encourue, il acheta pour elle un collier de 1,600,000 livres et se laissa duper par une intrigante, la comtesse de la Motte-Valois, qui lui promit de le remettre en son nom. Il était criblé de dettes, avec des revenus ecclésiastiques qui montaient h 1,200,000 li- vres de rente. Il ne put payer le premier terme, et les joailliers s'adressèrent au roi. Vergennes et Miromesnil conseillèrent d'étouffer Taffaire. Louis XVI aima mieux suivre le conseil de deux familiers de la reine, l'abbé de Vermont et Breteuil, qui voulaient perdre le cardinal. Il donna l'ordre de l'arrêter et il l'envoya à la Bastille. Les Rohan se récrièrent ; le public, igno- rant ce qui s'était passé, crut à un abus de pouvoir et à un acte de vengeance de Marie-Antoinette.
Le cardinal demanda à être jugé par le Parlement; le clergé et le pape protestèrent contre ce qui leur semblait une viola- tion des privilèges ecclésiastiques. Le procès eut lieu néan- moins. L'instruction révéla une incrovable série de scandales: l'accusé exploité par des escrocs auxquels il s'était niaisement livré, et ces escrocs faisant jouer à la reine un rôle supposé de vénalité et de galanterie. Au bout de dix mois, le procureur général requit une condamnation. Le roi et la cour la vou- laient. Le Parlement condamna les principaux coupables : madame de la Motte à la marque et à la réclusion ; son mari, qui avait vendu en Angleterre les diamants du collier, à la ré- clusion, et Villette, qui avait contrelait la signature de IMarie- Antoinette, au bannissement ; mais il acquitta le cardinal à une majorité de cinq voix. La reine était si impopulaire que cet acquittement fut accueilli pardes applaudissements publics. On voulait à tout prix qu'elle fût coupable. On trouva même mau- vais que Louis XVI usât d'un droit incontestable en exilant
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Louis de Rohan dans une de ses abbayes, en exiVeant qu'il se démît de ses fonctions de grand aumônier, et en lui défendant de paraître à la cour, disgrâce aussi nécessaire que méritée (1786).
Le résultat de ce procès fut donc un immense scandale pour le haut clergé, pour la cour et enfin pour la reine, quoiqu'on ne pût douter de son innocence.
IV. — Les entreprises ambitieuses de son frère Joseph II contribuèrent à augmenter son impopularité. Heureusement les affaires étrangères étaient alors les mieux conduites de toutes. Vergennes, observateur froid et laborieux, fort au cou- rant de toutes les questions et de tous les intérêts, poursuivit et obtint des résultats utiles, sinon brillants. Sage dans ses cal- culs et ennemi des bouleversements, il sut déjouer les ambi- tions des puissances continentales qui recherchaient des agran- dissements de territoire.
Joseph II continuait d'être à cet égard le plus dangereux pour nous de tous les princes de l'Europe. La mort de sa mère Marie-Thérèse, en 1780, lui avait ôté un frein puissant. Sa promptitude à concevoir des plans et la force de volonté qu'il mettait à les poursuivre, en dépit de la mobilité capricieuse de son esprit, obligeaient à compter avec lui. On a dit de lui, et avec raison, qu'il ne fit que conspirer contre le repos de ses voisins et celui de ses sujets.
Il eut le talent, pendant que les grandes puissances étaient occupées de la guerre d'Amérique, de faire nommer son frère, l'archiduc Maximilien, archevêque-électeur de Cologne; il y gagna de faciliter les communications de l'Autriche avec la Belgique. Il entreprit aussi d'affranchir ce dernier pays de ser- vitudes que les traités lui avaient imposées au profit de la Hol- lande. Il obtint, au mois de janvier 1782, l'évacuation de ce qui restait des places de la Barrière, déjà démolies à demi par les Français pendant les campagnes du maréchal de Saxe. Il présenta ensuite aux Etats généraux des réclamations sur les limites de la Flandre et la navigation de l'Escaut; des confé- rences se réunirent à Bruxelles pour régler des questions liti- gieuses qui remontaient à plus de cent ans. La Hollande, brouillée avec l'Angleterre, son ancienne protectrice, sollicita la médiation de la cour de Versailles.
Joseph II offrit de renoncer à ses prétentions moyennant
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l'ouverture de l'Escaut, qui permettrait à la Belgique de com- mercer librement avec les Indes, et ajouta qu'Anvers serait déclaré port franc; mais il posa ces conditions comme ulii'ma- tum. La fermeture de l'Escaut avait été établie par le traité de Westpbalie en faveur de la Hollande. La Belgique en souffrait d'autant plus qu'elle ne pouvait prendre sa part de l'extension des débouchés que l'indépendance des Etats-Unis créait pour tous les Etats de l'Europe ; elle se plaignait même que ses voisins ne cessassent d'aggraver la rigueur des anciennes stipu- lations. Joseph II, n'obtenant rien, envoya un bâtiment forcer le passage. Le bâtiment fut canonné et arrêté par les Hollan- dais, le 4 octobre 1784.
La France devait-elle se porter médiatrice, ainsi que le de- mandaient les Etats généraux? Vergennes représenta qu'on ne pouvait abandonner la Hollande, notre alliée dans la guerre d'Amérique, sans la rejeter dans les bras des Anglais, et par conséquent détruire l'œuvre des traités récents. Louis XYI de- manda à l'Empereur d'abandonner ses dernières prétentions et de revenir simplement aux questions posées dans les confé- rences de Bruxelles. En même temps il forma deux armées, en Flandre et sur le Rhin. Joseph II et son ministre Kaunitz craignirent d'engager une guerre que toutes les puissances, également désireuses du maintien de la paix, leur eussent im- putée. L'Empereur, cédant aux instances personnelles de Louis XVI , consentit à ce que les conférences fussent trans- portées à Versailles.
A Versailles il éleva de nouvelles prétentions. 11 demanda Maestricht avec un territoire sur la Meuse , pour assurer ses communications entre Anvers et Cologne. Ni !a Hollande ni la France ne voulurent lui abandonner une place aussi forte qui l'eût rendu maître du cours de la Meuse. Il fut obligé de se contenter du rétablissement des anciennes limites de Ja Flan- dre et de la cession de deux forts sur l'Escaut. Seulement il exigea que les Hollandais lui fissent des excuses pour le coup de canon qu'ils avaient tiré, et payassent une indemnité pour les dommages qu'ils avaient causés en lâchant les écluses. Ces dommages étaient considérables. Vergennes ne put décider les Hollandais à les payer qu'en prenant une partie de l'indemnité, quati-e millions et demi de florins, à la charge de la France (8 novembre 1785). En compensation de ce sacrifice, il leur lit signer un traité de commerce qui nous était avantageux.
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Joseph II n'attendit jamais la fin d'une entreprise pour en aborder une autre. Il avait eu une entrevue, en 1780, avec Catherine II, à Mohilew. La czarine cherchait à s'agrandir en Turquie ; il prit le parti de s'associer à ses vues en convoitant pour lui-même les provinces danubiennes. L'Europe fut alors menacée de voir se renouveler de ce côté la politique qui avait abouti déjà à un partage de la Pologne. La France, ne pou- vant souffrir d'avoir laissé faire ce partage, devait empêcher celui de la Turquie.
Les envahissement de la Russie inquiétaient tout le monde. Cette puissance avait le grand avantage de ne rien craindre chez elle et de disposer de toutes ses forces pour l'agression. Elle avait acquis déjà de vastes territoires en Pologne et sur la mer Noire, Elle faisait la loi à ce qui restait de l'ancien rovaume de Pologne, et ce royaume devait cesser d'exister le jour oîi elle voudrait l'effacer de la cai'te'. Elle menaçait la Suède. Elle avait avec la Turquie pour le commerce, pour les fron- tières, pour la protection de la religion grecque et vingt autres sujets, des démêlés perpétuels dont elle pouvait faire à son gré autant de casas belli. Elle possédait, il est vrai, peu de res- sources financières, et son crédit était nul. Elle était sujette aussi à beaucoup de désordres intérieurs et à des révoltes fré- quentes dans plusieurs de ses provinces. Mais elle n'avait pas le même besoin d'argent que les autres puissances, parce que combattant toujours à l'étranger, elle faisait ordinairement vi- vre ses troupes aux dépens de l'ennemi ou des pays intermé- diaires, comme la Pologne et les Principautés danubiennes, et quant aux révoltes intérieures, l'immensité de son territoire et le caractère peu homogène de ses populations en restreignaient les effets forcément. Enfin, la czarine cherchait à occuper ses gardes, sa noblesse, ses armées, et les sacrifices d'hommes lui coûtaient peu*.
Catherine II, qui avait exploité l'ambition de Frédéric le Grand pour s'agrandir en Pologne, exploita celle de Joseph II pour s'agrandir en Turquie. Dés qu'elle se fut assuré sa conni- vence tacite, elle fit reconnaître par le sultan l'indépendance des tribus tartares de la Crimée et du Kouban, pour ce qui n'était pas de la religion. Puis elle força une partie de ces tribus de se soumettre à sa souveraineté. Elle allégua la même raison
1 Mémoire de Broglie à Louis XV sur la Dolitiqiie étrangère , 1773. 3 LU,
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qu'elle avait invoquée pour la Pologjne, c'est-à-dire la nécessité de mettre fin à des troubles continuels qui lui imposaient Fen- tretien ruineux d'une nombreuse armée sur sa trontière. Quoi- qu'elle'vît dans le fond avec jalousie les prétentions de l'Au- triche, elle promit de les soutenir sur le bas Danube ou en Allemagne.
Le sultan protesta contre l'annexion des tribus tartares à la Russie. Catherine menaça de la guérite. Joseph II déclara, en 1783, qu'il s'était engagé par traité à soutenir les préten- tions de la czarine et à lui fournir cent vingt mille hommes de troupes autrichiennes. Il se proposait d'occuper les provinces danubiennes. Vergennes, qui avait longtemps représenté la France à Constantinople et qui connaissait la faiblesse des Turcs, donna l'ordre à l'ambassadeur français, Saint-Priest, d'insister auprès du Divan pour obtenir de lui l'abandon défi- nitif des deux provinces que les Paisses occupaient de fait. Saint-Priest réussit à arracher cette cession au sultan, le 8 jan- vier 1784. Ainsi, grâce à la médiation de la France, la guerre fut prévenue et l'ambition de l'Autriche déjouée. On reprocha pourtant à Vergennes de s'être montré dans cette circonstance trop complaisant pour la Russie et trop peu occupé des intérêts du Commerce français dans la mer Noire.
Joseph II revint alors à l'idée d'acquérir la Bavière, ou plutôt de l'obtenir en échange de la Belgique, contrée trop éloignée du centre de ses Etats et d'une conservation trop difficile. L'électeur était vieux, sans enfants. Il se laissa persuader de souscrire à l'échange par un envoyé russe, Romanzoff, qui lui promit l'érection de la Belgique en royaume sous le nom de royaume de Bourgogne ou d'Austrasie. Mais le duc de Deux- Ponts, son héritier futur, refusa de se laisser imposer cette combinaison. Il se crut lésé, et en appela à la Diète et au roi de Prusse.
Frédéric avait beaucoup vieilli. Tout occupé de mettre plus d'unité et plus d'ordre dans ses Etats considérablement agran- dis, il cherchait le repos. Cependant il ne cessait d'entretenir une armée de cent quatre-vingt-six mille hommes toujours prête à passer sur le pied de guerre, et s'il ne pouvait empê- cher les agrandissements de la Russie, il voulait du moins empêcher ceux de l'Autriche, plus dangereux pour lui. Il em- brassa avec chaleur la cause du duc de Deux-Ponts. La France l'appuya, son intérêt étant de contenir les ambitions de l'Autri-
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che et d'entretenir la rivalité des deux grandes puissances alle- mandes. Joseph II et Calherine désavouèrent toute pensée d'ap'ir par contrainte, et le projet fut abandonné. Frédéric or- ganisa, avec l'électeur de Saxe et dix autres princes allemands, une ligue qui fut signée à Berlin, le 22 juillet 1785, «pour le maintien des droits constitvatifs de l'Empire» .
Ainsi Joseph II échoua partout, qu'il dirigeât ses vues sur la Hollande, les provinces danubiennes ou la Bavière. Ver- gennes réussit à préserver la paix de l'Europe.
V. — Vergcnnes poursuivait un autre but : il voulait assurer la position maritime et commerciale que la France avait ac- quise pendant la guerre des Etats-Unis. Assuré déjà du con- cours de la marine espagnole, il voulait l'être aussi de celui de la marine hollandaise. 11 prétendait empêcher la Hollande de retomber sous la dépendance de l'Angleterre, et l'attacher à la France par des liens durables. Il y réussit, en signant avec elle un traité de commerce.
Il en négocia un autre avec l'Angleterre, et ce second traité, signé par Eden et Rayneval, contint une application déjà fort large de ce que nous appelons aujourd'hui le libre échange. Les négociateurs s'entendirent pour assurer réciproquement les plus grandes facilités et les meilleures garanties aux Anglais commerçant en France et aux Français commerçant en Angle- terre. On renonça mutuellement à de vieux usages, comme les droits d'aubaine, de représailles ; enfin on rédigea de nouveaux tarifs, infiniment plus favorables aux importations réciproques. Au-si, à partir de ce jour, le commerce entre les deux pays suivit-il une rapide progression.
L'industrie française avait fait pendant le cours du dix-hui- tième siècle des progrès considérables, non-seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. La fabrication des tissus divers, des toiles fines, des draps, des soieries, des dentelles et