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HISTOIRE

LITTÉRAIRE

DE LA FRANCE

HISTOIRE

LITTÉRAIRE

DE LA FRANCE

OUVRAGE

COMMENCÉ PAR DES RELIGIEUX BÉNÉDICTINS

DE LA CONGRÉGATION DE SAINT-MAUR

ET CONTINUÉ

PAR DES MEMBRES DE L'INSTITliT

(académie des inscriptions et belles-lettres)

TOME XXXVI

SUITE DU QUATORZIÈME SIÈCLE

PARIS IMPRIMERIE NATIONALE

MDCCCCXXVII

?0.

101

5^

AVERTISSEMENT.

Ce tome XXXVI n'amène pas ÏHistoire littéraire de la France jusqu'au seuil du règne de Charles V : c'était prévu, Tl n'achève même pas la nomenclature des écrivains morts et des œuvres écrites avant l'avènement du roi Jean. Nous ne sommes donc pas encore en mesure de dire que nous avons enfin déblayé la pre- mière moitié du xiv® siècle.

Toutefois, en ce qui concerne la littérature d'oïl et d'oc, ce but est en vue, et la Commission l'atteindra sans doute dans le futur tome XXXVII.

En ce qui concerne la littérature d'école en latin, de vastes sujets restent à traiter qu'il a paru opportun de réserver jusqu'à présent, pour des raisons sérieuses. Nous espérons poiu'tant en venir aussi à bout dans le même volume. De sorte que, vers le temps (1933) il y aura lieu de commémorer le second cen- tenaire de notre entreprise, l'étape de i35o sera sans doute irré- vocablement franchie.

A proximité d'un événement commémoratif d'espèce si rare, il nous paraît à propos de jeter maintenant un coup d'œil rapide sur les destinées, sur le passé et l'avenir de la publication que nous continuons. Une sorte d'examen de conscience est nécessaire de temps en temps, au cours d'œuvres de très longue haleine. Nous

Ti a\t:rtisse.ment.

en avons éprouvé personnellement le besoin ; et il nous semble que nous en devons ]es conclusions tant au public qu'à nos suc- cesseurs.

VHistoire littéraire de la France est maintenant un édifice à trente-six étages, d'âges divers, et par conséquent disparates. L'ensemble est imposant, mais sans harmonie. 11 est dispropor- tionné : les assisf^s supérieures, monstrueusement développées par rapport aux subslruclions, les écrasent. Pas d'unité : l'œuvre a été conçue, commencée par des hommes au xxiif siècle, et continuée en d'autres styles, à travers les progrès sensibles des méthodes et de la connaissance, au cours de la seconde moitié du xix% que le xx® prolonge à cet égard. Quant à la solidité, les premiers étages ont été, pour ainsi dire, disloqués et recouverts par la puissante végétation scientifique de nos jours; c'est à peine si ion y trouve çà et là, comme dans les ruines, quelques réduits encore habitables, c'est-à-dire des renseignements et des points de vue encore valables, qui n'ont pas été remplacés ou dépassés. Ces phénomènes de vieillissement se manifestent naturellement de bas en haut avec une intensité décroissante, mais ils s'observent jusqu'à une grande hauteur; et ils vont en se propageant irrégu- lièrement, mais sans cesse, de toutes parts.

Résumons brièvement les faits principaux'"'.

C'est en 1732 que dom Rivet, de la Congrégation de Saint- Maur, se trouva jirèt à signer avec une Compagnie de libraires parisiens un traité pour la publication d'un grand ouvrage intitulé: Histoire littéraire de la France, qui serait une galerie complète des

(•' Un exposé plus ample de riiistorique de VHisloire littéraire, depuis les origines jusque vers 1890, a été pul)iié par l'un de nous dans la llevue de France, en juin 1923.

AVERTISSEMENT. vu

écrivains nés ou ayant vécu en France, queiles qu'aient été leur condition et la nature de leurs écrits. A l'annonce de celle publi- cation, « on admira le courage de l'auteur et la grandeur de l'en- « treprise; mais les gens de leltres. . . doutèrent un peu que l'exé- « cution pût répondre aux promesses ».

Tout le monde se lança, en elïét, dans celle publication sans avoir la notion exacle de la tâche à accomplir. Les libraires vou- laient presser le mouvement. Ils écrivaient à dom Rivet : « Nous « avons compté donner quatre volumes par an . . . ; nous sommes « alarmés de ce que Voire Révérence n'en veul donner que deux; « nous osons vous représenter qu'en ne donnant que deux volumes «l'ouvrage sera bien long à imprimer». L'auteur n'avait pas moins d'illusions. En effet, il n'était pas éloigné de croire que. Dieu aidant, il pourrait, lui ou ses successeurs immédiats, conduire, par ordre chronologique, l'histoire littéraire du pays «jusqu'au . commencement du xviii' siède ». Dom Rivet a bien dit, dans la préface de son tome l'' : « Quel travail pour parcourir tous les « â<res, y déterrer et recueillir tous les écrivains que notre France « a produits! Quelles lecherches pour entrer dans le détail de ce « prodigieux nombre d'écrits qu'ils ont laissés à la postérité, en « faire la critique, en marquer les principaux caractères, en mdi- « quer les manuscrits et les éditions, etc. ! . Mais le fait que, dès le début, il ait mené de front des dépouillements pour tous les siècles, jusqu'au sien inclusivement, montre assez que, à quel point ce qu'il disait était vrai, il ne s'en doutait pas. Et ses conti- nuateurs, tout de même. Dom Rivet s'était engagé à être «fort «laconique sur l'article» des écrivains en langue vulgaire ; mais dom Poucet, en octobre 17^9, parle de «trois portefeuilles», préparés par ses collaborateurs, «où se trouve ramassé presque « tout ce que fou peut savoir sur nos anciens poètes français ».

llisr. LIÏTÉR. XXXVI.

vin AVERTISSEMENT.

Quoique les espérances initiales aient été ainsi hors de toute commune mesure avec les possibilités, on est surpris de ce que dom Rivet et ses acolytes, au nombre de trois, ont réalisé. Ils ont fait paraître huit volumes de 1733 à 1749. Leurs continuateurs immédiats ont posé sur celte pile quatre autres volumes, du même genre que les précédents, juqu'au tome XII (1763), lequel s'arrête au milieu de l'histoire du xif siècle. Après quoi, les cir- constances ne parurent pas favorables à l'achèvement de l'entre- prise. Les religieux, auteurs de V Histoire littéraire de la France, tant à Saint-Vincent du Mans qu'aux Blancs-Manteaux de Paris, avaient toujours été un peu suspects de jansénisme ; ils étaient exposés aux censures des «approbateurs-) otTiciels, qui manifes- taient des scrupules, maintenant qu'il s'agissait d'apprécier des penseurs comme Abélard; la Congrégation même dont ils faisaient partie, alors déchirée par des querelles, ne les soutenait pas una- nimement; l'Ordre avait d'ailleurs sur les bras d'autres travaux, de tout repos, qui suffisaient à son activité et à sa gloire. Bref, X Histoire littéraire fut, pour ces motifs et pour d'autres, mise en sommeil par les Bénédictins eux-mêmes plus de vingt-cinq ans avant que la Révolution les dispersât.

Au commencement du xix*" siècle, il y avait apparence que l'œuvre de dom Rivet, interrompue depuis quarante ans, ne serait jamais reprise. Mais « lorsque l'Institut de France eut été éta- « bli. . . , ce fut une pensée que tous les bons esprits accueillirent « de confier à ce grand corps, en qui l'on retrouvait enfin une « compagnie permanente, la continuation des monuments histo- « riques commencés autrefois par les Communautés et les Aca- « démies»''*. Cette pensée prit consistance en 1807, lorsque la

<*' V. Le Clerc, dans VlUsloire littéraire, t. XX, p. xxv.

AVERTISSEMENT. ix

troisième Classe dellnstilul fui invitée par le Gouvernement à rele- ver les travaux des Maurisles. La Classe obéit eu nommant, pour procurer la suite de \ Histoire liitéraire, une Commission de quatre membres (peut-être en souvenir du fondateur et de ses trois socii). Cette Commission Lint sa première séance le 20 mai 1808; un ancien bénédictin sécularisé, M. Brial, qui, avant la Piévolution, avait été employé aux entreprises de l'Ordre, dépositaire de sa tradition et aussi d'une partie de ses «mémoires», ou papiers, assura la transition de l'ancien au nouvel état de choses.

La Commission avait reçu de la Classe, comme instructions, de suivre jusqu'à la fin du xif siècle « le plan et la méthode » des premiers rédacteurs. Ainsi fit-elle, en effet, jusqu'au tome XV, paru en 1820, qui va jusqu'à l'an 1 200. Ensuite, libre d'innover, au début d'une autre étape, elle s'en dispensa. Pourquoi changer? Ce qui surprend maintenant dans certains errements des anciens rédacteurs comme leurs vastes « tableaux de la civilisation » à l'orée de chaque siècle, par exemple, et autres « traits de littéra- « ture », destinés à « plaire et à instruire tout à la fois » n'était pas pour choquer les premiers membres de la Commission, qui partageaient la plupart des manières de voir et des goûts de la génération précédente. Le xiii*^ siècle a donc été traité par la Com- mission , du tome XVI ( 1 8 2 4 ) au tome XXII ( 1 8 5 6 ) , dans la même forme extérieure que le xif, sinon dans le même esprit. Bien plus, lorsque le moment fut venu d'aborder le xiv% l'éditeur d'alors, Victor Le Clerc, crut encore à jjropos de consacrer un volume entier, notre tome XXIV (i863), à des «Discours» sur «l'Etat des lettres et des arts en France» pendant cette période, c'est-à-dire à une reconnaissance générale et à des conclusions fatalement prématurées sur l'immense domaine qu'on allait explo- rer. C'était se conformer une fois de plus au plan des Mauristes,

X AVERTISSEMENT.

mais après la disparition des raisons qui, sur ce point, l'avaient justifié à l'origine : en effet, dom Rivet avait inslilué des « dis- « cours préliminaires » aux propylées de chaque siècle, parce qu'il savait ou croyait savoir, dès qu'il commençait à en parler, tout ce qu'il allait en dire ; mais quand V. Le Clerc, à la fin de sa car- rière, entreprit de préposer un gigantesque frontispice à la série des volumes encore en projet sur le xiv*" siècle, il ignorait abso- lument ce que ses successeurs en diraient.

Cependant, au temps du Second Empire, le renouvellement des collaborateurs depuis une cinquantaine d'années et la force des choses n'avaient pu manquer d'agir pour consommer, et sur- tout pour préparer des changements.

Et d'abord l'horizon s'était étendu, de divers côtés.

D'une part, la concentration des collections de manuscrits dans les dépôts publics de Erance, conséquence des mainmises révolutionnaires, et le progrès normal de leur aménagement dans ces dépôts avaient facilité les recherches méthodiques et permis beaucoup de trouvailles interdites aux anciens érudils.

D'autre part, et surtout, on avait cessé de s'intéresser presque exclusivement à la littérature en latin. Sans doute, la Commission s'exprime encore ainsi dans l'Avertissement du tome XIX, qui est le volume il est question à'Ancassin et Nicolette, de Partenopens de Blois et de Marie de France : « Nous donnons des extraits de « ces productions du moyen âge, non certes dans le dessein de les « proposer pour modèles, mais parce qu'elles sont des faits qui « appartiennent à l'histoire littéraire des Français et parce qu'elles « ("ontribueni à montrer à quel degré de puérilité et de barbaiie les « talents jieuverit descenrlre lorstpi'ils n'ont pas commencé, et plus « encore, lorsqu'ils cessent de suivre les roules tracées par les «grands maîtres de l'art des vers» (p. xiii). Mais d'autres ten-

AVERTISSEMENT. xi

dances avaient pénétré dans la rédaction avec Paulin Paris, un des pionniers du mouvement qui devait bientôt conduire à placer les littératures médiévales d'oïl et d'oc, mieux connues et mieux comprises, à leur rang légitime.

Une autre période de l'entreprise fut donc inaugurée avec le premier volume consacré à l'histoire du xiv^ siècle (tome XXV, 1869). C'est, sans contredit, ]a plus brillante. Ce qui la carac- térise, c'est qu'elle est contemporaine d'une renaissance décisive des études historiques, et que les membres de ia Commission, continuateurs des Mauristes, qui, comme eux, se sont toujours imposé la règle de travailler de leurs propres mains, sans auxi- liaires, — se trouvèrent être alors les initiateurs et les directeurs de ce grand courant dans noire pays. Il suffit de nommer Ernest Renan, dont la collaboration fut assidue pendant Irente-six ans; Gaston Paris et Paul Meyer, pour les langues romanes; Léopold Delisle, incomparable connaisseur des manuscrits du moyen âge; et Barthélémy Hauréau, qui fut longtemps l'homme du monde le plus versé dans la littérature et la scolastique cléricales de cette époque. Ce magnifique équipement permit à la Commission de s'acquitter de ses devoirs avec supériorité. Mais il faut se rendre compte des conséquences que le progrès des recherches en géné- ral devait avoir et eut à la longue, en ce temps-là, quant à l'équi- libre et à l'allure, sinon quant au plan, de la publication.

En principe, le plan primitif est resté '\utAc\. VHisioire littéraire de la France fut toujours conçue comme un chapelet de notices biobibliographiques et analytiques sur les écrivains nés dans les limites de la France moderne, suivant l'ordre à peu près chro- nologique de la date de leur décès ou de leur disparition. On n'a pas cessé non plus de prendre en considération, théoriquement, tous les auteurs : non seulement ceux qui ont fait à proprement

XII AVERTISSEMENT.

parler de ia littérature, mais aussi ceux qui ont laissé des écrits, de quelque genre que ce soit, même très techniques. Enfin on n'a pas expressément renoncé à l'intention de présenter une nomen- clature complète. Cependant, en fait, des innovations ont été introduites sur bien des points.

Un coup d'oeil sur l'ensemble de 1 ouvrage, tel qu'il est mainte- nant, indique assez que, en premier lieu, l'harmonie initiale a été rompue quantitativement : vingt-trois volumes des origines au milieu du règne de Philippe le Bel; quatorze au bas mot depuis le commencement du xiv" siècle jusqu'à l'avènement du roi Jean. Comment pareille disproportion s'explique-t-elle ? Ce n'est certes pas que les reliques littéraires des cinquante premières années du xiv^ siècle soient beaucoup plus nombreuses ou plus intéressantes que celles de l'âge précédent. C'est assurément, en partie, parce que des investigations plus minutieuses en ont révélé davantage : on a mieux vu, grâce au perfectionnement des instruments de travail, la complication et la richesse de ce qui, jadis, paraissait relativement simple et pauvre. Il y a, du reste, au phénomène dont il s'agit, d'autres raisons moins générales, qui seront énoncées tout à l'heure.

L'harmonie initiale a été troublée aussi à d'autres égards. Les premiers rédacteurs de \ Histoire littéraire s'étaient proposé de faire connaître, sur les sujets qu'ils traitaient, l'état de la science tel ([u'il était avant eux , avec ce qu'ils y avaient personnellement ajouté. Mais le compte rendu méthodique et clarifié des connaissances dès longtemps acquises était pour eux l'essentiel, leurs additions et rectifications persoimelles l'accessoire. Leurs successeurs ont, au conlraire, considéré ponr la plupart comme le but principal de leur elloit le défrichement des terrains vierges, et fait |)asser au second plan l'engrangeraent des conclusions à moissoimer

AVERTISSEMENT. xm

dans les champs déjà cullivés. Tendance qui s'est naturellement accentuée à mesure de la multiplication du nombre des travail- leurs et du foisonnement des monographies. On a été amené de la sorte à résumer fortement, même à omettre et à remplacer par des références, ce qui était déjà élucidé, et à s'accorder par contre toute latitude pour les démonstrations et les preuves, lorsqu'il s'agissait de faits nouveaux. L'Histoire littéraire a donc cessé d'être un tableau littérairement composé : l'étendue des articles a été souvent réglée, non, comme jadis, d'après leur importance intrin- sèque, mais suivant que, au cours de leur élaboration, ils avaient comporté plus ou moins de recherches originales, ou une simple mise au point. Elle a cessé ainsi d'être dans son ensemble une œuvre d'art, quoique chaque article en particulier ait pu garder ce caractère au plus haut degré.

Ces graves libertés ayant été prises, on ne s'en est pas tenu là. Les rédacteurs de ri//.s/o/7e littéraire s'étaient astreints longtemps à enlller leurs notices individuelles d'après l'ordre à peu près chronologique de la date du décès ou de la disparition des auteurs dont ils s'occupaient, mais ils s'étaient sévèrement inter- dit de revenir sur les périodes déjà dépassées, pour réparer des omissions. « Ce qui est fait est fait » , disaient-ils. Axiome très sage, puisqu'agir à fenconlre reviendrait à faire de fentreprise une toile de Pénélope. Cependant, dans nos derniers volumes, consacrés aux écrivains disparus pendant le second quart du xiv^ siècle, et même dans celui-ci, à la veille de mettre le point final à l'histoire littéraire des cinquante premières années du siècle, on n'a pas laissé d'insérer un assez grand nombre de notices sur des auteurs qui n'ont pas vécu au delà du règne de Philippe le Bel, parce qu'ils avaient été antérieurement oubliés ou négligés. Cette légère dévia- tion des usages primitifs n'a pas été sans contribuer à la dispro-

XIV AVERTISSEMENT.

portion signalée plus liaul; elle menacerait, si l'on n'y pienait garde désormais, d'éterniser l'histoire d'un âge qui n'est certes p;is le plus attachant de notre littérature. L'honorable, mais chimé- rique désir d'être «complet», dont elle procède, a eu d'ailleurs d'autres effets, plus notables encore, et en partie plus légitimes. C'est effectivement le désir d'être complet qui a conduit à réserver une place, à côté des notices individuelles, étendues ou succinctes, à des notices collectives sur les écrits dételle ou telle espèce, ou sur tel ou tel sujet, embrassés pendant une période assez longue, de manière à faciliter le compte rendu de pièces anonymes, innombrables, qui, sans cela, auraient risqué délre, presque toutes, passées sous silence. La littérature anonyme du moyen âge est immense, mais c'est une poussière qu'il faut agglo- mérer méthodiquement pour la faire connaître. Or des notices collectives de ce genre « embrassant toute une série d'ouvrages «anciens qui présentent entre eux des analogies, de fond ou de «forme, et dont il y a intérêt à traiter simultanément», avaient déjà paru, sporadiquement, dans les tomes XV et XXI de Y His- toire littéraire; des modèles en avaient été fournis plus lard dans les célèbres articles d'ensemble insérés aux tomes XX\ II et XXXI sous le litre «Les écrivains juifs français du moyen âge»; plu- sieurs autres figurent dans nos tomes XXIX à XXXIII, et P.Meyer a déclaré, dans l'Avertissement du tome XXXIII '' : « Nous serons « de plus en plus nmenés à rédiger des notices collectives sur les «écrits d'un même genre qui, pris isolément, n'offrent qu'un « assez faible intérêt, tandis que, groupés, ils peuvent donner lieu

« à des conclusions générales d'une certaine portée » P.Meyer

méditait de pré|KU'er persoimellement, pour notre ouvrage, deux

I" Histoire littéraire, t. \.\A\ , p. xix.

AVERTISSEMENT. xv

grandes notices de ce type, au moins : sur « les ouvrages de mé- « decine qui apparliennent à ]a première moitié du xiv" siècle», et sur les manuscrils des astrologues et des géomanciens à la même époque. On en trouvera une, à laquelle il n'avait pas pensé, dans le présent volume, sur les «Lettres missives» (littérature épisto- laire). Nous en avons d'autres en projet mais, toutefois, sous le bénéfice des observations suivantes.

Il est très rationnel, à noire avis, de ne pas se contenter de notices individuelles. De telles notices, il sera toujours indispen- sable d'en composer pour les grands auteurs et les grandes œuvres; mais quant aux écrivains anonymes, ou dont on ne sait que le nom, ou d'ordre inférieur, c'est une économie de grouper par catégories ou spécialités ceux qui ont écrit entre deux dates choisies comme limites extrêmes (par exemple pendant un quart de siècle, un demi-siècle, ou même un siècle entier). C'est ainsi que ion peut fort bien concevoir, outre les articles précités que P. Meyer se promettait d'écrire (et dont, malheureusement, on n'a pas trouvé trace dans ses papiers), des exposés analogues sur la littérature hisloriographique, sur la littérature hagiographique, sur les opuscules moraux ou caléchéliques en prose française, sur les traductions de Boère en fiançais, sur le théâtre provençal, sur les écrits des alchimistes, sur les manuscrits qui contiennent des recueils de morceaux choisis de l'Antiquité, sur les « Diction- « naires et répertoires », etc. '''. Cependant, c'est, semble-t-il, à une

C On sait que nos prédécesseurs ont qui ont écrit au moyen âge sur les matières

compris entre les limites de leur horizon scolastiques ont passé et pris des grades

non seulement les écrivains originaires de (par conséquent, écrit), sinon résidé toute

France, mais les étrangers qui ont résidé leur vie ou très longtemps, à l'Université

en France (comme Thomas d'Aquin, etc.). de Paris. Il paraît maintenant à propos

Décision de grande portée, puisque la majo- d'alléger le programme de l'Histoire litté-

rité des clercs distingués de tous les pays mire des notices individuelles consacrées

HIST. I.ITTÉR. XXXVI. C

XVI AVERTISSEMENT.

condition : à condition que les limites chronologiques à fixer n'excèdent poinl, soit en remontant trop haut, soit en descendant trop bas, le cours des âges. Devancer l'ordre des temps, en des- cendant trop bas, comme on l'a déjà fait ici une fois (dans la Notice collective sur les rabbins français de notre tome XXXI, qui Iraite le sujet jusqu'au xv" siècle inclusivement) , n'est pas très grave. L'inverse fest davantage. Il y en a aussi des exemples. W Meyer a publié, dans nos tomes XXXÏII et XXXIV, trois notices collectives de ce genre, intitulées : Versions en vers et en prose de la Vie des Pères, Légendes hagiographiques en français, Bestiaires; il en a certainement médilé, en outre, deux autres : Lapidaires (en pendant aux Bestiaires) et Histoires saintes^^\ Or tous ces relevés, destinés à des volumes de ï Histoire littéraire «au xiv*" siècle», remontent ou auraient remonté aux origines, c'est-à-dire fort en deçà du xiv" siècle, et dans l'article Bestiaires, en particulier, il n'est et il ne pouvait être question que d'écrits très antérieurs. Procéder ainsi, c'est donc se laisser aller, d'une autre manière que celle qui a été déjà définie et condamnée, à la tentation de réparer des oublis, de contrecarrer la maxime : «Ce qui est fait <• est fait», et de remettre sans cesse sur le métier une tapisserie dès lors interminable. V Histoire littéraire n'est pas, par définition, une publicalion immortelle, comme fest, en [)rincipe du moins,

jusque-là à ceux de ces clercs qui n'ont fait comme devant y figurer, et qui aura sa

que passer en France, sans s'y installer à place naturelle dans l'article d'ensemble dont

demeure, et de grouper les indications rela- il s'agit, est renvoyée à un tome ultérieur,

tives à leurs travaux, rédigés à Paris pen- '•' « Je me propose de leur consacrer [aux

■daiit leur séjour pour l'obtention des grades Histoires saintes du genre de celle-ci]

on l'enseignement, dans un article d'en- (celle d'Herman de V'alenciennes) un article

semble intitulé Ecrits scolaires d'étudiants collectif dans le tome XXX1\ de l'Histoire

« étrangers de l'Université de Paris ». littéraire» (P. Meveb, dans les IVotices et

C'est pour cela que la notice sur Jean de extraits des manuscrits, t. XXXIX, i" par-

^aples, annoncée dans le présent volume tie, p. 271, note 3).

AVERTISSEMENT. xvii

une revue savante : lorsqu'elle aura atteint son but, qui est de faire connaître les écrits composés au moyen âge jusqu'à l'invention de l'imprimerie, c'est-à-dire jusqu'au milieu du xv^ siècle, nos loin- tains successeurs planteront le drapeau sur le faîte; et tout sera dit.

Il y a encore un séiieux motif de déséquilibre dans l'économie générale de l'entreprise, qui a commencé d'agir très anciennement et qui ne s'est pas atténué depuis : les diverses catégories de la connaissance n'ont jamais été ici l'objet de recherches parallèle- ment poussées au même degré de profondeur. C'est qu'une Com- mission de quatre membres ne saurait prétendre à funiversalité du savoir. Au temps des Bénédictins, l'érudition ecclésiastique et l'humanisme paraissaient sullire à tout, car la science des langues vulgaires était dans l'enfance. Plus tard, toutes ces disciplines, anciennes et nouvelles, furent, quelque temps, représentées admi- rablement, nous l'avons dit, dans la Commission, qui comprit en outie, vers la même époque, un médecin, un juriste et un orientaliste. Mais, par exemple, les astronomes et les musiciens du XIII'' et de la première partie du xiv" siècle, si considéiables, n'ont pas reçu dans notre ouvrage l'attention qu'ils méritaient, parce qu'aucun spécialiste au courant de ces techniques n'a péné- tré jusqu'à présent dans l'Académie des Inscriptions et, par con- séquent, parmi nous. VHistoije littéraire di cessé depuis longtemps d'être d'une seule teneur, comme elle le fut au début, lorsqu'elle était rédigée, sur tous les sujets, par un homme assisté d'acolyles semblables à lui. Elle a été, depuis 1808, l'œuvre de savants de compétences et de tempéraments variés; mais certaines compé-^ tences ont fait défaut. 11 s'y trouve donc des parties de premier ordre, diversement colorées, et aussi des lacunes.

Lorsqu'il ne resteia plus qu'à mener [Histoire littéraire depuis

xv.n AVERTISSEMENT.

le milieu du xiv^ siècle jusqu'au milieu du xv*^ ce qui, à la cadence qui peut être considérée comme normale, d'après les en- seignements de l'expérience, exigerait bien cent ans encore il y aura lieu d'opter entre la continuation du régime actuel et une réforme systématique de l'entreprise. Et c'est dès maintenant qu'il paraît sage de considérer le problème.

Nous pensons, quant à nous, qu'il n'y aura qu'à continuer.

On se trouvera, sans doute, en présence d'embarras accrus. Car, d'abord, les progrès de l'investigation sont incessants. L'ex- ploration des littératures de notre pays en langue vulgaire est aujourd'hui fort avancée, et dans cent ans, lorsque, si tout va bien, ÏHistoire littéraire sera sur le point d'être terminée, il est vraisemblable qu'elle le sera aussi Quant à la littérature scolaire ou cléricale en latin, on s'est aperçu de nos jours que, contraire- ment à ce que 1 on avait cru jusque-là, c'est cette partie de la litté- lature générale du moyen âge, étudiée la première, et depuis si longtemps, dont le dénombrement, la nomenclature et l'intelli- gence laissent encore le plus à désirer : il s'est produit dans cette province, récemment, sous nos yeux, quelque chose d'analogue à ce qui se passa an siècle dernier, à l'époque les inventeurs de la « philologie romane » commencèrent à renouveler la connais- sance sur leur terrain; de mémo que, à celte époque, on reprit méthodiquement, de fond en comble, l'étude des écrivains en langue vulgaire à parlirdes manuscrits, enfin repérés, confrontés, lus et compris, fécole groupée maintenant autour du cardinal Fr. Ehrle, s'appuyant sur des enquêtes approfondies dans des bibliothèques notamment dans celle de l'Eglise romaine les anciens érudits n'avaient pas eu accès, a non seulement exhumé quantité d'oeuvres inconnues, mais revisé déjà beaucoup d'attributions et dégagé ainsi la physionomie vraie d'auteurs qui

AVERTISSEMENT. x.x

ont été par vraiment « situés » pour la première fois. Ce grand travail, dont on peut s'étonner qu'il n'ait été entrepris objective- ment, en profondeur et avec succès, que très tard au xix'^ siècle par des hommes d'Eglise (si désignés, de tout temps, pour l'exé- cuter), est présentement loin d'être achevé^''; mais, amorcé main- tenant de la manière la plus efficace, la perfection en est certaine à plus ou moins longue échéance. aussi il deviendra donc de plus en plus difficile aux rédacteurs de ï Histoire littéraire d'enfon- cer désormais le soc dans un sol qui n'ait pas été préalablement retourné.

En second lieu, on ne pourra reculer indéfiniment devant l'obligation de rendre compte des littératures scientifiques ou pseudo-scientifiques qui, au xiv^ et au xv' siècle, présentent un si haut degré de technicité et un aspect si peu engageant que l'étude en a été à peine abordée jusqu'à présent, tant en dehors que clans le sein de notre Compagnie. De là, pour cette partie du bagage littéraire des deux derniers siècles du moyen âge, des difficultés inverses des précédentes.

Ces perspectives conduisent d'ailleurs, fune et l'autre, à poser nettement une dernière question que l'on a évité jusqu'ici d'en- visager en face, quoiqu'elle ait été, pour ainsi dire, suspendue au- dessus de l'œuvre de dom Rivet presque depuis l'origine.

V Histoire littéraire de la France n'est pas une histoire de la lit- térature au sens étroit de l'expression; c'est une «bibliothèque», comme on disait jadis, de tout ce qui a été écrit. Mais, s'agissant d'écrits qui intéressent des disciplines dont chacune a son histoire particuhère, comme la théologie, la philosophie, la grammaire, la médecine, l'astronomie, l'astrologie, falchimie, la géomancie, etc.,

''' Fr.EiiRLE, Nuove proposte perlo studio dans Gregorianiim, t. 111(1922), p. 198- dei manoscritti délia scolastica medioevale, 218.

XX AVERTISSEMENT.

dans quelle mesure appartient-il à {'Histoire littéraire d'en étudier le fond, le contenu et la substance? S'attacher, par exemple, à déterminer précisément, dans la notice consacrée à chaque philosophe, son degré d'originalité et sa position doctrinale vis-à- vis de ses émules, n'est-ce pas empiéter sur l'histoire de la philo- sophie? s'attacher seulement, au contraire, à l'énumération des écrits conservés ou perdus de chaque écrivain, en laissant aux historiens de la discipline que ces écrits concernent le soin de les apprécier, n'est-ce pas une visée trop modeste? et, d'ailleurs, est-ce possible? Les collaborateurs successifs de notre entreprise n'ont jamais adopté de partis pris fermes quant à ces questions. On a flotté entre les extiêmes.

Or la vérité est que, si des développements fort amples sur l'analyse et la comparaison des doctrines et sur les répercussions d'influences sont hors de propos dans une « histoire littéraire », la bibliographie critique de chaque auteur, qui est le but d'un tel ouvrage, ne saurait être dressée, dans beaucoup de cas, sans la connaissance approfondie des idiosyncrasies et des tenants et aboutissants de cet auteur. Catalogues descriptifs de manuscrits et répertoires cVincipit n'y suffisent pas. 11 faut avoir lu, autant que possible, les écrits dont on parle pour y relever ce qui est susceptible de les dater et ce qui les caractérise. El, pour les lire ainsi, fidéal serait que le critique moderne fût aussi au courant des problèmes qui y sont traités que l'étaient les gens du métier contemporains des auteurs.

C'est pourquoi la rédaction d'une Histoire littéraire comprise de la sorte suppose presque autant de connaissances spéciales, en tous genres, que celle d'une encYcloj)édie d'exposés systéma- tiques sur toutes les branches de faclivité inteflectuelle et du savoir. Mais on se heurte alors à l'inconvénient déjà signalé : la

AVERTISSEMENT. xxi

Commission continuatrice des Bénédictins ne se compose que de quatre membres, et qui ne sont ordinairement choisis pour en faire partie qu'à un âge trop avancé pour que, quand ils y accè- dent, ils puissent trouver le temps de s'informer à fond de dis- ciplines étrangères à leurs travaux personnels.

Il n'y aurait d'autre remède radical que de transformer YHis- loire lilléraire en manuel bibliographique sommaire, à la façon des Handhûcher et des Griindiisse d'Allemagne, ce qui n'est pas dési- rable. Il faut donc se résigner à ce que ce grand ouvrage reste, d'un bout à faulre, disproportionné, disparate, sans uniformité. Aussi bien, pour qu'il garde une raison d'être, une seule chose est nécessaire : c'est qu'on y trouve çà et là, à l'avenir comme par le passé, des études approfondies sans équivalents ailleurs. Notre conclusion est donc, en lésumé : Sit ut est, mit non sit.

Ce n'est pas à dire, du reste, qu'une conscience plus réfléchie et, par conséquent, plus nette de tout ce qui précède ne soit pas de nature à servir de balancier aux continuateurs de fen [reprise ])Our se mieux maintenir à l'avenir sur le fil des diflicultés in- évitables.

Les auteurs de ce trente-sixième volume de YHistoire littéraire de la France, membres de flnstitut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) sont désignés, à la fin de chaque article, par les initiales de leur nom :

x\. T. Antoine Thomas.

H. 0. Henri Omont.

P. F. Paul Fournier.

C. L. Charles-Victor Langlois, éditeur.

HISTOIRE

LITTÉRAIRE

DE LA FRANCE.

JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

SA VIE.

Le nom de Jacques de Longuyon, tiré d'un long oubli, en i834 , par l'abbé Gervais de La Rue*'', est attaché au poème des Vœux du Paon'^^\ écrit dans la forme des chansons de geste, dont beaucoup de manuscrits nous ont conservé le texte, et dont le succès est en outre attesté tant par des imitations et des continuations en français, que par des traductions en néerlandais et en écossais. C'est à ce poème que nous devons, avant tout, nous adresser pour être ren- seignés sur notre auteur.

Le trouvère a eu soin, dans la «laisse» finale, non seulement de se nommer, mais de faire connaître le protecteur qui le poussa à « rimoier ». Voici en quels termes il s'exprime:

Jaques de Langhion define ci ses dis, Qui fu de Loherainne, .i. moult joieus pays, Qui au commant Tybaut, qui de Bar fu nays, Rimoia ceste ystoire, qui bêle est a devis. Tybaus fu mors a Ronme, avec .i. lembourgis

Cl Essais hist. sur les bardes , les jongleurs et e<ex(raiVs, t.V, Paris, an vu, p. ii8)ont men- te trouvères normands et anqlo-normands (Caen , tionné les Vœux du Paon sans en connaître i83-4, 3 vol.), II, 347. Fauchet {Recueil de l'auteur. Sur les extraits faits par Carpentier, ïorinine de la langue et poésie française , Paris, voir ci-dessous, p. 31, note 3. i58i, p. 88), l'abbé Leheuf [Hist. del'Acad. <'> Appelé quelquefois Roman de Cassamus, des Inscr., XVI, 2 33) et Legrand d'Aussy [Notices du nom du personnage principal.

IlIST. LITTÉR. XXWI. '

2 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

Qui empereres ert, si ot a non Henris:

De Luxembourc fu qiiens, et chevaliers eslis ;

Jacobin preecheiir (qui soient tous honnis')

Le firent par poison morir, dont il est pis

A tous bons crestiens et a tout [ie] pays.

Diex en puisse avoir l'anie, par les soies mercis,

PJt de Tybaut aussi, qui gais ert et jolis,

Et gentis de lignage, corageus et hardis,

Et tint moult bien son droit contre tous ses marcis,

Tant qu'il fu au dessus de tous ses anemis :

Cil me nonma l'ystoire, qui bêle est a devis '".

Le trouvère déclarant être « de Loherainne » , on doit admettre qu'il se rattache, au moins par le nom, à la petite ville de Lon- guyon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Briey, jadis en Barrois mouvant. Et tout le monde est d'accord sur cepoint*^'. Mais la critique a été longtemps en défaut au sujet du grand seigneur dont il reçut à la fois Tordre d'écrire et l'indication de « f ysloire » à traiter. L'abbé de La Rue a cru qu'il s'agissait de Thibaud II, comte de Bar; le marquis de La Grange'^', suivi par Paul Meyer'**', a mis en avant Thibaud II, duc de Lorraine; Gaston Paris a montré qu'aucune de ces identilications ne pouvait être acceptée : d'apiès lui, il fallait cher- cher dans la famille de Bar, mais non parmi les comtes de Bar, le protecteur de Jacques de Longuyon '^'. Le mérite d'avoir cherché et trouvé revient à M. Bonnardot : il a établi solidement et il suffit d'indiquer sa conclusion que notre auteur entendait parler de Thi- baud, évêque de Liège, tué à Rome au cours d'une escarmouche, le 29 mai 1 3 1 2 , lequel était un des fds du comte de Bar, Thibaud 11*^'.

'■' Bibl. nat., fr. 12565, fol. 188 v'-iSg. '^' Sauf A. Dinaux , dont l'opinion est négli-

Ces vers ont été publiés, pour la première geable ; voir ses Trouvères ... da nord de la

fois, en i864,parle marquis de La Grange France, t. IV (Paris et Bruxelles, i863),

(//«(/ne; Capot, chanson de geste, p. xi\, dans p. 39i-3()5.

la collection des Anciens poètes de lu France), *'' Hikjucs Capet , p. xix-xx.

puis rééditt-s, en i8()5, par M. François Bon- '*' Alexandre le Grand dans la littcr. franc.

nardol [lionianiu, WIV, 576-577, et Jalirb. da moyen âge (Paris, 1886), II, i!69. Ce

der Gesellsch. f. lolhrinij. Gesch. u. Altertums- livre dispense de lire les articles publiés sur le

kunde, VI, 242), d'après le même manuscrit, même sujet dans ['Histoire littéraire, XV, 119-

dont aucun des deux éditeurs n'a religieu- 127, 160179, et XIX , 673-678.

sèment obsi'rvé la leçon. Au-dessous (et non '> Romania, XXIII (1894), 81, n. a.

nn-fteiii.s, comme le dit F. Bonnardot), se trouve '"' Ilomania, XXIV fiSgS), 579-581, et

une miniature; elle ne se rapporte doue pas Jahrh. cité, VI, 243. aux Vœux du Paon, mais au Restor du Paon.

SA VIE. 3

L'achèvement des Vœax du Paon dut suivre de près la mort du prélat, car nous savons que, dès le 9 septembre 1 3 1 3, un exemplaire du poème fut acheté au libraire parisien Thomas de Maubeuge pour le compte de Mahaut, comtesse d'Artois'''. Toutefois, il ne semble pas possible que la « laisse » reproduite ci-dessus ait figuré dans cet exemplaire, puisque, comme le lecteur a pu le remarquer, le poète y déplore la mort de l'empereur Henri Vil, survenue seulement le 24 août i3i3, nonà Rome, comme ily estdil, maisà Buonconvento, près de Sienne. Gaston Paris en a conclu qu'il y avait eu « plusieurs rédactions des Vœux du Paon » ; peut-être ne s'agit-il que d'une simple addition '-'. La « laisse » qui la contient ne nous a été conservée que par un seul manuscrit (celui que nous avons cité), mais la paternité en remonte certainement à l'auteur du poème.

11 se peut que Jean Brisebarre, premier continuateur de Jacques de Longuyon, ait ignoré cette addition, car il ne prononce pas le nom de son prédécesseur dans l'épilogue du Restor du Paon :

Benois soit qui de cuer pour celui priera Qui la matera omprist d'Alixandre et rima. Et qui en la prière y acompaingnera Celui qui du Paon les Veux y ajousta...'^'.

Le second continuateur, Jean de Le Mote, est moins réservé. Non seulement il nomme notre auteur, mais il fait son éloge dès les premiers vers du Parfait du Paon, composé en 1 3/io :

Vous avés bien oy tous les Veus du I^auon Et les faiz lesquelz fist Jaques de Longuion. Or laissa il l'ouvrage et sans conclusion, Car, je croi, de plus faire n'avoit dilection ; Car, s'il l'éust eu en memoration , Trop miex l'éust ouvré c'ains autres ne vit on. Mais li Sages nous dist, et aussi le troeve on,

''> S.-M.Rich-àrd, Mahaut, comtesse d'Artois (Bibl. nat., fr. 2167, el Brit. Mus., Add.

et (le Boarijogne {Vavis,, 1887), p. loa (men- 16888), et qui, dit-il, « peuvent appartenir à la

lion relevée par G. Paris). première rédaction» [Romania, XXIII, 86,

'-' La question restera indécise tant que n. 1). Il date cette première rédaction de 1 3 10

nous n'aurons pas une édition critique des (Litt. franc, au moyen âge, éd., 1914,

Vœax du Paon. A l'appui de son opinion, p. 280).

G. Paris cite quelques vers qui figurent, ''' Marquis de La Grange, Hugues Capet,

vers la fin du poème, dans deux manuscrits p. xvu. Le texte de ces vers ne vient pas,

4 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

C'on lait mainl bon ou\Tage par mainte région Par defiaute d'argent, car escar sont li don. Et Brisebarre apriès , qui Die\ fâche pardon , I enta le Rester par sa discrétion <".

Il va de soi que la raison invoquée par Jean de Le Mote, pour expliquer que Jacques de Longuyon n'ait pas produit davantage, n'engage que celui qui l'invoque ; mais elle n'est pas sans vraisem- blance. La mort prématurée de l'évêque de Liège, si elle n'a pas fait tort au poème des Vœux du Paon, qui est bel et bien terminé, peut nous avoir privés de quelque autre œuvre de la même plume.

Par son origine, Jacques de Longuyon appartient à nn milieu littéraire la poésie lyrique a été cultivée, particulièrement sous forme de jeux-partis, à la fin du xiii" siècle, et dont la cour des comtes de Bar a été le centre. Dans un de ces jeux-partis, entre Jean de Chison et Roland de Reims, les deux partenaires choisissent respectivement un juge:

Je, Jehans de Cliison, prier Voille li queilz prant lou millor;

Voil Jaiquet, comme jugëor. Et je, Rolan, pran, pour garder

De Longuion, que iijugier Mon droit, Jehan de Bair lou ber''^'.

Il est vraisemblable que ce Jaiquet de Loiujiiwii est l'auteur des Vœux du Paon. Rien ne permet de dater avec précision le jeu-parti Jean de Chison le prend pour juge ; mais tout porte à croire que c'est dans la première partie de sa carrière que notre auteur a fré- quenté ce milieu poétique ; peut-être y a-t-il pris une part plus active que celle de juge, bien qu'aucune composition ne nous soit parvenue -SOUS son nom.

En nous adressant aux documents d'archives, nous constatons que, le 28 janvier 1 298, un « Jacomet de Longuion » était prévôt d'Etalle (dans le grand-duché de Luxembourg) : il scella en cette qualité des lettres d'ordre judiciaire, dont la co|)ie nous est parvenue et a été publiée P'. Au mois d'avril suivant, uu document de même nature

comme réclileur le dit, du ms. Bibl. nal., <-' Fr. I.uhinski, dans /?omflmsc/ie Forsc/iiin-

fr. 30045 (anc. S.-Germain Ir. 1984), mais du gen, XXll, 541-542.

IV. laSeS.l'ol. ;î33. m Cartalaiie de l'abbaye d'Orval, p. p. le

''* llufiucs Capet, p. xviu, d'après le ms. P. Hipp. GolTinct (Bruxelles, 1879, in-4°),

Bibl. nat. , fr. 12565, fol. a34 v°-2.35. dxxix.

SON OEUVRE : LES VŒUX DU PAON. 5

mentionne « Jacouniet, prevost de Longuion » <". C'est évidemment le même personnage, qui pouvait cumuler les deux fonctions. M. L. Schaudel, qui a recueilli ces indications''', n'hésite pas à identifier l'auteur des Vœux du Paon avec un doyen de la chrétienté de Longuyon, mentionné de i3o3 à 1809, et il admet comme « fort possihle » que ce doyen ait été le fds du prévôt mentionné en 1 393. Mais les actes qui nous font connaître ce doyen de Longuyon le nomment simplement Jakes ou Jacobas '•'', sans faire connaître son nom de famille. Nous n'hésitons pas à l'écarter, d'autant plus qu'il est peu probable qu'un curé de campagne ait composé une œuvre comme les Vœux du Paon. A la rigueur, le prévôt de 1293 pourrait être pris en considération, d'autant plus que son prénom de Jacomet rappelle celui de Jaiquel de Longuion, choisi comme « jugeor » par le trouvère Jean de Chison. Gela, bien entendu, à titre d'hypothèse.

En somme, de fauteur des Vœux du Paon nous ne connaissons avec certitude que le nom, les circonstances qui font amené à. composer l'œuvre à laquelle ce nom est attaché, et la date il a mis la dernière main à cette œuvre.

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON.

Rien, dans le titre, n'évoque le cycle auquel se rattache notre poème, même si l'on prend ce titre dans les manuscrits qui le donnent le plus au long, comme c'est le cas, par exemple, du ms. Ir. 2 3486, de la Bibliothèque nationale, qui porte en tête : Ci commencent II Veu du Paon et tout li Accomplissement et li Mariage. C'est la légende d'Alexandre le Grand qui en a fourni le point de départ à notre auteur, à une époque il aurait pu paraître inopportun d'y ajouter encore, tant étaient nombreux les trouvères qui avaient eu la même idée avant lui, tant était formidable le chiffre des «alexandrins» qui s'ali-

'"> Cartulaire de l'ahbaye d'Orval, Dxxx. '^og). Le dlxx (lévrier 1009) émane pro-

'"' Simon de Marville et Jacques de Longuyon , bablement du même doyen, qui n'y est pas

poè<e5yranfais(^/H A/>''j:ie(/e(Montmédy, 1896), nominativement désigné, bien que l'éditeur,

p. i5. dans la cote de l'acte, le nomme Jean. En i3i 7,

''' Carlul. cité, n" dlxxix (18 mars i3o/i), le 3 mars, le doyen portait le nom de Haes

DLxxviii (5 août i3o8) et dlxxix (20 février (i7)irf., dxlvi).

6 - JACQUES DE LONCUYON, TROUVÈRE.

gnaient déjà dans les manuscrits et alimentaient le répertoire des jongleurs.

Et voici ce que Jacques de Longuyon a « trouvé » à son tour*'' :

Après ce qu'Âlixandres ot Dedephur'-' conquis Et a force d'espee occis le duc Melchis, Floridas enmena, si maria Dauris ; Chevaucha ii bons roys, liés et gais et jolis : A Tarse va veoir la royne au cler vis, Candasse, qui l'avoit damourz lacié et pris...

Donc Alexandre part, avec toute son armée, pour aller faire visite à son amie la reine Candasse, à Tarse. 11 campe bientôt « jouste une grant rivière», appelée plus loin le Faron, dont les rives sont très escarpées. S'étant éloigné de sa tente, le matin, il rencontre un vieillard, vêtu de noir, et l'interroge sans se faire connaître. Le vieillard déclare qu'il porte le deuil de son frère, Gadifer du Larris, tué par les (irecs au cours du « Fuerre de Cadres », et qu'il brûle de venger sa mort. Alexandre lui promet satisfaction et lui demande son nom. Devinant alors en présence de qui il se trouve, le vieillard, très ému, veut baiser les pieds du prince. Alexandre le lelève et le prie de parler. Il déclare s'appeler Cassamus et apprend au roi cpie son frère a laissé deux fds, Gadifer et Bétis, et une fdie, Phésonas ; Clarvus, frère du roiPorus, naguère vaincu et tué par Alexandre, veut les dépouiller de leur patri- moine (Phéson et son territoire) parce que Phésonas refuse de l'accepter pour mari. Alexandre promet à Cassamus de le secourir contre Clarvus (v. i-i 80).

Alexandre, accompagné de Cassamus, revient à son camp, et annonce h ses hommes qu'on va marcher sur la cité de Phéson , déjà assiégée par Clarvus. Préparatifs; départ sous la conduite de Cassamus, qui franchit seul la rivière du Faron pour aller porter la bonne nouvelle aux assiégés. Pendant ce temps, Alexandre va faire ses dévotions au temple de « Marcus » et consulter l'oracle. Il obtient cette réponse, encourageante en somme:

» Bons roys de Macédoine, lieve sus, si t'en va « Au siège de Phezon , qui tant esté i a ; « Aide a Gadifer, que grant mestier en a. « Et saches que Clarvus a toi se combatra ; «Mais ains que tu le vaintes, grant peine te fera

'"' Pour les vers i-38i 1, seuls publiés, nous la pratique de G. Paris en y ajoutant quelques

citons l'édition de R. L. Grfleme l\ilchie signes diacritiques.

{ScoUhli Text Society. The Biiik of Ale.i<ui- '■' La prise de celle ville (dont le nom est

der.... t. II, Edinburgh and London , i()2i, ordinairement énoncé sous la lorme Dcjur)

p. io8-2A8) ; pour la suite, nous suivons le forme la lin de l'épisode dit du Fuerre de

ms. Bibl. nat. , fr. ia565, base de l'édition Ga(/rcs dans le cycle d'Alexandre; voir P. Meyer,

I\ilchie. ouvr. cité, Il , i(j5 et s. Notons que le début

Dans un cas comme dans l'autre, nous nous des Vrrnx dit Paon a été imité par l'auteur des

inspirons, pour imprimer l'ancien français, de Vœux de l'Epervier (ci-dessous, p. a3).

SON OEUVRE : LES VŒUX DU PAON. 7

« Et de tes melleurz honmes assés y occira, « Mais en la fin morra et desconfis sera. »

Il en fait part à Aristote; une autre manière d'oracle, qui n'est pas moins favorable :

« Sire », dist Aristotes, « tout ainsi en ira » (v. 358).

A Phéson, Cassamus est accueilli assez froidement par son neveu Gadifer quand il annonce la venue du roi de Macédoine ;

« Biaus niés », fait il , " par foi , Il En secours vous aniainne Alexandre le roy : « Demain sera logiés contremont le rochoi ». Et respont Gadifer : « Petit secours y voi : « Li Farons est trop grans et parfont le gravoi, « N'il n'i a point de gués a .c. lieues, je croi » (v. 4i \-àili)-

Gadifer et Bétis décident de faire une sortie avant l'intervention de l'armée d'Alexandre , et Cassamus n'est pas moins ardent que ses neveux :

« Biaus niés », dist Cassamus, « de bon cuer le t' otroi:

« Tout le cuer me revient quant d'armes parler oi.

« Pieclia ne chevauchai ronchin ne palefroi,

« Ne vesti gambison , ne portai escu bloi :

« Hermites ai esté en bois et en chaisnoi ;

« Or m'est venu en gré guerroier a Clarvoi » (v. liili-kig).

Et quand Gadifer, lui rappelant son âge, lui conseille de ne pas prendre part à f expédition, il le relève vertement :

« Filz a putain », dist il , « et plain de coardie !

« Clarvus vous a assis , o lui sa gent partie ,

« Qui plus est viex de moy et si voet faire amie.

Cl N'encor n'i avés fait une seule envaye.

« Pour ce que ma chars est penee et travellie,

« M'avés vous deffendu que ne vous face aye ;

« Mais demain, quant j'avrai ma grant broingue vestie,

n Le branc nu en la main et la coiffe lachie,

« Vous ne m'atenderiés pour tout for de Roussie :

« Onques n'apertenistes nul jour de votre vie

« Gadifer du Larris a la chiere hardie » (v. 452-462).

Puis, aussi galant que brave, il offre son cœur à la belle Edée, nièce et compagne de Phésonas :

« Edee », dist li viex , « dès or serai vos drus.

Sire », dist la pucele, « bien soies vous venus.

« A amy vous retieng -, des autres ne m'est plus » (v. 534-536).

8 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

Longue bataille entre les assiégés et les assiégeants ; les « puceles », des murs de la ville, et Alexandre et ses pairs, du haut de «la Roche de l'iaue du Faron », contemplent la mêlée. Duel de Gadifer et de Clarvus, sans résultat. Exploits de Cassamus, qui se mesure aussi avec Clarvus. Du côté des assiégeants, Marcien, neveu de Clarvus, et Cassiel « li Baudrains » (seigneur de « Baudre ", c'est-à-dire Bactre), se distinguent particulièrement. Ce dernier est abattu par Cassamus et emmené prisonnier dans Phéson. Le combat prend fin à l'avantage des assiégés (v. 542-1 kào).

A Phéson, chevaliers et « puceles » lont assaut de courtoisie vis-à-vis du prisonnier. Cassamus le présente à Édée, prêt à s'effacer devant lui si elle veut l'agréer pour soupirant ; mais, malgré les conseils de Phésonas, Edée n'en a cure, et elle répond malicieusement à sa compagne :

« Retenés le pour vous, si me laissiez ester » (v. 1 5 1 5).

Cassamus insiste pourtant, avec un rare désintéressement :

Parmi la blanche main a Edea saisie.

Et li a conseillé basset, près de l'oye :

« Pucele , cilz est preus et de grant signorie ,

« Et est Jones et biaus et plains de cortoisie:

<i Cestui amerés vous ; de par lui vous en prie.

Sire », dist Edeas, « j'en serai conseille

« Quant il m'en requerra : de respons sans folie,

« Se de par vous le fais, n'en serai avillie « (v. i Syo-i 577).

Il est clair, dès lors, que le poème ne finira pas sans que Cassiel épouse la belle Édée.

La soirée se passe à deviser d'amour

En la chambre Venus, a fin or entaillie (v. lySS).

Bétis est élu « Roy (jui ne ment », et le poète nous montre en action, habilement combiné avi c l'intrigue, ce jeu de société, mentionné ailleurs, mais sur lequel aucun texte ne nous fournit des détails aussi précis '". Dans le cadre traditionnel du jeu, nous apprenons que Cassiel s'enhardit à offrir son amour à Edée, qui ne le

''' Ci. Krnest Langlois, Le jeu du Roi qui Mais je vous on dirai qu'en divnl li aiuiour,

ne ment..., dans Mélanges Cliabaneau (Erlangen, Poelc, pliiloso|)lic et la gent paiennour,

1907), p. 163-173, sont publiés des

extraits des Vœux du Paon, et 11 Hœpffner, «on seulement certains scribes lisent Doece

Frmje- und Antwoiispiele ... dans Zcitschr. f. philosophe, mais le ms. Bibl. nat., fr. 20o45

mnian. Philol. , XXXIII, Gg.î. Uemarquons (dont I\itcliio n'a pas reproduit les variantes)

que, dans l'ùpisodi; du Roi qui ne meni , le texte l)orle, au loi. 3o:

de .lacques de Lon-ruvon parait avoir souffert r. i- j- _. i.„ _..„i„.„

, ^, ... Il",- ,' . , , '"""y\'- Et 10 vous en dirai que dienl noslre auctour,

plus qu ailleurs de 1 etourdorie ou de la lantaisie q^-' ,0^ p„ ^ar science meslre .lovineour.

des scribes. Aux vers 1867-1868,011 Rit- Et moïsmes OviHes, le [très] sa^o doclour,

chic imprime avec raison : Tesmoignc en ses cscris, u moult a de valeur...

SON OEUVRE : LES VŒUX DU PAOïyj. 9

refuse pas, et que Bétis lie de même partie avec Ydorus, autre compagne de Phésonas : seule cette dernière tient son cœur en réserve, car son heure n'est pas encore venue (v. 1613-1892).

Au camp de Clarvus, l'échec subi jette le désarroi. Le roi «pleure son meschief » , mais, malgré les instances de son neveu Marcien, il se refuse à rien tenter pour délivrer Cassiel. Surviennent ses quatre fils, Canaan, Calée, Porus et Salphadin , qui étaient à la chasse au moment de la sortie des assiégés et ignorent ce qui s'est passé. Clarvus les rudoie et les traite de couards. Porus, sans s'émouvoir, se déclare prêt à combattre, fût-ce contre l'armée d'Alexandre dont il aperçoit les tentes de l'autre côté du Faron. Mais, tout d'abord, il s'entend avec ses frères et son cousin Marcien pour préparer une embuscade et y attirer, dès le lendemain, Gadifer et Bétis (v. 1893-20-8).

Prévenu immédiatement par un espion, Cassamus se rend au camp d'Alexandre, accompagné de son neveu Gadifer, qui songe à demander raison de la mort de son père et qu'il supplie de renoncer <^ toute idée de vengeance. Le roi de Macédoine les reçoit à bras ouverts, et il obtient de Gadifer qu'il pardonne à Eménidus, car si ce prince a tué son père , c'est au cours d'une bataille rangée et pour défendre sa vie. D'ailleurs, de son propre mouvement, Eménidus, accompagné de douze jiairs, « deschaus et nues testes, en cotes de samis » et tenant chacun son épée par la pointe, vient lui demander pardon à genoux. I^e " varlet », confus, le relève, et la réconci- liation est scellée par la promesse que lui fait Eménidus de toute la « Thebanie », avec la main de sa cousine Lydoine. Quatre pairs d'Alexandre, Aristés, Caulus, Lyone, Perdicas, auxquels se joint Floridas, parlent avec Cassamus et Gadifer pour Phéson, ils arrivent sans encombre (v. 20'79-2563).

Les « puceles » leur font l'accueil le plus aimable, et devisent avec eux « sour les tapis de soie et sour l'crbe menue ». Après avoir tenu conseil et pris quelques dispo- sitions en vue de falTaire du lendemain, Cassamus et ses neveux rejoignent la compagnie. On apporte un échiquier d'un prix inestimable, minutieusement décrit par le trouvère'". Une longue partie, entremêlée de propos joyeux et courtois, s'engage entre Phésonas et Cassiel, partie si longue que Cassamus la termine par un coup d'autorité non prévu dans la règle du jeu :

Son oreiller a pris desus quoi il s'apoie,

A l'eschequier le rue et le jeu depecoie;

Puis leur dist en riant, que il ne leur anoie:

« Vous estes andoi mat, et l'onneur en est moie. »

Lors escric le vin, si haut que chascun l'oie.

Sejît danzel faporterent, vestus de dras de soie,

En riches vaisiaus d'or ou li esmaus ombroie (v. 2876-2882).

Nous sommes loin, on le voit, des chansons de geste du cycle de France, parfois, comme dans Ocjierle Danois, la partie d'échecs se termine par un drame,

<'' La fabrication de l'échiquier est attribuée que réditeur considère comme interpolé, bien à Pygmalion [Pimakon) dans un vers (2703 a) qu'il figure dans i5 manuscrits.

IIIST. LITTÉR. XXXVI. 3

10 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

le vaincu brisant l'échiquier sur la tête du vainqueur. Après le vin, les dames se retirent, reconduites par le Baudrain. Les autres chevaliers tiennent un nou- veau conseil militaire et assignent à chacun son poste pour le lendemain (v. 2883- 2942).

Les assiégeants délibèrent de leur côté. Clarvus refuse de donner l'assaut à la ville, se réservant pour la prochaine bataille, il compte se mesurer avec Alexandre. L'embuscade est établie dans une forêt , près de la porte « Eborie », à la sortie de laquelle des fourriers , commandés par Marcien , vont faire main basse sur le bétail. Les assiégés s'avancent pour le reconquérir, et la mêlée s'engage. Duels de Floridas et de Porus, de Cassamus et de Marcien. Les fourriers reculent, mais, renforcés par les gens de l'embuscade, ils reprennent le combat. Duels de Floridas et de Marcien, d'Aristés et de Caléo, de Gadifer et de Canaan. Les assiégeants battent en retraite : Bétis, en les poursuivant, esl fait prisonnier, et pareille disgrâce arrive à Porus, malgré des prouesses qui font fadmiration des dames de Phéson. Clarvus se décide à demander une trêve pendant laquelle on traitera de l'échange des prisonniers (v. 29/i3-38i 1).

Ici, une pose dans le récit, et un résumé de ce qui précède, faisant suite à un prologue « fleuri », qui ressemble au début d'un nouveau poème :

Ce fu el moys de may, qu'y vers va a decHn,

Que cil oyseillon gay chantent en lor latin.

Bois et prés raverdissent contre le doux temps prin ;

Et Nature envoisie, par son sontil engin.

Les revest et polist de maint"' di^-ers flourin,

Blanc et vert et vermel, ynde, jaune el sanguin.

A ycel temps avint, par un lundi matin,

Que Clarvus li Yndois et tuit si palasin

Assiegierent a ost Gadifer le meschin

Tout entour la cylé en son palays marbrin '-'...

Jacques de Longuyon ne serait-il qu'un continuateur ? Rien n'annonce jusqu'ici le thème des Vœax du Paon, que nous allons voir apparaître dans la seconde partie, et ce fait pourrait suggérer une pareille hypothèse. On ne saurait cependant s'y arrêter sérieusement, car l'uiiiforniité de la langue- et de l'esprit est incontestable d'un bout ;\ l'autre du poème, et ne permet pas de supposer l'existence de deux auteurs distincts. Il ne s'agit donc que d'un artifice, destiné à tenir l'auditeur en haleine'*'. Reprenons notre analyse.

Si bien traité qu'il soit dans sa prison, Porus se promène » melancoliant » dans la cour du château de Phéson. Apercevant un « varlet » cjui s'amuse à tirer des oisillons avec un arc d'aubour, il lui emprunte son arme et abat un paon qui lait la roue sur

'■> Ms. : mains. I, 383, el L. Deinaison, Aynicri de Naibonne,

'*> Bibl. nal., IV. la-'iGS, foi. 99. 1, p. cviu, noie.

'*' Ci. L. Gautier, Epopées franc. , 2*édil. ,

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON.

Il

la chambre de Vénus. L'oiseau est envoyé à la cuisine et servi à table. Alors Cassamus prend la parole :

K Seignor », dist li viellars, « par mes Diex, il m'est vis « C on doit faire au paon l'usage du pays : « Chascuns y doit voer son bon et son avis'" ».

Aussitôt, une « pucele de moult granl signourie », Eliot, précédée d'un jongleur jouant de la « cyfonie », présente successivement le paon à chacun des convives. La .< voerie » commence dans l'ordre suivant: Cassamus, Aristés, Perdicas, Phésonas, Porus, Edée, Cassiel, Cauhis, Ydorus, Lvone, Floridas et Gadifer. Parlons d'abord des « puceles » : Phésonas promet de n'épouser que celui qui lui présentera Alexandre; Ydorus jure d'aimer loyalement son ami ; Edée s'engage à restorer le paon

Du plus fin or d'Arrabe que on trouver pora '^^

C'est le vœu d'Edée, comme on le verra plus loin ■'', qui a donné à Jean Brise- barre l'idée de composer le Restor du Paon.

Les chevaliers rivalisent de promesses grandioses, oii la courtoisie le dispute à la vaillance; mais tous les vœux n'offrent pas le même intérêt. Citons seulement les ])lus caractéristiques : Cassamus, malgré sa haine pour Clar\"us, jure que, une fois la bataille gagnée, s'il le trouve en péril de son corps, il lui sauvera la vie par amoui" pour Porus '^'; Cassiel s'emparera de l'épée d'Alexandre au milieu de ses gens'-'*'; Caulus se fait fort d'enlever le heaume de Cassiel et gage 100,000 marcs d'ai'gent que le « Baudrain » ne pom-ra accomplir son « outiageus voement»'^'; Floridas s'emporte, lui aussi, contre Cassiel, et jure, si celui-ci réussit à s'emparer de l'épée d'Alexandie , de le « desconfire et mater » et de le livrer prisonnier au roi de Macédoine'^'; Lyone ira, dès le soir même, jouter devant la tente de Clarvus contre l'aîné de ses fils**'; enfin Gadifer s'engage à aller dès le début de la bataille, une hache à la main, trancher l'étendaid de Clarvus et jeter à terre son gonfalon'^l

Après la « voerie », Aristés découpe le paon, et l'on dîne joyeusement. Puis, les nappes ôtées,

Vïelent ménestrel rotruenges et sons '•"*.

Mais Lyone n'oublie pas son vœu. Il part pour le camp des assiégeants, Canaan, fils de Clarvus, accepte la joute; le roi lui-même tient à y assister, et chacun y va « pour esbanoiier ». Ici se place un épisode comique, dont un héraut fait les irais; c'est le seul de tout le poème, et à ce titre, nous croyons devoir le citer :

Canaan isl dou tref o la lance levée, Seur un grant destrier bai de la vu" anee.

''' Ms. cité, loi. 100

'-) Ibid.Jol )o3v°.

P' Page 4o.

'*' Ms. cité, loi. 101

''1 Ibid.. fol. io4.

;*) Ibid.

<" Ibid., fol. io5-io6. m Ibid.. fol. io5. f Ibid., M. 107. ("'/6iW.,foI. 108 v°.

12 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

Couvert d'un vert samit a une aigle dorée.

Mains que le pas assés, sour frain resne tirée.

Vint as rens chevauchant, si s'arreste a l'entrée.

Et H hiraus s'escrie , qui atent sa saudee

De la cote a armer a lyons d'or broudee :

(1 Vuidics les rens, vuidiés ! Vez ci proesce armée,

(( Esprise de vigour, de hardement parée.

« Vuidiés, aies aus rens, commune entremeileel

« J'avrai celé crupiere, car ele m'est donnée. »

Lors la prist a .ij. mains, vers terre la tirée.

Li chevaus tressailli, qui doute la huée.

Et du pié senestrier li donna tel colee

Qu'envers l'abat el pré au lonc de l'eschinee ;

Plus de quatre millierz en firent grant risée.

Qui dïent en gabois : «Tien or cestfe] ventrée !'" ».

La joute finit sans qu'aucun des champions l'emporte, car Ambedoi sont volé en milieu del herbier''^'.

Passons rapidement sur la suite. 11 est décidé que les prisonniers seront échangés et qu'une trêve sera conclue jusqu'au lundi soii'. La grande bataille , Alexandre réunira ses troupes à celles des assiégés, aura lieu le mardi.

L'échange des prisonniers donne lieu à des scènes touchantes, que l'auteur décrit avec prédilection, et cjtii ont le mérite de préparer de loin le dénouement. Porus et Cassiel ne quittent pas sans regi-et Phéson, oîi ils ont trouvé une si douce prison que Marcien lui-même, qui vient les délivrer, regrette de ne pouvoir s'y at- tarder :

Au congié demander et a la départie

Ot fait maint grief souspir et d'ami et (famie :

Doi et doi, troi et troi, en la sale jonchie.

Se tindrent par les mains la douce compaingnie ;

Li uns parole d'armes et de chevalerie.

Et li autre d'amours et de sa seignorie,

Li tiers de bien amer et très doucement prie :

«Dous cuers, ne m'oublies, car pas ne vous oublie'*' ».

Mais, rentrés au camp de Clarvus, ils sont ressaisis par la guerre. Le caractère de ce roi « yndois >■ est représenté en charge, pour faire contraste à celui d'Aiexandi'e, « le large doneor », que tous ses hommes adorent. Malgré le nombre de ses soldats et l'étendue de ses domaines, Clar\'us n'a pas de puissance réelle, car il ne récompense

(') Ms. ciUsfol. lia. '-' Ibid.. iol ii3. (') Ibid.Jol 120.

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON. 13

pas ceux qui le servent, et sa convoitise enracinée lui aliène tout son entourage. Son neveu même ne lui en fait pas mystère :

(1 La bonne gent ioyal , qui crt entalentec

" De servir loyalment , or est si desperee

11 Que par désespérance est loyautés faussée ;

« Et, par les Diex du ciel et de la nier salée,

Il Je croi que vous n'aies honme qui ne vous liée

« Et qui bien ne vausist avoir honte prouvée

11 Mais que Grieu vous eussent vostre teste copee ;

11 Ne ja par leur elFort n'arés bataille outrée

11 S'amours et loyautés n'est en eulz [confermee] "' ».

Le poète cependant lui prête des talents militaires :

Moult fu Clarvus sachans de guerre et de bestens, Et bien set ordener batailles et contens, Ses ennemis grever et par force et par sens : Grans estoit ses pouoirs et plus ses hardemens ''^'.

Aussi apprenons-nous en détail comment Clarvus répartit son armée en six « batailles », se réservant à lui-même le commandement de la sixième.

De son côté, Alexandre ne reste pas inactif: il fait passer le Faron à une partie de ses troupes, malgré la difficulté de l'opération, et arrive devant Phéson. Toute la population sorl au-devant de lui, chantant (déjà!) une chanson de geste en son honneur :

Main a main, doi et doi, devant mainte bourgoise, S'en vont, une chançon chantant macedonoise Des grans fais Alixandre, que la chançon moût proise. Comment Dayron conquist et la teiTC Persoise'^'.

D'ailleurs, le palais il reçoit f hospitalité est décoré de représentations qui mettent sous ses yeux les exploits des héros antiques, particulièrement certains épisodes du siège de Troie :

Li rois vint el palais qui tous lu entailliés De jaspreet de bericle et d'azur esmailliés, x\ grans ymages d'or pourtrais et entailliés , De batailles, d'estours grevains et resoingniés De Thebes et de Ronme et de Troies la vies, Conment li pays fu destruis et essilliés, Ylyons abatus et ars et defroissiés. Et li Palladions emblés et desvoiés...

*'' Ms.cité, loi. 1 17 v°-i iS.Ledernier mot, '"' Ibid., fol. laS v".

omis par le scribe, est suppléé d'après le ms. ''■ llnd. , fol. 137 et v°.

Bibl. nat. , fr. 2oo45. , .

14 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

Le trouvère nous certifie que le prince en fut ravi :

Ainsi ert painturés ; et vueil que vous saciés Que moût en fu li roys joians et esclairiés*''.

Le lendemain, Poinis, Cassiel et Marcien viennent à Phéson, et Alexandre les reçoit fort courtoisement. Il n'ignore pas leurs vœux « outrageus », mais loin de leur en vouloir, il leur en fait compliment avec une pointe d'ironie. Ils prennent part à un déjeuner, puis à une sorte de « parlement » d'amour, à l'issue duquel ils acceptent pour le mardi le rendez-vous sur le champ de bataille.

Le dimanche, le reste de l'armée de secours traverse le Faron. Le lundi, Alexandre expose son plan : on passera la nuit sous la tente, hors de la ville, dans laquelle ne restera que « le commun », et farmée sera répartie en sLx " batailles », comme celle de Clarvus. La distribution des commandements ne va pas sans quelques récrimina- tions entre « Phesonois » et « Macedonois » ; mais le roi fmit par imposer son autorité en faisant entendre à tous de sages conseils. En tête du premier corps qui sort des murs flotte le « ban » de Macédoine, décrit complaisamment :

Le ban de Macédoine richement couronné

Ont en une fort lance au vent desvolepé.

Quant li Grejois le virent, si l'ont moût regardé,

Car ne forent veû grant temps avoit passé.

Pallas Eieasine, qui tant avoit biauté,

La royne des dames, si favoit présenté

Au riche roy des Griex par moût grant amisté ;

La figure Alexandre y avoit figuré

De pieres presieuses et d'or fin esmeré

En un samis de soie soulivement ouvré '-'.

La grande bataille se livre au jour fixé, le mardi, dés l'aube; il faut près de 2000 vers au poète pour la raconter. Elle s'ouvre par un duel entre Eménidus et Porus, qui se désarçonnent mutuellement et échangent leurs chevaux pour reprendre le combat, mais sans résultat, car une poussée générale les sépare bientôt. Perdicas etBétisont fait vœu de combattre à pied jusqu'à ce qu'ils conquièrent chacun un cheval, ce qui ne tarde pas à se réaliser. Et, comme bien on pense, les autres vœux faits sur le paon se réalisent aussi, dans des épisodes successifs dont nous ne saurions donner le détail complet; notons seulement que si Cassiel réussit à saisir fépée d'Alexandre, Caulus lui arrache son heaume, et ([ne Floridas, le saisissant à bras le corps, le jette pâmé aux pieds du roi de Macédoine. Premier duel de Cassamus et de Clarvus : ce dernier est vite désarçonné, et comme Perdicas et Bétis, avec une forte troupe, surviennent, le roi des « Yndois » (vourrait le risque d'être tué ou pris dans une lutte inégale. Alors, fidèle à son vœu, Cassamus le remonte et s'éloigne;

C Ms. cité, fol. 137 v°-i38. '^' Jbid., fol. 189 v°-i4o.

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON. 15

mais plus tard, se retrouvant près de lui, il n'a plus de pitié et ne songe qu'à la ven- geance :

Cassamus, qui recorde et met en souvenir

Les anuis que Clarvus ot fait as siens sentir,

S'esmuet, car il le veut de rechief assaillir,

Et vient si près de lui qu'il y pot avenir ;

De la grant besaguë, dont bien se sot couvrir,

Li va si pesant cop sus son eime asseïr

Qu'il li fist le cief fendre, la cervelle boulir ;

Si souef l'abat mort qu'il ne gieta souspir.

Puis li dist par reproche ne se pot astenir :

«Outre! cuivers viellars, Diex te puist maleïr!

« Tu voloies ma nièce avoir a ton plaisir :

«Or couvient que tu laisses un autre o li gésir 'i'».

La mort de Clarvus fait prévoir la déroute Me ses troupes, dont on connaît les sentiments à son égard ; mais la bataille continue , surtout parce que le trouvère tient à décrire les exploits surhumains de Porus, qui devient son héros de prédilection et qu'il veut rendre digne de la main de la belle Phésonas, qu'Alexandre lui accordera à la fin du poème. Un véritable accès de rage s'empare du fils de Clarvus quand il aperçoit le roi de Macédoine et sa compagnie :

Cel conroi a Porrus en l'eure aperceû.

Son damage plaingnant que il ot receû ;

Dist adonques si haut, chascuns l'ot entendu:

« Ahi! roi Alixandres, qui cest plait m'a[s] meii

« Par lequel j'ai mes frères et mon père perdu,

« Ja ne prengne je mort tant que t'aie pendu,

" Ou d'espee ou d'espiel par mi le cors féru (^' ! "

Et peu s'en faut qu'Alexandre ne succombe dans le duel Porus et lui se mesurent :

Quant Alixandres a la force aperceûe

De Porrus, qui sa gent fiert et mehaingne et tue,

Le destrier ou il sist des espérons arguë

Et li vait au devant, ou poing l'espee nue.

Porrus, qui rot la teue contremonl estendue,

Li donne sour son elme tel cop a la venue

Qu'il en abat le cercle, et la targe a fendue.

Devant l'arçon premier est l'espee courue ,

Au cheval Alixandre a la teste tolue ,

Et li roys est cheûs adens sus l'erbe drue'*'.

'" Ms. cité, fol iSg.— '- Ibid., fol. i63 v°. ''' Ibid., fol. i6/i.

16 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

Mais le roi de Macédoine est dégagé parles siens, et Porus doit s'écarter :

Pour sauver Aiixandre et pour son cors garir Oïssiez les tabours et trompes retentir Et veïssiés des brans menuemenl ferir, Honmes mors et navrés contre terre gésir, Sanc vermel coulouré fors des plaies issir Et faire au dévaler Terbe verde rougir. Li viguereus Porriis, qui pour autre envair Ot laissié Aiixandre, ou ne pot avenir"'...

Et c'est que se place l'évocation des « Neuf Pi-eux », conception destinée à faire une belle fortune littéraire et artistique, dont, le premier, fauteur des Vœux du Paon a fixé le cadre; le texte de ce morceau a été publié par Paul Meyer, d'après le ms. Bibl. nat., fr. i 690, dans un article auquel il sulTit de renvoyer '"'.

Ace dixième preux, qui doit toat à fimagination de notre auteur, il faut, pour consacrer sa gloire, une victime appropriée. Porus l'immole dans la personne de Cassamus, le meurtrier de son père, et va jusqu'à insulter le cadavre du vieillard :

Moût fu joians Porrus quant Cassamus avise : Sescuers li fait entendre, par ce que il devise. Que de la mort son père iert la vengance prise... Porrus lance le branc, le bras lait dévaler Et refiert Cassamus : lele li va donner Et de si grant vertu lait son cop avaler, A ce que il i met cuer et cors et penser, Qu'elmes ne bacinès ne li puet contrester Que l'acier ne li lace jusques es dens couler. 11 a esters son cop, si le fait jus versser ; Quant a tern'. le vit, sel prist a ramprosncr : « Cuviers viellart », dist-il, « or pocs ci muser n Jusqu'au jour dou juyse et cest pays garder, " Car mais ne destourrés pucele a marier '■'' ».

Porus abat encore Tbolomer et Hétis, pendant que son cousin Marcien réussit à relouler momentanément les Grecs vers Phéson. Mais alors survient Eménidus sur un cheval frais ; Porus, épuisé par la lutte, est désarçonné par lui et tombe lourde-

l'I Ms. cité, loi. 164 v°-i65. Godefroi de Bouillon). Dans le Livre royal de

'*' Bull, (le la Soc. (les anc. textes français , Jean tle Chavenges, Guillaume d'Orange rem-

i883, p. /l.'J-54. Les Preux sont réparlis en place Artur (ins. de CiianlilK, fol. ôo). Sur le

trois groupes: trois païens (Hector, Alexandre, mùine thème au xv' siècle, voir Romanin ,

César), trois juifs (.losué, David, .ludas Maclia- XXXVH, ■'i'.u)-.')^!).

bée), trois chrétiens (Artur, Charleinagne, ''' Bibl. nat. , fr. iu565, fol. 1G9 v'-i^o.

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON. 17

ment, se brisant la jambe au-dessous du genou, incapable de se relever. Les « Indois « fuient, et Marcien est fait prisonnier par Floridas. Enfin,

La bataille est vaincue, li cans est alinés.

Alexandre ne serait pas Alexandre s'il ne se montrait clément. Il rend la liberté àPorus, et lui offre, par surcroît, la main de Phésonas, s'il veut, en l'acceptant, devenir son «homme». Le vaillant chevalier hésite. D'un côté, son père mort; de l'autre, Phésonas : c'est proprement le cas de Chimène. Mais Porus n'est pas un héros cornélien ; il prend le parti le plus humain, et s'écrie '" :

« Et je serai moût fol se le piour choisis ;

« Par quoi je vous respons, selonc que j'ai apris

« En mon cuer car aillours n'en ai je consel quis ,

« Que, conment que mes pères ait hui esté occis

n Et mes autres parens retenus ou fuitis ,

(I Je meisme par force en bataille conquis,

n Aillent li mort aus mors, li vif avec les vis '-',

11 Que dès ore en avant serai vos bons aquis

« Et si tenrai de vous ma terre et mon pays,

« Par si que Marcïens soit hors de prison mis

n Et le Baudrain aussi et mes autres aidi[s].

Il ne reste plus qu'à enterrer les morts et h faire « les mariages des pucelles ». Phésonas elle-même écoute son cœur, non sans avoir payé un juste tribut de regrets à son oncle :

« Ahi ! Cassamus oncles ! Cil qui vous a occi « M'a fait dolour au cuer, ains tele ne senti '^'.

Ses frères, Gadifer et-Bétis, ont déjà fait à Alexandre le sacrifice de leur vengeance. Phésonas épousera donc Porus; Ydorus, Bélis ; Edée, Cassiel; EHot, Mai'cien. Une cinquième «pucele», qui n'était pas, comme les autres, enfermée dansPhéson, n'est pas oubliée : Éménidus envoie chercher Lydoine à Montflour pour tenir la promesse qu'il avait faite de donner sa main à Gadifer '*'.

Toutes les noces se célèbrent lorsque Porus est guéri de ses blessures. Et alors Alexandre, oubliant et la reine Candasse et le terme fatal prédit par les arbres du soleil et de la lune, tourne ses pas vers Babylone, qui reste à conquérir, et la couronne à ceindre lui dissimule la coupe empoisonnée qui l'attend.

Mais le trouvère sait bien quelle sera la fin du roi de Macédoine. Il févoque

C Ms. cité, fol. 173 v°-i74. Livre des prov. franc., 2' édition (iSSg), II, 333.

('' Locution proverbiale IVéquemment citée ''' Ibid. , io\. 176.

par nos anciens poètes ; cf. Leroux de Lincy, '"' Cf. ci-dessus, p. 9.

HIST. LIÏTEK.

3

18 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

mélancoliquement, en exprimant une dernière fois la conception du « large doneor », si chère au moyen âge :

Et li roys se départ, qui sa voie a hastee: Vers Babyloine va ; mainte terre a gastee. Helas ! pourquoi le fistl Veritez fu prouvée: Empuisonnés y fu ains que passast l'anee. Jamais de tel signour n 'iert faite dessevrec ; Moût par devroit Largece estre fort esplource, Car, quant ii roys morut, ele fu déclinée'".

On lui aurait su gré de s'ai'rêter là. 11 a tenu pomtant à ne pas prendre congé si vite des jeunes mariés, et leur a consacré encore cinq « laisses », dont la dernière, celle oîi il nous parle de lui-même, s'ouvre par ces vers, l'on sent que le poète est à bout de souffle :

Porrus et li Baudrains, Marcïens li Perssis, Betis et Gadifers, cil .v. que je devis, Orent chascuns moulliers toutes a lor avis, Et amerent l'un l'autre comme gent bien apris; Chascuns tint bien la terre contre ses anemis '-'.

Telle se présente à nous, dans ses grandes lignes, l'œuvre de Jacques de Longuyon <^l Si l'histoire littéraire ne lui a guère prêté d'attention jusqu'ici, c'est que, dans la légende française d'Alexandre le Grand, la question des origines, qui soulève tant de problèmes diillciles, a sollicité presque exclusivement la curiosité des érudits. Un poème compo.sé au début du xiv*" siècle, comme les Vœux du Paon, ne sem- blait pouvoir être qu'une œuvre de décadence,- fatalement médiocre et sans intérêt. Injuste préjugé. En réalité, malgré la notoriété dont ils jouissent, ce sont les ouvriers de la première heure, un Lambert Le Tort, un Alexandre de Paris, un Pierre de Saint-Cloud, qui sont de médiocres écrivains, se traînant ordinairement sur les récits inco- hérents hérités du Pseudo-Callisthène et de ses traducteurs latins, inventant peu, et réussissant rarement par des ([ualités de forme, plus rarement encore par des trouvailles psychologiques, à nous inté- resser et à nous émouvoir. Jacques de Longuyon, au contraire, doit beaucoup à son imagination, et nous devons beaucoup à son talent.

t'i Bibl. nat., iV. laôCf), fol. 187. "* Ibid. . fol. 188 v°. ''' Elle compte environ 8000 vers.

SON ŒUVRE : LES VOEUX DU PAON. 19

Admettons (puisqu'il le déclare lui-même) que le sujet lui ait été fourni par son protecteur, Thibaud de Bar, et déjà placé dans le cadre légendaire d'Alexandre. Par la manière dont il l'a traité, en y infusant l'esprit courtois et galant de la poésie lyrique, depuis longtemps dominant dans les poèmes d'aventure, il a transformé la rude matière épique et a réussi à lui donner un regain de vie et de popularité. C'est ce qui fait son originalité, ce qui le distingue de ceu\ qui avant lui avaient inventé, en marge des récits anciens, quelques épisodes nou- veaux qui, pour le fond, ne s'en distinguaient guère. Alternant les batailles et les cours d'amour, il sait varier son style comme ses tableaux. 11 ne manque, à l'occasion, ni de force ni de grâce, et presque tou- jours il a le sentiment de la juste mesure. Ses récits de combat sont longs, certes, mais ne paraissent pas interminables, comme il arrive si souvent chez ses devanciers dans le genre épique. Ses amoureux et ses amoureuses ne sont pas de la lignée de Tristan et d'Iseut; ils ont plus d'esprit que de passion et, par cela même, nous émeuvent peu. Mais nous savons gré au poète de ne pas tomber, en peignant leurs amours de bonne compagnie, dans les raffinements alambiqués cliers à Chrétien de Troyes et à son école.

Les Vœux du Paon obtinrent dès leur apparition et gardèrent pendant plusieurs générations un immense succès, dont nous allons grouper les témoignages*''.

I. Manuscrits. Paul Meyer déclarait, en 1886, qu'il en connais- sait une trentaine, sans les énumérer*^'. En 1921, M. Graeme Ritchie en a fait l'énumération et la description partielle : il arrive au chiffre de 3 1, en y comprenant deux transcriptions modernes, dont l'une ne contient que deux feuillets, mais il oublie un manuscrit de la Biblio- thèque de Copenhague, se trouvent les Vœux, suivis du Restor du Paon (n° xlvi du Catalogue des mss français de cette bibliothèque

''[ Mentionnons liors cadre, sans y insister, par un vamant chevaHer, Jean de La Heuse,

le tait que le surnom de « Baudrain », par lequel amiral de la mer de i35q à i36q (voir le

est designé le plus souvent Cassiel, undesprin- P. Anselme, Hisl. généal. des ornnds officiers

cipaux personnages de notre roman, a été Vil, 75Zi). On constate, comme nous rapprend

adopte au xiv" siècle , et s'est transmis pendant M. Max Prinet , la présence du même surnom

plusieurs générations dans quelques familles dans les familles Descamps (Artois), d'Esne

nobles de notre pays, notamment dans celle (Flandre) et de Tirel de Poix (Picardie). de La Heuse en Normandie, il a été porté i^' Alexandre le Grand. II, 268.

3.

20 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

publié par Abrahains, p. 120-122), et il ne fait mention ni d'un feuillet de parchemin contenant 112 vers, débris d'un manuscrit du XIV'' siècle, qui sert de couverture à une liève de 1 579-1680, relative à la seigneurie de Villemonteix, c"^ de S'-Pardoux-les-Cards (Creuse)*'', ni d'un débris analogue dans le ms. Arundel 280 du Musée Britannique, contenant 87 vers'-', ni enfin du ms. 189 de la Bibliothèque d'Épinal, copié au xv'' siècle, se lit un fragment de .43 vers''^'. Il note en outre l'existence d'un manuscrit disparu qui iigux'e, en 1/^07, dans l'inventaire de Francesco Gonzaga, capitaine de Mantoue**'; mais beaucoup d'autres, dont il ne dit rien, ont eu le même sort''''. Des manuscrits conservés, la France en possède 20, dont

I 7 à la Bibliothèque nationale'"', 1 à l'Arsenal, 1 à Épinal (fragment) et 1 à Rouen; l'Angleterre, 6; l'Allemagne, la Belgique, le Danemark et l'Italie, chacun 1. Presque tous sont du xiv' siècle. Beaucoup sont ornés de miniatures, dont les plus remarquables se trouvent dans les suivants : Donaueschingen 168'''; Londres, coll. de Franck M. Sabin, esq. ; Oxford, Bodléienne, Bodl. 264''''; Paris, Bibl. nat., fr. 12 565 ''••'.

Le poème de Jacques de Longuyon figure à l'état isolé dans sept de ces manuscrits (sans parler du fragment d'Épinal) : Bruxelles,

I I i9i;Londres,Brit. Mus., Harl. 8992 ; Londres, coll. de F. M. Sabin;

''' Ce feuillet, communiqué à l'auteur du taire de 1420, publié en 1906, à Bruxelles,

présent article par J.-B. Champeval, a été dé- pour la Commission royale d'histoire do Bel-

critdansles.4/ina/esfiii Midi, iSg'y, IX, 1 1 1-1 12. gique, par Georges Doufrepont, ils portent les

Il correspond aux vers 1763-1820 et 2o38- n°'iio, 170 cl 171; seul, le 1 70 nous est par-

208g de l'édition Bilchie. venu (Bibl. nat., fr. 12565).

''' Cf. Ward, Catnloijae of Romances . . . ''' Les numéros 2 1 65 et 2 1 66 du fonds fran-

(London, i8S,^), p. i55-i56. çais ne constituent qu'un exemplaire en deux

''' Décrit par Fr. Bonnardot , Bull, de la Soc. tomes. des (inc. te.vlcs français, 1876; le fragment v ■'' Quelques-unes des miniatures sont repro-

est publié , p. 112-11/1. duilesdans .1. II. von Ilefner-Alteneck , Tracliten

'*' /îo»iaHi«, IX, 5o8, art. 22. des christ lichen Miltchdlers (Francfort et Darm-

<*' Notamment le manuscrit acheté à Paris stadt, i84o-i85/i). en i3i3 pour la comtesse fl'Artois (ci-dessus, '"' Plusieuis miniatures sont reproduites dans

p. 3). La «librairie» du Louvre en possédait Strutt, Sports and Pastimes of the People of

trois (L. Delisle, Ilcch. snr la liir. deCh. V, England (Londres, i834), quatre dans Dib-

partiell,p. 188*^, n°" 1 i48-i i5o ; bien que le din, The Bihlioqraphical Decameron (Londres,

1 1 '18 soit inventorié « Le Retour du Paon », 1817), troi> dans The liiiik of Alcxander , t. Il

il débutait par le poème de J. de Longuyon, (éd. Hitchie, 1921).

comme le monire Vincipit du léuillel, (]ui ''' Sur la miniature qui ligure au fol. 189 de correspond au V. 44 de l'édition Bilchie) ; aucun ce manuscrit , voir ci-dessus, p. a , n. 1, et ci- ne s'est conservé. Il y en avait trois aussi dans dessous, p. 3q. celle des ducs de Bourgogne : dans l'iuven-

SON OEUVRE : LES VŒUX DU PAON. 21

Paris, Bibl. nat.Jr. y 1 65-2 166,2 167, 14972 et 2552 2. H a été aussi parfois incorporé dans les compilations qui ont groupé les poèmes du cycle d'Alexandre, et se trouve à ce titre dans neuf manuscrits. Mais, le plus souvent, il forme corps avec la suite que lui a donnée Jean Brisebarre, le Restor du Paon.

De l'étude comparative de ces manuscrits, à laquelle s'est livré M. Ritchie en vue de leur classification <'\ il semble résulter que le ms. 12 065 de la Bibliothèque nationale est à la fois le plus complet et celui qui mérite le plus de confiance. C'est d'après ce manuscrit, et en y joignant les variantes les plus notables des autres, que M. Ritchie a imprimé la première partie (Soi 1 vers) des Vœux du Paon^-\ et qu'il compte publier le poème tout entier. D'autre part, M. le D' Paul Hôg- berg, bibliothécaire de l'Université d'Upsal, travaille à une édition critique, qu'il espère avoir terminée avant 1926.

II. Représentations figurées. Carpentier a inséré dans le Glossa- rium de Du Cange un article complectissime , se lit cet extrait d'un compte de Robert de Seris : Une selle à parer à palc^'roy, ... siège le veux du paon, et les Accomplissemens tout d'ivnire. Il s'est mépris en commentant le mot accomplissement , il a vu un terme technique : i> Accomplissement nos\vi Ornamentum dixerunt, quo res qusevis com- pléta redditur»'^'. Legrand d'Aussy, qui a signalé cet extrait, fa fort bien interprété'"^, grâce à la connaissance du titre complet des Vœux du Paon, figurent les « Accomphssements» des vœux et les « Ma-

riages »'^'

Robert de Seris fut attaché au service de Raoul 1" deBrienne, comte d'Eu et connétable de France, depuis 1882 jusqu'à la mort de ce prince (19 janvier i3/i5), puis à celui de son fils Raoul II. Chargé de liquider les dettes de Raoul I", il réunit les documents relatifs à cette opération dans le manuscrit cité par Carpentier''^'. L'article qui

<■> The Bnilt of Alea-ander, t. II, p. xlix- Cange, avec de vagues indications d'origine

cviii. telles que : » le Roman d'Alexandre part. 2 ms. »

<-' Ibid., p. 107-248. (art. adjornare 2 ) , ou «ex Poemate Ms. Alex.

('' ce. la définition qu'il donne, d'après cet parte (art. *afflujere), etc. Ces extraits

exemple, dans son Glossaire fraiiçois. La nié- viennent du ms. Bibl. nat. , Ir. 12667, dont il

prise est d'autant plus surprenante que Carpen- sera question ci-dessous, p. 35, note 1. tier avait fait des extraits des Vccux du Paon '*' Notices et extraits , V, 118.

(Bibl. nat., nouv. acq. lat. 2126, fol. /i v°), '^' Cf. ci-dessus, p. 5.

dont la plupart ont été insérés par lui dans Du ''' Aujourd'hui Arcb. nal., JJ 269.

22 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

nous intéresse fait partie du compte produit par « GefFroy Le Breton, selier du roy», et vise une fourniture non datée, mais faite vraisem- blablement en i343 ou i344- En voici le texte intégral :

Item, pour une selle a parer a palefroy, les arçoniiieres d'ivuire a .ij. dames et ij. roys, un lyon et un petit enfan[t] ; et ou siège le[s] Veus du Paon et les Accomplisse- vie ns , tout d'ivuire; et dessus un oriiier de drap d'or, les ailerons de veluel vermeil, en chascun une dame de brodeure qui tienent en leurs mains .ij.grans harpes; pour

la bride et le demeurant, .lx. 1 [ivres] p[arisis]i".

On sait que l'usage de reproduire sur les différentes parties d'une selle des scènes historiques ou romanesques est fréquemment attesté au moyen âge'"^'. Les trouvères eux-mêmes se sont ingéniés à fournir des modèles aux artistes. Si touffu que puisse paraître le sujet des Vœux du Paon, traité par Geffroy Le Breton sur la selle fournie à Raoul de Brienne, il l'était certes moins que celui que Chrétien de Troyes a décrit comme figurant sur la selle du palefroi d'Enide :

Li arçon estoient d'ivoire, S'i fu antailliee l'estoire Comant Eneas vint de Troie, Cornant a Carfage a graiit joie Dido en son lit le reçut.

Comant Eneas la déçut, Comant ele por lui s'ocisl, Comant Eneas puis conquist Laurente et tote I^onbardie '**.

Fréquemment aussi, la tapisserie a illustré la littérature du moyen âge. Dans l'inventaire de Charles V ( 1 38o), figurent « les deux tappiz des NeuJ Preux»; dans celui de la duchesse de Bourgogne (i4o5), nous trouvons trois pièces mentionnées comme représentant les Vœux du Paon, et une autre dont le sujet est ainsi indiqué : Cassamus et le roi Alexandre '^'^K Ajoutons que les NeuJ Preux , traités par la sculpture monumentale ou par la peinture à fresque, décoraient souvent les châteaux princiers au commencement du w" siècle'*'.

'■> Ms. cité, toi. 6 \-\

m Victor Gay, Gloss. archcol. (Paris, 1887), art. Arçon; Ahvin Scliullz, Das liôfische Leben... (a'édit., Leipzig, 1889), I, 489; Emile Mo- linier, Hùt. géncr. des arts appl. à l'industrie ( Paris, _ 1896, in-fol.),I, 197-198 et ■J08-209.

Cl Érec ei Énide. v. 5337-5345 (2' éd. in-ia de \V. Foerster, Halle, 1909, p. i48).

'*' Jules Guitfrey, Ilist. de la tapisserie (Pa- ns, 1886, in-4''), p. 5o, 54, 55; cf. , du même,

clans les Mcm. de la Soc. des Antiq. de France, XL (1879), 97-1 10, «Note sur une tapisserie représentant Godefroy de Bouillon , et sur les représentations des preux et des preuses au XV* siècle».

''' Outre ia note de Guiiïrey citée ci-dessus, voir dans L'Arte, t. VIII, p. 94 et s. (Roma,

1905, in-4°), un article de Paolo d'Ancona, intitulé : Gli uffreschi del castcUo di Manta iiel Salazzese.

SON ŒUVRE : LES VŒUX DU PAON. 23

m. Influence sur la littérature française.

A. Quatorzième siècle. r Les Vœux de l'Épervier. Un poète anonyme, peut-être un Messin, en qui l'on a voulu, sans indices cer- tains, reconnaître Simon de Marville, trésorier de la Grande Eglise de Metz et agent diplomatique de Henri de Luxembourg, a composé un court poème (562 vers), en forme de chanson de geste, sur l'expé- dition d'Italie, ce souverain trouva la mort. Le seul manuscrit qui nous en soit parvenu <'' le fait précéder de ce titre : Si après trouvères les voulz (lue les nobles princes et seigneurs vowont et firent ondit voiaige de Romme. . . Dès le début s'affirme l'imitation des Vœux du Paon:

Après ce que Hanray oit dedens Mets conquis, Et a force de bras de lour guerre acomplis '-'...

Beaucoup de vers sont ainsi plus ou moins textuellement reproduits, comme l'a montré M. Fr. Bonnardot''^', au mémoire duquel il nous suffira de renvoyer le lecteur pour tous les éclaircissements philolo- giques. La première scène est la suivante. L'épervier de Waleran, frère de Henri de Luxembourg, ayant rompu ses «jels», vient se faire prendre sur la table autour delac|uelle se trouvent assis, à Milan, le roi des Romains, sa femme Marguerite, et douze chevaliers de la cour d'Allemagne, auxquels se joint bientôt le prince Waleran. Sur finitiative de Thibaud, évêque de Liège, qui évoque la scène des « vœux» dans le poème des Vœux du Paon, et qui « voue » le premier, dix vœux en tout sont solennellement faits par les chevaliers et par Henri de Luxembourg lui-même. La suite du récit, qui comprend essentiellement le siège de Brescia, l'entrée à Rome, les combats au « Champe de Flours» [Campa dei Fiori) et la mort de Henri à Buon- convento, nous montre l'accomplissement de ces vœux. Le poème se termine par des « regrets » mis dans la bouche de Henri de Namur :

Et Hanry de Namur demoinne teit dolour

Que tous ces draps despiece environ et antour

Et dist : « Ploréz, t)arons, hui perdons le meillour

n Que onque pourtaisse arme ne maintenist honnour. . .

(') Bibl. de Metz 83i (jadis 81), ms. du mi- ''' Cf. le début des Vœux du Paon, ci-dessus,

lieu du XV' siècle, dont il a été parlé ici-même p. 6. [Histoire littéraire, XXXV, 591 ). '"' Mémoire cité ci-dessus, p. 2, n. 1.

24 JACQUES DE LONGLVON, TROUVERE.

" Ha[ï] ! Jhesu Crist sire, par queille desamour « Avez heus mis a mort le muedre empereour " Que fut pues Alixandre le lairge donneour ? "

Suivent ces deux vers, et c'est tout :

Dont l'emportent a Pize. Je prie au Creatour Que s 'ame soit salvee en la seiestre honneur.

Bien que la fiction et la réalité n'y concordent pas toujours stric- tement, la date des Vœux de CEpervier ne saurait être postérieure de beaucoup aux événements qui l'ont inspirée. L'œuvre est essen- tiellement un document historique, et l'enthousiasme qui y règne témoigne que le poète improvisé avait plus de loyalisme politique que de talent littéraire.

Ce poème a été lu, à la lin du xiv^ siècle, par l'infatigable compi- lateur liégeois, Jean des Preis, dit d'Outremeuse, qui en a fait une rédaction abrégée en prose pour l'insérer dans son Myreur des /iJ5/or5'''; il suffit de signaler le fait, resté inconnu des éditeurs des Vœux de l'Epervier comme de ceux du Myreur ^'^K

Les Vœux du Héron. Histoire et fiction se mêlent également dans une autre composition, conçue dans la même forme épique, qui comprend ^l^o vers, et qui se termine par cet explicit : Chi fuient leur (corr. : les) V eus du Hairon^^K

Nous ignorons le nom de fauteur, mais ce devait être un trouvère w^allon. 11 date et localise, dès les premiers vers, la scène dramatique qu'il a imaginée :

Ens cl mois de setembre, qu'estes va a déclin, Que cil oisillon gay ont perdu lour latin , Et si sokent les vignes et meurent li rosin,

''' Eklit. Borgnet et Bormans, I. VI (Bru- de Berne, Méni. sur l'anc. cheialeric , 111, 1 1 ;)-

xelles, i88o),p. i32 et suiv. 187, avec une analyse développée (p. 11-20)

'"' Ch. Bonnier cite Jean des Preis, mais, et de longues noies historiques sur les person-

ignorant l'existence du poème des Vœux de nages qui y ligurcnt (p. 2 1-1 18). Autres édi-

l'Epcnier, il considère comme ayant une valeur lions : par B. Clialon et Ch. Delecourl .dans la

historique le témoignage du chroniqueur sur coll. de la Soc. (/« bibliophiles de ^^ollf, i83(),

tune aventure arrivée h l'évéque de Liège» etparTh.WngUl, Political poemsandson()s. . .,

{Otia Merseiana, III, ^î^). I ( 1869), i-25. Sur les manuscrits, cf.d. Dou-

'' Publiée, en 1 '781, par La Curne de Sainte- Irepont, I.illér. franc, à la cour des ducs de

Palaye, d'après le ms. 323 de la Bibliothèque Bounjoijnc (Paris, 1909), p. 54, note.

SES IMITATEURS. 25

Et despoillent li arbre et cœuvrent li chemin ,

L'an M. CGC. XXXVIII, ainsi le vous affi,

Fu Edouars a Londres, en son palais niarbrin. . .

Robert d'Artois, banni de France et hôte du roi d'Angleterre, a chassé au faucon et pris un héron. H l'apporte aux cuisines royales, le fait cuire et placer entre deux plats d'argent. Puis, prenant avec lui deux joueurs de vielle, un joueur de « guiterne » et deux nobles « puchelles » gui chantent des refrains à danser '•), il entre dans la salle du palais en s'écriant :

-< Voidiés les rens, voidiés, mauvaise gens falis !

« Laissiés passer les preus cui Amours ont sousprins :

« Vechi viande as preux ! >>

Et ironiquement, il continue :

« Le plus couart oysel ay prins, ce m'est a vis. . .

« Et puis que couart est, je dis, a mon avis.

« C'au plus couart qui soit ne qui oncques fust vis

« Douerai le liairon : ch' est Edouart Loeïs,

'< Deshiretés de Franche, le nobiie pais,

" Qu'il en estoit drois hoirs, mes cuers li est falis

« Et, por sa lasqueté, en morra dessaisis,

« S'en doit bien au hairon voer le sien avis. »

Le roi Edouard rougit et frémit de colère, mais il accepte la leçon : il fait vœu de passer en France avant la fin de l'année. Suivent les vœux des nobles assistants (et d'abord celui de Robert d'Artois lui- même) : grands seigneurs, comme les comtes de Salisbury, de Derby et de Sufîblk, ou guerriers célèbres, comme Gautier de Mauni, Thierri de Falcomont et Jean de Beaumont. Deux femmes y prennent part :1a (ille du comte de Derby et, en dernier lieu, la reine d'Angle- terre, dont le vœu, pris à la lettre, inspire à La Curne de Sainte- Palaye cette remarque, qui sent bien son dix-huitième siècle: «Sa «promesse de se tuer avec son enfant, si elle ne prend part à l'expé- « dition du Roi, est d'une atrocité qui révolte la nature et la raison ^^^ ». Le trouvère a tenu à nous tranquilliser à ce sujet. Ses derniers vers

'■' C'est, avec un plus grand apparat , ce que La pucele se lieve, i. jougleor la guie,

fait Eliot dans les Vœux du Paon {Bit}), nal.. Devant lui va jouant a une cymfonie.

fr. 12565, fol. ICI v°): r-) Ouvr. cité,p. i8.

HISÏ. LITTÉR. XXXVI, /

26 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

racontent en effet le débarquement des souverains anglais dans les Pays-Bas :

De ïHoec en Anvers li Rois ne s'arrosta. Quant outre son venu, la dame délivra, D'un biau fils gracïeus la dame s'acouka ; Lyon d'Anvers ot non , quant on le baptisa : Ensi le franque dame le sien veu aquitta.

Quant aux autres vœux, il ne s'est pas soucié, comme les auteurs des Vœux du Paon et des Vœux de l'Epervier, de nous en raconter les « accomplissemens ». Le plaisir de les avoir formulés lui a sans doute suffi, bien qu'il évoque, en terminant, leurs terribles conséquences :

Ains que soient tout fait, maint preudomme en morra, Et maint bon chevalier dolent s'en clamera, Et mainte preude femme pour lasse s'en tenra. Adonc parti li cours des Englès par delà.

Au point de vue littéraire, les Vœux du Héron sont notablement supé- rieurs aux Vœux de l'Epervier. On y seul moins le pastiche, et les K voueurs » ont plus de relief que ceux qu'a mis en scène l'anonyme de Metz.

Hucfues Capet. Dans la longue préface qu'il a placée en tête de son édition de la chanson de geste de Hugues Capel^^\ le marquis de La Grange a eu le mérite de signaler les rapports qui unissent un épisode de cette chanson au thème des Vœux du Paon. Rappelons brièvement les faits ''■^'. Dans un repas présidé par la reine Blancheflour et auquel assiste Hugues, on sert un paon rôti.

Quant l;i dame le voit , adont ne s'alenty,

Et dist : « l-'ortez k Huez que voy devant my ;

« C'est le viande au[s] preus, et il [!'] a deservy ».

Le serviteur obéit, et aussitôt Hugues se recueille :

Le paon esgarda el moul ala pensant Du veu que Porrus fist , si ala ramembrant Du vieilart Quassamus, dez aullres ensievant. Comment lez aquievoient en honour exauchant'".

'"' Paris, i86/i (coll. des Anciens poêles de '*' Cf. ouvr. cité, p. xx-xxi.

la France). O Ibid., p. 69-60.

SES imTATEURS. 27

Le repas a lieu dans Paris assiégé par une armée de plus de cent mille hommes. Tout en se disant « diseteus » de prouesse, Hugues fait « au noble paon » un vœu chevaleresque :

« Car je veu au paon, si comme aventm-eus, « Que demain au matin voray estre soingneus " De partir de Paris, et m'en iray tous sceuis « Tout droit au pavillon véoir no[s] hayneus. « me comi)at[e]ray à ungprinche ou à deus « Au[s]quelz sera par moy donné ly cos morteuls, « Et puis m'en reveniay se j'en suis éureux, « Et se jou y muir, Dieu soit à m'ame piteus. »

Malgré la défense de la reine, il part et tient largement parole*''.

Un autre épisode, quoique le marquis de La Grange ne l'ait pas remarqué, trahit chez l'auteur de Hugues Capet l'influence de Jacques de Longuyon. Quand Hugues est devenu roi de France, Drogues de Venise prend congé de lui, en lui disant qu'il doit aller

« en ung aultre régné « (Et sachiez vraiement que trop ay demoré) « Pour la besongne faire que jou ai en pensé.

Et quel besoingne? Sire, ne le m'aiiez celle.

Sire, dist ly vassaulz, ja vous sera conté :

i< C'est pour vengier mon père, Aimer le doutté, « Que ly fort roy Clamas a mort et afiné ...»

Hugues lui promet trente mille soldats avec six de ses bâtards pour prendre sa vengeance'-'. Malgré la différence des circonstances, on ne peut méconnaître une imitation : Hugues s'est substitué à Alexandre, et Drogues à Cassamus, il est vrai, mais ce «Clarvus, lefel Soudan )>, que Drogues et les Français sont décidés à aller combattre à La Mecque (et qu'ils trouvent, en fait, assiégeant Venise, Drogues le tue) , est manifestement une réplique du Clarvus qui, dans les Vœux (lu Paon, tombe sous les coups de Cassamus.

4" Le Restor da Paon. Ce poème, dont l'auteur est Jean Brise- barre, sera étudié plus loin dans l'article consacré à ce trouvère '"*'.

''' ffujuM Capef, p. 61 (l'épisode s'étend jus- ''^' Haijaes Capet , p. i82-i83 ; cf. p. 236 et

qu'à la p. 84); cf. Histoire littéraire , XXVI, suiv.

i33 et suiv. Cl Voir ci-dessous, p. 38 et suiv.

28 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

Le Parfait du Paon. Ce poème, dont l'auteur est Jean de LeMote, sera étudié plus loin dans l'article consacré à ce trouvère*''.

Le Roman de Perceforest. Ce n'est pas seulement dans la poésie du xiv"" siècle que les Vœux du Paon ont trouvé de l'écho. Une immense compilation en prose, le roman de Perce/bresl , en est aussi tri))utaire. Les critiques ne sont pas d'accord sur la date à laquelle elle a été composée : Paul Meyer ne la juge pas antérieure au xv* siècle, se fondant sans doute sur le fait que les manuscrits qui nous l'ont conservée ne remontent pas plus haut'"-'; Gaston Paris pense que la composition a prendre « une longue suite d'années » et être terminée «vers i34o)''^^. Le plus probable est, semble-t-il, que Perceforest appartient au xiv" siècle, et plutôt au deuxième qu'au troisième tiers de ce siècle. L'auteur ne s'est pas fait connaître, et aucune conjecture sur sa personne ne paraît possible encore, l'œuvre n'ayant pas été étudiéeà fond. En tout cas, le romancier s'est proposé de rattacher arti- ficiellement la légende d'Alexandre le Grand à celle du Saint-Graal, et, à cette lin, il a fait appel aux données que lui fournissait une rédac- tion de la fin des Vœux du Paon, en les modifiant pour les besoins de la cause. Alexandre, en compagnie de Porus, de Cassiel, de Bétis et de Gadifer, est poussé par la tempête en Grande-Bretagne. Les peuples de l'Angleterre et de l'Ecosse attendaient précisément deux rois, qui devaient venir de la mer : Alexandre leur donne en cette qualité Bétis et Gadifer. Dans la forêt impénétrable de Darnant habitait un enchan- teur du même nom, qui désolait le pays; Bétis y pénètre, tue l'en- chanteur, et , en souvenir de ce haut fait, il reçoit le nom de Perceforest (fait à l'imitation de celui de Perceval). Après beaucoup d'aventures et de magnifiques tournois, douze nouveaux chevaliers font des vœux, Alexandre se rembarque, avec Porus et Cassiel, et prend le chemin de Babylone. Perceforest et Gadifer restent en Grande-Bre- tagne; leurs aventures et celles de leur entourage y continuent à perte de vue'*'. Tenons-nous-en là. \' Histoire /i»em/re consacrera un article spécial à ce roman; nous n'avions, à cette phice, qu'à indiquer ses points tl'altache avec le poème de Jacques de f^onguyon.

Cl Voir ci-dessous, j>. 7^ et suiv. ticle intitulé : «1.6 Conte de la Ihsc dans le

'*' Alexandre le Grand, Il , 364. roman de Perceforest»).

<'' Romania, XXlll, 8/» (au cours d'un ar- ''! Cf. (i. Paris, art. cité, p. 85-87.

SES IMITATEURS. 29

Vers la fin du siècle, le succès des Vœux du Paon n'est plus aussi général, les désastres qui marquèrent les débuts de la guerre de Cent ans ayant donné un autre cours aux aspirations, du moins chez quelques esprits d'élite. C'est ainsi que Philippe de Mézières, dans le Soiicje du Vieil Pèlerin, dédié à Charles VI en iSSg, invite la jeunesse par la bouche de Vérité, à se garder « des rommans qui sont rempliz «de bourdes et qui attrayent le lysant souvent a impossibilité, a «folie, vanité et pechié, comme. . . les bourdes des Veuz du Paon^^\ « qui nagueres furent composées par un legier compaignon , dicteur de «chansons et de virelays, qui estoit de la ville d'Arras''^'». Mais la bourgeoisie, surtout aux Pays-Bas, en fait encore ses délices, et son interprète, le chroniqueur Jean des Preis, dit d'Outremeuse, rédi- geant, vers i3g5, les premiers chapitres de son Myreur des Hisiors, écrit le plus sérieusement du monde : «Item, l'an 11'= et lix, avient «tout l'hystoire ou li paons fut tueis et vovveisde la chevalerie, dont « ons at tant parleit mainte fois, qui trop seroit long a racompter. Et « por tant qu'ilh en sont fais des libres qui continent la matere asseis « véritable, si f avons droit chi lassiet a mettre, et deveis savoir que [li] « pawons fut ochis, et li vowe fais le promier jour de may fan dessus «dit^^^i..

B. Quinzième siècle. Quelques manuscrits des Vœua; du Paon furent encore copiés au quinzième siècle, et le souvenir du poème se maintint quelque temps, surtout dans les provinces appartenant à la maison de Bourgogne. De sortit fidée des fêtes retentissantes des Vœux du Faisan, célébrées à Lille, le 17 février 1 454, par Philippe le Bon, une foule de seigneurs s'engagèrent solennellement à se croiser pour reconquérir Constantinople sur les Turcs. Mais la che- valerie, comme la littérature qui s'en inspirait, était en pleine déca-

'"' Ms. : payen. un peu de confusion , il dit que deux che-

''' Texte allégué pour la première fois, en vaiiers «anioient une pucelle. . . , et la pu-

1743, par l'abbé Lebeuf [Hist. de l'Acad. des «celle les faisoit semblans d'ameir anibdois,

Inscr., t. XVI, p. 233), reproduit ici d'après «et elle ne faisoit d'eaux que sa eove[r]iure,

le m s. Bibl. nat. , fr. 22542, fol. 245''; cf. ci- «car elle amoit un altre, qui fu nomineis Po-

dessous , p. 07. (1 rus.... Et estoient nommeis les deux chevaliers

''' Ed. Borgnet et Bormans, I ( i864), 10g- «musars qui amoient la pucel[le], ly une Cas-

110. L'auteur poursuit cependant et, ratta- » sanius [lire : Cassamus] et li allre Balde-

chant un usage local de Liège à une scène de «rains [var. Baldanis), et la demoisel[le]astoit

Phéson , dont il parle de mémoire, non sans «nomee Ephesonas».

30 JACQUES DE LONGUYON, TROUVERE.

dence, et les vœux prononcés à cette occasion restèrent lettre morte''-. Pourtant, vers le milieu de ce siècle, notre poème fut abrégé en prose et prit place dans deux compilations sur Alexandre, l'une due à Jean Wauquelin, faite à la demande de Jean II de Bourgogne, comte d'Etampes, vers i448''^^ l'autre anonyme, conservée seulement dans un manuscrit de la Bibliothèque de Besançon*^'.

IV. Traductions et imitations en langues étrangères.

A. En néerlandais.

En 1847, Erocheur a signalé'*' dans les papiers de feu J. F.Willems l'existence de deux fragments en néerlandais traitant le sujet des Vœux (la Paon et comprenant, l'un 1890 vers, l'autre à peine une centaine. Le premier a été publié, avec introduction et commentaire, par le D' Eelco Verwijs, en 1869'^'. L'éditeur y a joint'*^' le texte d'un autre fragment de 177 vers, alors en la possession de son ami le professeur M. de Vries, aujourd'hui dans la bibliothèque de la Société de litté- rature néerlandaise de Leyde, 1 195, qui semble appartenir à un rifacimento, mais qui parfois reproduit plus fidèlement le français'''. Le fragment le plus court, publié par Alph. Willems dans Taal en Letterbodc, 11 (1871), correspond fidèlement à une partie du grand

^'' La dernière publication sur les Vœua' du. Dans les Vœux du Paon. Cassamus, prié de

Faisan est celle de M. (i. Doulrejiont, Notices jouer au\ échecs, se dérobe en ces termes (éd.

et extraits. XL!, i-r>8. Ullchie, v. 2710 et s.) :

C^l El non de Jean Sans Peur, duc de Bour- ^ p^,, ,.^^. ,_ ^-^^ Cassamus, «je ne m'en sai aidier !

gogne, comme le dilV Histoire littéraire. XXIV, jg ,„| „„, drois vilains pour franc lionme airier :

198; cf. P. Meyer, Alexandre le Grand. Il, » Entre nioy et un buef ferons un ours danssicr;

Sao, et G. Doutrepont, La littér. franc, à la » C'est tout quanques je sai, après boire et mangier.»

cour des ducs de Bournoqne, p. i43. n . i- i a i„„...,.,ri r..»,Trr.on»

m r-i n \M •' ^ '.. II o o lin Y a rien d analogue dans le grand II agment,

' ' (jl. P. Meyer, ouvr. cite. 11, iao. •■' i-, 1 1 ,-, / i.-j ,, wn. viv\-

,., , .. , .■'...' ,, T.- . mais on lit dans le petit [ibid., p. xvill-MX). ' ' Article intitulé ; Histoire romanesque "^

d'Alexandre le Grand. . . , dans le Messager des " le l'cm ^en gereclit dorpman

sciences historiques ( Gand , 1 8/17 ) , p. Aa'o. « ''•■"''■ ■"«' '■'^" ''"''P^'" .'"J" -, it) D f m ' oa «II' ende uiiin esel soiiden «aie '•' «Oman wnn CassaHiHs Gronineren, i8oq; ii cmn, uiju i ^, c 11 iiir .L I Il I I I I « Doen Obsen dansen ende springlien ; tasc. a de ia liibhotheek van mulilelncilerlnml- , 1 „„ ,i;„ ,v,on , , Il r- m I 1 J- !• «Mer van englicncn andren (linnhen sche Lettcrkunde. p. p. H. L. Molt/.er). Ce Irag- ,,,^„ ç^^i,. ^j ^.gj [c„rr. niet] vermeten ment fait suite , dans un manuscrit de la Biblio- , Sonder in drinken ende in eten. » thèque de l'Académie des .Sciences d'Amster- dam, à une traduction néerlandaise du Remarquons que ce texte repose sur un des Roman de la Hase. nombreux manuscrits qui, pour le vers 2712 '*' Ibid.. p. xv-xx. d^* Vœux du Paon, donnent la leçon suivante : ''' Ce cas se présente pour le passage suivant. Entre moy et un asne ferons les 4iim damier.

SES IMITATEURS.

31

fragment et n'a pas d'intérêt pour nous. Tous ces fragments ont été écrits au xiv" siècle.

Seul le fragment de 1890 vers mérite de nous arrêter. Il corres- pond aux vers 1-2882 des Vœux du Paon, et nous permet de nous faire une idée du rapport des deux ouvrages. Le poète néerlandais entre exactement en matière comme le poète français :

Na dien dattic edele raan Âlexander Dedef'ur wan , Die stat, die vast was ende groet, Ende hi Messise sloech te doet, Den hertoge van soe hogen prise , Ende hi met heme vorde Dariso,

Ende dat gehuwet was Floridas, Daer die brulucht groet af was, Voer hi te Tarsen met bliden sinne Sien die scone coninginne Candacen , die hi met trouwen Minde boven allen vronwen '•'.

Parla suite, il abrège et modifie souvent, mais en conservant les données générales et le ton de son modèle. Nous avons cité plus haut'""* l'apostrophe de Cassamus à ses neveux; on la retrouve, non moins crue, dans le texte néerlandais :

Doe Cassamus dese wort verstoet Wart hi gram in sinen moet , Ende seide : « Quaethoren sone, groniart, « U helt Claerwijs die oude vieJiart « Belegen, gine dorst noit bestaen, " Dat gi hadt poingis gedaeti « Jegen hem ende utegevaren : « Gi seit u selven lange sparen.

« Dies ic bem out ende sere verpijnt, « Aise wel ane minen iichame scijnt, « Wildi mi daer omme verbieden ; « Tornieren metten andren iieden.** « Bi Gode, haddie mine wapine an, « Gi sont mijns node ontbeiden dan ; « Gine wart noit mijns bruder kint '''

Les scènes de la vie courtoise au château de Phéson, notamment le jeu du Roi qui ne ment [dat Conincspel) et la partie d'échecs, se déroulent en gros comme dans le poème français. Le fragment néer- landais s'arrête précisément au coup d'autorité de Cassamus, qui met lin à la partie*''':

Cassamus, die dit verstoet, Hem verblijdde herte ende moet, Ende sloech dat spel omme ende seide « Gi sijt mat nu aile beide ,

''' Roman van Cassamus, p. i.

'*' Ci-dessus, p. 7.

''' Roman van Cassamus, p. 23, V. 55 1 et s.

« Ende vanden spele es mijn die ère ». Doe logense allegadre sere. Doe riep hi datmen brachte den vvijn, Dies si te biider souden siin (s).

sijn^

'*' Voir ci-dessus, p. 9. '*' Roman van Cassamus,

i883-

32 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

L'auteur, comme on voit, ne vise pas plus à l'originalité pour les détails que pour le fond de son sujet. La Forme qu'il lui a donnée est d'ailleurs hien inférieure à celle qui a assuré le large succès du poème français.

B. En écossais.

Sous ce titre : The Buik oj tlie most noble and vailzeand concjnerour Alexander the Great, l'imprimeur Alexander Arbuthnot a publié à Edimbourg, vers i58o, un long poème écossais dont aucun manuscrit ne nous est parvenu. De l'édition elle-même on ne connaît qu'un seul exemplaire, d'après lequel une réimpression à petit tirage a été exé- cutée et distribuée aux membres du Bannatyne Club en i834- C'est le texte d'Arbuthnot qui sert de base à l'édition entreprise par M. Graeme Ritchie et mentionnée plus haut''', laquelle doit former quatre volumes. Seul le tome II a para jusqu'ici; le tome I", qui doit donner les éclair- cisssements nécessaires sur la date et l'auteur du poème, paraîtra le dernier. Dans ces conditions, il nous est difficile de parler en pleine connaissance de cause du Buik oJ Alexander ; voici ce qui nous paraît devoir être retenu dans l'état actuel de la question'-'.

L'auteur n'a pas fait connaître son nom, mais il a donné, dans les derniers vers, la date à laquelle il a terminé son œuvre : i /i38. Il faut s'en tenirlà,écarter résolument l'opinion qui voudrait attribuer le Buik oJ Alexander au célèbre poète écossais John Barbour, mort avant la fin du XIV" siècle, et enregistrer comme une simple hypothèse celle qui en voit l'auteur dans David Rate, confesseur du roi d'Ecosse Jacques I".

Cet auteur, quel qu'il soit, n'a pas prétendu à l'originalité. H fait plusieurs fois allusion à la nature de son travail , la langue du modèle qu'il suivait et à ses efforts

To follow thaï iu franche I taïul wriuiii , ou encore

To raak il on sa gude manere. Sa oppin sentence and sa clere As is the Irenche'-".

'•> Ci-dessus, p. 6, note i. doctorat), et A. W. Ward et A. R. Waller.

•'' Cf. Albert Ilermann, [/n<er5«fAHnr/p«r/ier TIte Cainliri'lrieHistorv qf Engl. Litcratur{Cam-

das Scottische Alexanderbuch » The Buik of. . . bridge, lf)0<S) , Il , io4 et 448-449.

Alexander the Grealo (Halle, i8cj3; thèse de ''* A. Hermann , ouvr. cité, p. lo.

SES IMITATEURS. 33

En fait, il a traduit et mis bout à bout le Fiierre de Gadres et les Vœax du Paon, et il s'en est tenu là, de sorte que son poème ne com- prend qu'une faible portion, la plus récente, de la légende d'Alex- andre''^. M. Ritchie nous donne côte à côte le texte de l'anonyme écossais et celui de Jacques de Longuyon pour la première partie des Vœnx du Paon : on constate que le traducteur est généralement fidèle à son modèle, mais qu'il lui arrive parfois de f abréger, ainsi que favait fait avant lui le traducteur néerlandais. Tenons-nous-en à cette constatation, une comparaison minutieuse ne pouvant trouver place ici. 11 nous parait suffisant de reproduire les vers du Baik oJ'Alexander qui correspondent au début de .Jacques de Longuyon'"^' :

Qulien Alexander, tlie Icing of prys, And Daums did Iiis wife to spouse,

Had discumfit tlie dulce Betys Syne towart Ters lie went in liy.

And Dedifeir, tlie Pair citie, Gled in hart and richt ioly,

Had wonnen , quhair Fioridas tlie fre To se Candas, ihe f'air of face ,

Beleuit with him as of house Tliat had him Iiikkin in iuffis tace W.

Un autre auteur écossais s'est proposé une tache beaucoup plus considérable. Sir Gilbert Hay, qui écrivait vers la fin du xv' siècle, a composé un poème d'environ 20,000 vers, qui renferme toute l'his- toire légendaire d'Alexandre depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Le seul manuscrit connu se trouve au château de Taymouth, en Ecosse. 11 esta croire qu'il ne sera pas publié intégralement avant longtemps; mais grâce à deux mémoires de M. Albert Hermann '*), on peut s'en faire une idée générale. C'est une compilation dont le Roman d'Alexandre français, tel que l'a publié Michelant en 1846'^', paraît avoir fourni la part la plus importante, mais il entre bien d'autres éléments'*^). Qu'il nous suffise de noter que le Fuerre de Gadres et

<■' Le Buik of Alexander est donc tn>s diffé- stâdtischen Realschaîe zu Berlin. Ostern 1 8q8).

rent du King Alisaiinder anglais, poème imité The Forraye of Gadderis. The Wowis. Ëx-

du poème anglo-français d'Eustache de Kent tracts from Sir Gilbert Hay's <. Buik of King

connu sous le nom de Roman de toule clieva- «Alexander the Conquerour» (Berlin, 1900;

/me; cf. P. Meyer.ouvr. cité, II, 294-299. même recueil, Ostern 1900).

<=) Cf. ci-dessus, p. 6. (') Bibliothek des lilerarischen Vereins in

' ' Grœme Ritchie, ouvr. cité, p. 107-108. Slultijart, t. XIII.

« The Taymouth Castle Manuscripl of Sir « Le plus imprévu est certainement une

Gdbert Hay's «Buik of King Alexander the imitation du célèbre Lai d'Aristolc du poète

«Conquerour« (Berlin, 1898, in-A"; Wissen- français Henri d'Andeli (A. Hermann, The

schaftliche Beilage zumJahresherichtderZwôiflen Taymouth Castle Manascript. . ., p. i3).

HIST. I.ITTKR. XXXVI. K

34 JACQUES DE LONGUYON, TROUVÈRE.

les Vœux du Paon y ont aussi ti-ouvé place, mais sous une forme très abrégée, que M. \. Hermann a publiée en entier. Nous laissons aux historiens de la littérature écossaise la tâche délicate de déterminer dans quelle mesure Sir Gilbert Hay a puisé dans le Buik of Aleorander et dans le poème français des Vœux du Paon. En tout cas, il ne les a pas suivis de très près, comme suffira à le montrer le début de la partie qui nous intéresse, The Vowis :

Than tuke the king in [)urpois (or to pas In middill Ynde to help the quein Candas, Of quliiik the vay lay sum pairt throw caldere Nere by Dauriz, that vas a gret citie Of cjuhilk the lord is callit Famear. . . '".

G. En espagnol.

Le marquis de Santillana, dans une lettre célèbi'e, écrite entre 1 449 et iA54i mentionne, parmi les anciens monuments de la poésie castillane, une composition à laquelle il donne le titre de Los Votos delPavon et qu'il rapproche, au point de vue de la forme, du Libro de Alexandre et du Libro del archipreste de Hila (Juan Ruiz)'-l 11 nous apprend par cela même que ce poème, aujourd'hui perdu, était écrit en vers analogues à nos alexandrins, groupés en quatrains monorimés. Tout porte à croire que c'était une imitation des Vœux da Paon de Jacques deLonguyon, probablement antérieure à la fin du \iv° siècle.

Dans la Concjuhta de Ultramar se trouve la description d'une fêle che- valeresque où un paon est servi à la fin du repas par une jeune iille, la mas hermosa que hobiere, et sur lequel les convives font des vœux'^^. La date de cette compilation est mallieureusement trop incer- taine'''' pour qu'on affirme que cet épisode dépend aussi, directe- ment ou indirectement, des Vœux du Paon, mais cette dépendance deviendrait une certitude s'il était bien étabU que l'inspiration de la Gran Concjuista est due, comme le dit l'épilogue d'un des manu- scrits, au roi de Gastille et de Léon, Alfonse XI, qui régna jusqu'en i35o.

'■' Ci. A. Hcrmanii , The Forraje of Gadde- *'' Édit. Pascual de Gayangos (Madrid.

ris.. ..p. 12. i858), p. 180.

o Cf. A. Morel-Falio, dans Rumania. IV, 9. (*> Cf. G. Paris, dans Romania, XVII. 5a3.

JEAN BRISEBARRE, TROUVÈRE. 35

D. En italien.

On sait que le poème de Jacques de Longuyon a été connu en Italie, puisque Francesco Gonzaga, capitaine de Mantoue, en pos- sédait un manuscrit''^. Il est donc permis de voir dans un épisode que Boccace a intercalé dans son Filocolo, et un paon est servi avec le cérémonial décrit pour la première fois par le poète Irançais, un écho des Vœux du Paon. Telle est l'opinion d'un bon juge, à laquelle nous n'hésitons pas à nous rallier '^l

A. T.

JEAN BRISEBARRE, TROUVÈRE.

SA VIE.

L'auteur anonyme des Règles de la seconde retloricjue, composées entre i^ii et 1 43 2, nous a laissé un curieux témoignage sur la répu- tation dont jouissait encore, au commencement du xv'' siècle, le trou- vère auquel est consacrée cette notice. Le voici, d'après le seul manuscrit qui nous l'ait conservé'^':

Ou temps dudit Machault lut IÎiusebarrk, de Douay, qui fist le livre de VEscollc de Foy et le Trésor Nostre Dame, et si fist le serventoys de

S'Amours n'estoit plus poissant que Nature, No loy seroit legiere a condempner,

<'l Cf. ci-dessus, p. 20, note 4- P- Meyer ''' Bibl. nat. , nouv. acq. Ir. 4237, fol. i". Ce

a cru voir dans le ms. Bibi. nat., tr. i2 5(J7, texte a été plusieurs fois publié, notamment

dont nous avons parlé (ci-dessus , p. 21, noie 3 ), (et pour la première fois) en 1 8^2, par P. Paris

une «grosse écriture italienne du commence- [Man. franc., V, 48), puis dans le catalogue de

«ment du xiv" siècle» {Bomunia, XI, 317). En vente de la bibliothèque d'Ambroise Firmin-

réalité,lescribeappartenaitauMididelaFrance, Didot (juin 1881, art. 25), en 1886 par

comme en témoigne la notation de 17 mouillée P. Meyer [Alexandre le Grand, t. II, p. 2(59-

parWi ou î7/i, qui est fréquente sous sa plume. 270), en 1896 par Amédée Salmon (Me7. de

'^' Vincenzo Crescini, // caniare di Fiorio e pliilol. rom. dédiés à C. Wahlund, p. 2i5-2i6), Biancifiore, l. I (Bologna, 1889), page 2 58, en 1 902 par Ernest Langlois ( fiec. (i'arts <?e . ce- note 3. conde rhétorique, p. i2-i3), et en igoS par

36 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

et pluseurs aultres livres'", qui bien font a recommander [et] a prisier, car ses fais furent bons; el n'estoit point clers, ne ne savoit lire n'escripre.

Nous possédons encore les œuvres citées nominativement par l'ano- nyme, et nous en possédons d'autres, notamment le Restor du Paon. De leur étude il ressort, sans discussion, que la tradition d'après laquelle Brisebarre n'aurait su ni lire ni écrire est mensongère'^'. Qu'il ait vécu au temps de Macliaut, c'est certain, car VEscole de Foy est datée de 1327''^*, et l'activité littéraire de Guillaume de Mâchant est attestée dès 1824*'''. Qu'il fût originaire de Douai '^), c'est ce que nous apprenons aussi par le manuscrit 100 de la Bibliothèque de Charleville, figurent trois poésies pieuses précédées de ce titre : Brisebarre Le Coiirl a Donay^^\ Un autre manuscrit porte, en tète de XEscole de Foy, cette indication : S'ensieut [Escale de Foy, (jiiefist J. Brisebare l'an mcccxxvii^^K L'initiale /. étant certainement mise pour Jehan, les données du manuscrit de Charleville combinées avec celles du manuscrit de Paris nous persuadent que notre trouvère s'appelait Jehan Le Court, dit Brisebarre. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle a l'avantage d'expliquer la manière dont le poète se présente lui-même à ses auditeurs dans la première «laisse » du Restor du Paon :

Mais je, qui nonmés sui Brisebarre a le fois'^'.

Entendez : « moi qui suis nommé parfois Brisebarre ». Donc Brise- barre n'est qu'un surnom. A ce surnom, le scribe de Charleville, apparemment bien informé, ajoute Le Court. Le Court doit être le nom de famille proprement dit.

Douter de l'identité de l'auteur du Restor du Paon et de l'auteur des

Ch. Bonnier [Olia Meraeiana, III, 26); mais l'abbé G. de La Rue [Essais hist. sur les bardes,

aucune de ces éditions n'est pleinement satis- II, 354), qui identifie notre trouvère avec un

faisante. Jehan Brisebare (ou Brisebarre), procureur du

'"' Ms. : bns , avec un signe d'abréviation; roi au bailliage de Rouen, dont on peut voir

nous n'hésitons j)as à corriger en /lÏTCs'. deux quittances originales (8 nov. i353 et

''• Ch. Bonnier, ayant lu vespere , au lieu de 5 févr. i366) à la Bibl. nal. , fr. 37007, dos-

n'escripre, suppose que l'anonyme a voulu dire sier 1 1718, n°' 2 et 3 ; cf. J. Roman, Inv. des

que Brisebarre «ne connaissait pas le latin» scenuj- de la coll. des Pièces orifj. (Paris, 190Ç),

(rec. cité, p. 26). Coll. de Doc. inédits), I, p. 254, n" 2212.

''' Ms. cité ci-dessous, note 7. '"' Salmon, dans rec. cité, ]). 21g, avec la

''' Ernest lloepffner. Œuvres de Gtdllaiime correction judicieuse d'à en de. de Maclwiil, t. I", p. XV. l" Bibl. nat., fr. 576, (ol. 93'.

''' Et non de Normandie, comme le dit <"' CA. ci-dessous, p. 4o.

SA VIE. 37

œuvres pieuses qui nous sont parvenues sous le nom de Brisebarre, malgré la diflerence des sujets traités, ce serait, croyons-nous, faire preuve d'un scepticisme exagéré'''. En revanche, on peut doutera bon droit, malgré une suggestion de l'abbé Lebeuf '-', que ce soit lui qu'ait voulu désigner Philippe de Mézières, lorsqu'il attribue les Vœux du Paon à « un legier compaignon, dicteur de chansons et de virelais, qui estoit de la ville d'Arras'^^).

Aux divers témoignages sur la personnalité de Brisebarre, que con- tiennent les monuments d'ordre littéraire, vient se joindre heureu- sement un texte d'archives unique, publié depuis près de soixante ans, mais qui est resté inutihsé jusqu'ici : il provient, non de Douai, mais de Paris.

Les confrères de Saint-Jacques-l'Hopital firent construire, dans la rue Saint-Denis, une chapelle dont la première pierre fut posée par la reine Jeanne de Bourgogne le 18 février i3i9. Le portail fut décoré d'une statue de saint Jacques, de chaque coté de laquelle furent sculptés les portraits de la reine et des principaux seigneurs qui avaient contribué à la construction, accompagnés de lé"-endes en vers. Les comptes nous apprennent que l'honneur de rédiger les légendes échut à notre auteur :

Brisebarre, pour trouver les rimes et les dis de la roine et de pluseurs autres, xxvj s., vujd''''.

La façon dont il est désigné indique non seulement qu'il résidait à Pans à cette époque, mais qu'il y jouissait comme «trouvère» d'une certaine notoriété. Un de ses compatriotes, Mahiet de Douai, collabora avec lui à l'œuvre pie, et reçut des confrères une plus mo- deste gratification'^'.

<■> C'est ce que fait pourtant P. Paris, ouvr. (^) Hist. de fAcad. ,les Inscr. , XV\, 233.

cité, V, Aq- Nous avons remarqué, dans la ''' Cf. ci-dessus, p. 29.

première partie du /?e5tor<;« Paon, deux aUu- W Henri Bordier, Les statues de Saint-

sions,rune à l'histoire de David et l'autre à Jacques V Hôpital, dans Mém. de la Soc. des

celle de la Chananéenne (voir Otia Merseiana. Antiq. de France, XXVIll ( 186/i), p. i24; cf.

Iir, 29, vers 70-85), qui pourraient être invo- Henri Bordier et Léon Brièle, Les archi

archives

quees comme un argument en faveur de hospitalières de Paris iVa^ûi , i^-i-,), 1' pM-lïe,

1 identité contestée ; mais dans l'Escale de Foj, p. 67.

il est assez longuement question de David, (') „A Mahiet de Douai, pour faire 1

rien ne correspond à l'allusion qu'on trouve ' ' ' '

dans le Restor du Paon.

légende saint Jacques et querre parchemin, viij s., vjd. » (H. Bordier, mém. cité). Notons,

38 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Ce témoignage est le plus ancien que nous connaissions sur Brisebarre. Nous ignorons la date précise de sa mort, mais nous savons qu'il avait cessé de vivre au plus tard en iS/jo, car, à cette date, Jean de Le Mote, dans le Parfait du Paon, mentionne l'auteur du Restor et fait suivre son nom de la formule qui Diex fâche pardon'*'».

SES ÉCRITS.

Le Restor du Paon, transcrit dans un manuscrit cyclique daté de i338'^', peut être à bon droit considéré comme une œuvre de jeu- nesse; c'est de ce poème que nous paillerons en premier lieu. Vien- dront ensuite YEscole de Foy, datée de 1827, le Trésor Nostre Dame composé, dit le poète, pour «faire restor» des biens perdus par sa folie 1)*^', et diverses poésies pieuses. Nous réservons pour la fin le Dit de l'Evescfue et de Droit, dont l'attribution à notre auteur souffre quelque difficulté.

I. Le Restor du Paon.

Manuscrits. Ce poème ne semble pas avoir été copié à part : dans tous les manuscrits connus, il fait suite aux Vœii.v du Paon. On en compte quinze, parmi ceux dont la liste a été donnée dans la notice consacrée à Jacques de Longuyon '*' : huit se trouvent à la Ribliolhèque nationale (fr. 790, incomplet du début, 1376, même lemarque, i554, même remarque, 12565, 1 2567, incomplet du début, 20045, 24386, 2552 1, incomplet du début); un à la BiJjlio- thèque de l'Arsenal (n° 2776) ; un à la Bibliothèque de Rouen (1057, anc. 0.8); trois en Angleterre (Londres, Musée britannique, Afld. 16888; Oxford, Bodléienne, Bodley 264, et Douce i65); un en

sans proposer d'idenlification fcinie, que huée dubilalivemeiil par A. Saliiion aii\ poé-

Louis X avait à sa cour un ménestrel nomme sies pieuses de Rriseharrc contenues dans le

Mahiet; voir Histoire liltcrnire ,XW\\^()i). manuscrit de Charleville [Mélnnijes C. Wah-

•'' \'oir ci-dessus, p. 4. Ainsi tomi)ent lund, \i. im^). sans discussion l'idée exprimée par P. Paris, '*' Oxford, Bodléienne, Bodley a()4, loi.

que « Brisebarre, déjà célèbre en l3a7, a pu aoi) (iîomaHirt, XI, 293). fort bien ne composer son Restor du Paon que ''' Ci-dessous, p. iS.

vers i3ôo ou 1370», et la date de i355altri- ''' Ci-dessus, p. ig-^.o.

SES ECRITS. 39

Allemagne (Bibliothèque de Donaueschingen, n" ig8, incomplet); un en Danemark (Bibliothèque royale de Copenhague, n" xlvi des manuscrits français, incomplet du début). Si quelques-uns sont acci- dentellement incomplets, plusieurs ont supprimé de parti pris le hors-d'œuvre formé parles aventures de jeunesse d'Eménidus''l Les plus étendus sont loin de concorder. Il appartiendra au philologue qui publiera une édition critique, d'entrer dans le détail des diver- gences'"''; notons seulement que nous avons compté 2788 vers dans le ms. fr. 20o45, contre 2^46 dans le ms. fr. 12565 de la Biblio- thèque nationale. Donc, à peu de chose près, le Restor est trois fois plus court que les Vœux du Paon, dont le succès a fait toute sa vogue, beaucoup moins grande, sinon beaucoup moins durable. On le lisait encore au milieu du quinzième siècle, puisque Jean Wauquelin ne Tapas laissé de côté dans son Alexandreen prose'^'; mais, tandis qu'il consacre plus de cinquante chapitres à analyser complaisamment l'œuvre de Jacques de Longuyon, un seul lui suffît pour celle de Brisebarre : c'est assez, s'il entendait proportionner la place à la valeur respective des Vœux et du Reslor.

Analyse. Le poème s'ouvre par un long prologue, adressé aux auditeurs et, le cas échéant, aux lecteurs. En voici le début, d'après le ms. fr. 12565 de la Bibliothèque nationale, fol. 189, il est précédé d'une miniature représentant une séance de lectuie appropriée au texte'''' :

Signor, prince et baron et dames et bourgois,

On dit en .j. proverbe, et si l'acorde drois,

Q'uiseuse e[s]t moult nuiseuse, et se dis li Englois

Que pau vaut sens repus ne avoirs enfouois ;

Dont cis qui set le bien ne doit pas estre quois.

Et Diex, ([ui les biens donne et sans nombre et sans pois,

M'a donné par sa grâce engien (s'est biaus envois)

''> Partie publiée par M. Ch. Bonnier ( Otia '"' M. le D' Paul Hôgberg nous informe

iUerseiana, 111, 27-44), d'aiiiès le ms. fr. 12565 qu'il espère publier cette édition avant celle

de la Bibliothèque nationale et les mss Bod- des Vœux du Paon annoncée ci -dessus,

ley 264 et Douce i65 de la BocUéienne, qu'il page 21.

déclare être seuls à l'avoir conservée, bien ''' P. Meyer, Alexandre le Grand, 11, 320;

qu'elle se trouve aussi dans les mss fr. 20o45 cf. ci-dessus, p. 3o. et 24386 de la Bi])liothèque nationale. '*' Cf. ci-dessus, p. 2, note 1.

40 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

De rimer les biaus lais des contes et des roys. Or faut en Alixandre encor un[s] moult biaus plois ; Mais je, qui nonmés sui Brisebarre a le fois, L'i vuel mètre et enter avant que past li mois"'.

L'auteur, après avoir résumé les poèmes antérieurs consacrés à Alexandre le Grand, particulièrement le Fiierre de Cadres et les Vœux du Paon, signale la lacune qu'il a constatée dans le dernier et qu'il se propose de combler :

Au mengier firent veus et peneus et narois Qui furent acompliz sour les destriers noiTois ; Mais Edea voa, et s'en jura ses loys. Qu'elle le restorroit d'or fin arrabyois. Et cik qui le rima ce ne fu pas esplois Oublia cel restor, mais je fai sans gabois Enté après la mort Clarvus le Mazonois ''■".

Donc Édéa, lésolue à accomplir son vœu, lait venir à Ephéson un grand nombre d'orfèvres de tout pays et leur explique ce qu'elle attend de leur collaboration :

Je voel que me faciès quant vous y serés mis, Ln paon qui soit d'or entailliés et massis, A pieres prescieuses, jagoncbes et rubis. Voel que soient esliles, si nés et si polis; Sour un piler d'or fin iert li paons assis '''.

Les orfèvres se mettent h l'ouvrage ; seigneurs et dames viennent les visiter dans leur forge, et à la requête d'Edéa, les chevaliers contribuent de leur bourse à « l'or- faverie ». Éménidus juge alors qu'il est temps d'aller n en Arcade », avec l'agrément d'Alexandre, pour en ramener sa nièce, promise à Gadifer.

Nouvelle apostrophe aux auditeurs : l'auteur annonce que, pour combler une autre lacune " es fais d'Alexandre », il va conter

Comment Eménidus fist au roy de lui don.

Il avoue d'ailleurs luimblenient qu'il eût mieux valu que le premier auteui' s'en fût avisé,

Car s'avise s'en fust par aucune raison, Geste oevre fust miex mise a exécution Que faire ne poroie selonc m'entension. Se j'avoie en avdc tous les livres Galon'*'.

'' CI. //h 7 H Ci Capet, p. wij, i:t! début P. Mcvi'rledoniied'après le nis. Bodley aG.'i

est |)iil)li(', iioii coiiiinc le déclare l'éditeur de la Bodléicnne. d'apiés le ms. ia565 (anc. Saint-Germain '*' Bilil. nat., fr. i a565, fol. i()0.

fr. 1984), mais d'après le ms. lootib de la ''' y6i<i. , fol. 191.

Bihliotliéquf nationale, et Roinania , XI, a97, ■'' Ibid., fol. igSv'jcI. l'édilionde Ch. Bon-

SES ECRITS. 41

Donc, interrompant le Reslordu Paon proprement dit, le trouvère nous offre un hors-d'œuvre, de plus de 600 vers, consacré àÉménidus. Charles Bonnier l'a publié, sous le titre de « Une histoire de brigands '•' ». Le titre n'est pas mal trouvé, car l'his- toire est du genre le plus romanesque. En voici le début'-' :

Moult fu Emenidus de noble estracion, Fiex fu d'un riche duc qu'on appelé Blaton ; Aspremont maintenoit, ou mainnent li Griffon, Si ot guerre a .j. roy orguelleux et félon, Qui tenoit les desiers d'outre Carfanaon. Cils li ocist son père par mortel trayson , Le mieux de son lignage et de sa gent fuison ; Mais d' Aymon ne daigna faire occision , Pour ce que le veoit petitet valelon '^'.

L'enfant (que i'autem- appelle tantôt Emenidus, tantôt Aynies li dus) s'enfuit dans les bois, des larrons le recueillent et en font leur «garçon», puis bientôt leur chef, avec double part de butin; Damas est leur centre d'opération. Malgré tout, Emenidus aurait préféré mener la vie d'un jeune noble, chasser et faire la guerre.

Or Alexandre, âgé de moins de dix ans, signifie à son père qu'il veut épouser la fdle du « califfe de Baudas » (Bagdad). Le père, docile, envoie deux barons faire la demande : le calife refuse poliment, en prétextant le jeune âge de la princesse. Furieux, Alexandre veut partir en guerre, mais un larron « enchanteur » offre d'enle- ver la princesse grâce à ses talents spéciaux ; on accepte ses services. Le larron part; il traverse Baudas juste au moment Emenidus, qui faisait la fête avec ses compa- gnons dans une braderie ( rôtisserie ) , pariait d'aller seul , par la nuit noire ,

En la cave a Baudas , qui tant est resoingnie '*'.

En un rien de temps, le larron, muni d'une échelle de soie, «enchante», puis enlève la princesse et, pour assouvir sa lubricité, la conduit dans la «cave»; en moins de temps encore, Emenidus tue le ravisseui" et délivre la victime, qu'il ramène à la « mananderie » elle résidait, confiée à une tante paternelle. La princesse se garda bien d'ébruiter l'aventure, mais sa reconnaissance pour son sauveur faillit tout perdre. Elle lui envoya, en effet, des diamants volés au calife; celui-ci s'aperçut du vol, découvrit celui qui en avait profité et tpi'il croyait seul coupable , s'empara de lui, et se préparait à le faire pendre, quand Rosenès '^' (le trouvère finit par donner le nom de son héroïne, Ton reconnaît facilement laRoxane de f histoire, épouse authen-

nier {Otia Merseiana, III, 28), le dernier ''' Ibid., loi. iç)4 et v°; éd. citée, p. 29-00,

\ers est suivi de celui-ci : v. 90-98.

Ne de tous les .vu. sages qui furent de renon. '"' îbid. , fol. 1 96, v" ; éd. citée, p. 33 , v. 2 23.

'^' Le ms. cité a Resoiics , forme plus altérée,

'"' 0/ia Meneiana, III, 37-44. au fol. 199 v°, et Rosennes au fol. 202;

''' Nous suivons le nis. cité, en donnant en le ms. 20o45 a deux fois Rosette (fol. 126

note k correspondance avec l'édition de et 127) el deux fois Rosones (fol. 127 et

Ch. Bonnier. 128).

HIST. LITTÉn. XXXVI. 6

42

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

tique d'Alexandre) se décida enfin à parler. Alors, au lieu d'être pendu, Eménidus fut fait sénéchal de Baudas. Grâce à lui, après une courte guerre, la paix se fit et le mariage eut lieu; c'est ainsi cju'Eménidus devint un des pairs d'Alexandre. Chemin faisant, l'auteur rappelle et analyse la célèbre chanson de geste, aujourd'hui jJerdue, mais souvent citée par les trouvères, l'on voit Charleniagne lui-même associé au larron et enchanteur Basin '".

Si nous nous sommes attardés aux « enfances » d'Eménidus, c'est cpi'il nous est bien difficile de prendre un vif intérêt au sujet propre du Restor du Paon, Brisebarre se traîne sur les données de Jaccpies de Longuyon, le plagiant parfois littéralement, sans faire preuve du même talent poétique. Indiquons brièvement les scènes qui s'y succèdent : mariages des pucelles (déjà racontés dans les Vœux du Paon) ; cérémonie du Restor, Édéas explique longuement la valeur symbolique des différentes par- ties du paon et des pierres précieuses qui entrent dans ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie ; nouvelles offrandes faites par toute la cour et qui profitent non seulement aux orfèvres, mais aux ménestrels qui dirigent les danses et égaient les fêtes somptueuses célébrées à Ephéson pendant quinze jours; discours interminables dans la chambre de Vénus, transformée en une véritable chambre de rhétorique, sous la présidence du roi des ménestrels qui a toutes les symjîathies de l'auteur '-' , pour commenter les vœux exprimés et accomplis dans le poème de Jaccjues de Longuyon et décerner le prix (un aigle en chair et en os, coiffé d'une couronne d'or) au mieux faisant.

On se livre d'abord à une sorte de parade, en tête deiaejuelle marche Elyot, por- tant l'aigle couronné, avec accompagnement de chants et de danses; fauteur nous donne même les paroles que Ton chante , et qui appartiennent au genre du rondeau :

Emi va qui amours Demainne a son conmant , A qui que soit dolours : Ensi (■« (jui amours.

''' Cf. G. Paris, ]]ist. poél. de Chdrleiiuujiie, p. 3i5 cl s. Ch. Ronnior a attire i'allonlion sur ce fait, ignoré de G. Paris [Eonuinia, XXI, 296), sans savoir que, dès 1870, Verwijs l'avait fait connaître ; voir les Notes addit. de P. Meyer, qui font suite à la réimpression do VHist. poél. de C/ior/e;iioryiie (Paris, 1 go5 ) , p. 5/i i .

''' \'oici comment il le présente (ms. cité, fol. 2i4 et \") :

Quant li Ce\ Phelippon ot sa volenté dite, Li roys (le[s_ inenoslrcus, qui les autres aquile, Se leva en estant par dessus le carpite [ms. : capilre]. Par <;rant aa;;e avoil face pale et afllile ; L'un jour fai-oil le fol cl i'cndemain rerniite, Ensi que son voloir pour plaire li endile.

Dans le ms. fr. aoo/i5, fol. i/n, le portrait est plus développé (de même dans le ms. d'Oxford, Bodléienne, Bodley 264; cf. Bon- nier, loc. cit., p. a6) :

As mauvais est langours

Nos biens, mais non pour quant

Ensi va qui amours

Demainne a son conmanL^K

fare pale et afllitc,

Barbe blance et clu'iiue, (pic pas n'estoit petite; L'un jour faisolt le loi [elj I'cndemain l'ermite, Et comme nains borus et com] contrais babite. Les prous clainie couars, l'un «ihot, l'autre erite. Ensi com ses vuluirs pour mius plaire [l'jencite.

Il y a , semble-t-il , plus de fantaisie ver- l)ale que de réalité, bien que le ménestrel tienne du jongleur, et que du jongleur au fou il n'y ait pas loin. Kn tout cas, on est surpris de voir, (|uelques vers plus loin, ce personnage à tout faire appelé non plus « li roys de[s] meneslreus », mais 0 li roys de[s] heraus ». On sait pourtant, par le Conte des lliraus de Bau- doin de (^ondé (éd. Scheler, p. j53), quel antagonisme il y avait entre les deux profes- sions ; cf Histoire littéraire, XXIIf, alicj-a'y".'. .

''■' Ms. cité, fol. a3o v" ; la place a été réservée pour la musique, mais elle est restée en blanc.

SES ÉCRITS. /^3

Finalement, par une pensée touchante, c'est au vieux Cassamus, mort en combat tant, que le prix est attribué. Son neveu Bétis le reçoit en son nom :

(1)

« Sire >i, dist Elyos hautement en oiant'

« Vous rctenrés ce pris , voire en représentant

« Vostre oncle Cassamus, le hardi combattant

« Hoirs estes de son pris, de frère descendant :

« A son lot escheï, sans visce et sans beubant,

« Et par lassent des diex, qui sont li plus poissant.

«Mais vousleporterés, demain ou maintenant,

« Pardcvant son sarcu, et maintenrés vivant

" Tant com l'aigle y pora estre vive en mengant '-' ».

Tout le monde accompagne Bétis au tombeau, et l'on célèbre «au temple Dia- ULis « une cérémonie dont les éléments sont singulièrement hétéroclites :

Lors furent alumé li cierge et ii fus ; Philozophes poètes y ot maint [sic] revestus ; Sacrefices y ot fait {sic) de moult grans vertus, Et de l'orison fu chascuns d'eulz secourus. Et Cassamus en chief et li yndois Clar[v]us, Mais pour le pris estoit Cassamus au dessus. Et a l'aigle atachier chantoient a grans bus Un ver qui pourtraioit : Te Demi Inadamas, Qui estoit chans de joie adont selonc lor us '".

Puis on se sépare, et le poème est fini :

Chascuns aia el lieu que li roys li donna.

Et li preux Alixandres vers Babiloyne ala.

Las ! pour quoi y aloit? On l'i empuisonna.

Par force tout le monde acquist et conqu(\sta.

Et lors qu'il l'ot conquis, li mors l'en desnua :

En brief tans le concjuist et briement le laissa.

Ci finnent du Paon li Veu c'on i voa.

Benois soit qui de cuer pour celui priera

Qui la matere emprist d'Alixandre et rima,

Et qui en la prière i acompaingnera

Celui qui du Paon les Veux i ajousta,

Et especiaument celui qui i enta

Le Restor du Paon , que cis entroublia

Qui tous les autres veus emprist et commença ,

<■) Mi

s.: en. na/i(. (^) //,/(/., fol. aSi. (^) /A,',/., fol. 282 v"

kk

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Et comment Marcïens Elyot espousa , Comment Emenidus sa nièce maria Au joue Gadifer, quant a lui s'acorda '".

II. h\EsCOLE DE FOY.

Ce poème ne nous est parvenu que par la copie qui occupe les fol. 98-11 3 du ms. fr. 676 de la Bibliothèque nationale (jadis pos- sédé par Nicolas Moreau, seigneur d'Auteuil, puis par Baluze), elle précède immédiatement celle du Trésor Nostrc Dame.

Le scribe en est le même que celui qui s'est fait connaître par un long explicit placé au fol. 82, à la lin d'une traduction en vers de la Consohùo de Hoèce, attribuée à tort à Jean de Meun, dont il termina la copie, à Arras, le 12 février i383 (n. st.); il était de Tervueren, en Brabant, et s'appelait Pierre «de Palude'^')>.

Le texte, précédé du titre que nous avons déjà cité'^\ comprend 262 douzains, en vers octosyllabes, sur deux rimes réparties selon le schéma aahaahhhahha , dont G. Naetebus n'enregistre pas moins de soixante-quatre exemples*"'.

Voici les stj-ophes du début <^' :

I. On dist que par commun usage Parole recordee au saige Une seule fie souiïisl , Car il est en si haull estage D'entendement , qu'en son corage Les choses tourbles esclarcist, Et avalue chou c'on dist, Les grans sens expose et descrist ,

'•' Ms. cilé, fol. '233 elv''.Le ms. fr. :'.oo/i5, fol. i5(), ajoule ces Irois vers, qui .se lisent aussi dans le ms. Bodley a()/i de \:\ Hodléienne (cf. Romtiiiia, XI, ag*^) : E\|>lirit (loii P.non. ISicn ail qui le lira El qui en lous endi-ois le dit em prisera : Du bien [ms,: Et du liivn] doit on bien dire, ç'oï dire

[ |>i<'Ç''-

''' (]f. L. Delisie, Inrcnlaire des iiisf français de la BiM. mil.. Il, 338.

S'on ]i baille en divers langage; Mais chils, oîi Die\ pas tant ne mist D'entendement, les perverlist, S'on ne ii fait autre avantaige.

II. A tel gent de quoy nous parlons Sanhlanches et comparisons Poent grans hiens administrer;

''' Ci-dessus, p. 36.

'*' Die niclit-lvrischcn Strophenfurwen des Allfranz. ( Leipzif; , 1891), p. 107, n" , et ]). 124, 46. Ku '9' 2, a paru une disscrla- lion d'Adoll' llernliaiilt, Dir altfninz. Ilelinand- strophe , (jui rom|)lélc le li>re île Naelelius ; cl. Roiiianiii , XLI, 420.

''• I,a premièie a été publiée par P. Paris, Manuscrils français, \, 49.

SES ECRITS.

45

Tout soit que ruide[s] les veons , Se rataignent il a tastons Ceuls qui l'engien ont haut et cler. On voit le vielle, c'est tout cler, Par ses dois ses deniers compter ; Che samble grans abusions. D'aughorisme ne scet parler ; Tout sans contoirs et sans geter Fait vray compte, mais trop est Ions,

ni. Pour chou que ruide entendement

N'entendent pas legierement Les fortes coses et obscures, Vault Diex, pour nostre avoiement, Mettre tant ou Vies Testament De samblanches et de figures Que , desous pluiseurs couvertures Et par diverses apresures , Nous nioustrerent l'avènement, Car les humaines créatures Les anchïenes escriptures N'entendissent pas autrement '".

Préoccupé avant tout d'instruire les simples d'esprit, les gens de «ruide entendement», notre auteur ne se propose pas d'exposer dogmatiquement les articles de la foi, comme l'a fait, par exemple, Jean Chapuis, dans un poème de même forme que celui de Brise- barre, qu'il précède dans notre manuscrit, et qui a eu une vogue considérable*^'. Sa méthode est celle de l'école enfantine, et il nous donne ce curieux spécimen de la façon dont on peut apprendre l'alphabet aux enfants peu intelligents :

IV. S'on veult faire .j. enfant lettré , Pour chou c'on le voit peu séné, Se li demande on : « Che vois tu « Que fiert on dedens le soif^' ? P''^'.

De quoy jue li ribaus? D '^'.

Veulz tu venir aveuc miP V '*'*?. Derechief, sur quoy siés tu? Q''" ».

Ce singulier début donne une médiocre idée de la portée d'esprit de notre versificateur. On nous dispensera de faire connaître en détail l'exégèse biblique telle qu'elle est pratiquée dans YEscole de Foy. Le poème ne mérite pas, pour le fond, une analyse minu- tieuse. Notons seulement quelques traits.

Les Juifs y sont très souvent pris à partie. Sans animosité, mais

('' Ms. cité, loi. 93".

('1 Voir Histoire littéraire, XXVIII, 428, et Lângfors, Les Incipit , p. aSg-a/io.

'^' «Dans la haie ».

'*' La lettre p et , pour pel «pieu ».

'*' La lettre d et le à jouer.

'"' «Où?». La lettre V doit être pronon- cée U.

'■' Ms. cité, fol. go"". La lin de la strophe est moins claire, connue on peut en juger par le texte, tel qu'il se lit dans le manuscrit :

Le petit .J. A ie panchu Se on l'appelle, il respont E. Le longue .L. Trait barbu R .f. pour le croclui. Le caperon du moine? G.

46

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

avec un acharnement du désir de leur ouvrir les yeux dans leur intérêt, l'auteur les apostrophe à tout bout de champ :

Juvs avules, pour ton miex

Veul mettre .j. bericle a tes yex'^'.

Juys , s'un crestïen savoie Qui variast en ceste voie ,

Je li seroie plus estous,

Se le correction avoie,

Et trop pieur gré l'en saroie

Assez, que je ne fais a vous'^'.

Il leur explique fort bien, par une comparaison linguistique qui mérite d'être citée, car notre ancienne littérature n'oflre guère de spéculations de cet ordre, comment ils sont plus près de la foi chré- tienne que les païens :

Quant uns Flamens ou .j. Thyois Aprent allemant ou englois , Leurs raisons par sont si prochaines, Que miex les entent on ancliois Que ne porroit faire uns Franchois, Car leur langues sont trop loingtaines.

Se tu quiers aussi bien les vaines De tes escriptures certaines. Et de[s] nos lises les drois ploys, Plus sont que cousines germaines, S'en sariés plus en .iij. semaines Qu'uns payens dedens .iiij. mois'^*.

Ailleurs, mêlant le plaisant au sévère, il leur conte une historiette tirée du fonds populaire :

Juys, cest exemple entendes : Uns povrcs lions en ses fossés Jadis une anguille trouva. Pour lui fu trop grosse d'assés, Ne du mengier ne fu osés, Si qu'a son signour l'envoia. Di'dens son escourcti le bouta Uns siens fiUès, qui l'i porta ; L'escourch ouvri, si dist : « Tenés;

« Mes pères que chi m'envoia , « Sire , vous envoie . . . bauwa! ''' » Perdu l'a voit , s'en fu gabés.

Li pères l'avoast envis ; Mais bauwa ! dist com csbahis , Quant sen escourch trouva tout wit ; Et li sires en eut grant ris. Quant vit (|ue c'estoit uns chetis '*'.

Le penchant de Brisebarre pour ce qui plaît au peuple se manifeste

'"> Ms. cité, fol. g/i', sfr. xi.

'*' Ibùl., fol. ii3% sir. CCLX.

''' Ibid. , fol. lia'', str. ccxLVi.

'*' Ce mot, non attesté ailleurs, est maniles-

tenicnt une exclamation dVtonnenient, coniuip notre bah !

''' Ms. cité, fol. loo'", str. xcu et xciii.

SES ÉCRITS.

47

fréquemment par la citation rie proverbes, dont plusieurs sont appli- qués jiar lui au dam des Juifs :

Et de sage enfant sot vieHart '''.

Juvs, trop simples vos monsirés :

Il samble que riens ne savés

De min(jnoi) , s'on ne vous dit chat '*'.

Félon Juys, vo devanchier Disoient que jone colier'" Sont communément vieil truant ''^'.

! Juys, de jone angelot Soloit on dire vieil dyaullot,

Il faut relever aussi chez notre auteur un sentiment plus délicat, et qui n'est pas fréquent au moyen âge, l'amour de l'enfance, dont témoigne dfîjà son prologue, mais qui s'accuse mieux encore dans ce ])assage tout à fait charmant :

Quant li garchon et les garchetes Sont jovenenciel et jovenetes, Nuls ne les doit trop fort reprendre De leurs menues foUietes . . .

On voit un petit valet on Lonctemps chevauchier .j. baston. Et dist que c'est ses palefrois. Une fdlette revoit on

De (Irapiaus faire .j. enfanchon Et, quant elle en a .ij. ou troys, Li uns est contes de Valoys, A son dit, et li autres roys. Et li tiers dame de Digon ; Tant que d'enfance tient les ploys , Plus grant conte feroit d'un poys Que de le conté d'Alenchon ^^\

En fin de compte, on s'étonne et l'on se prend à regretter que VEscolede Foy n'ait pas eu plus de vogue, car, dans le détail, elle tranche souvent avec la banalité des compositions qui lui ont fait concurrence. Et c'est de tout cœur qu'on fera à l'auteur la pieuse faveur qu'il sollicite dans sa dernière strophe:

Or voeil a tous un don rouver, Qae Dieu m'aydent a loer Et la Vierge de grant renon. Que tant me voeillenl homierer Qu'as autres loys sachons monstrer L'oevre de no rédemption.

''' Le Dictionnaire de Godefroy ne donne pas au tnot colier de sens correspondant à celui qu'il paraît avoir ici.

'*' Ms. cité, loi. 101 '', str. civ.

''* Ibid. , str. cv ; cf. Le Uoux de Lincy, Livre des prov. franc. . éd. ( iSSg ) , 1 , 1 1 .

Et pri par grand affection ''''

Que, s'aucune dévotion

Ont en ce livre recorder.

Qu'as mérites de l'orison

Aye participation

Pour mon labeur recompenser C'.

'■'' Ihid., foL io6 '", str. CLXvn ; Cf. Littré, art. ininon , n'est allégué qu'un exemple du xvi' siècle.

''' Ibid., fol. 100 ', str. i.xxxvi et ixxxvil.

'■"'' Ms. : njjliction.

") Ibid., foL 11 3''.

48

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

III. Le Trésor Nostre Dame.

Ce poème est beaucoup moins long que le précédent: il ne com- prend que 87 douzains, du même type que ceux de YEscole de Foy, et c'est tant mieux, car la dévotion de l'auteur ne l'a pas heureusement inspiré. L'œuvre tient trop de la litanie pour susciter un intérêt sou- tenu, et le style est d'une grande faiblesse. Dans un sujet qui prête tant à l'émotion , Brisebarre n'a rien trouvé qui aille au cœur; pas un rayon de vraie poésie n'illumine la longue énumération des joies, des douleurs, des triomphes de la Mère du Sauveur. Nous nous contenterons de citer, à titre de renseignement bibliographique, les deux premières strophes et la dernière.

Chi après s'ensiut le Trésor Nostre Dame, (juefist Je dit Brisehare.

i. Pour venir de pechié au cor Et pour des biens faire rester, Que j'ay perdus par ma folie, Jou, Brisebare, ay très or Mis paine a rimer le Trésor Le benoite Vierge Marie '". En cest Trésor si est oye Se perfections em partie; En sen trésor ne mist autre or, Car uns seuls grains de bonne vie Vault .j. muy de philosophie Et plus que je ne di encor.

H. Je tieng a pcrilleus damage

(jranl sens en un malvais courage, Car li proverbes le m'aprent. Pour chou voel mettre mon usage, Mère Dieu, pour fuir hontage. En vous servir dévotement. Car j'ay sens et entendement Pour aquerre men sauvement,

'"' Ces six premiers vers ont déjà été publiés, avec quelques léj^jères inexactitudes, jiar P. Paris, Manuscrits frnnçois , V, 5o.

f'i Bibl.nat., fr. 676, fol. nyel 120'. Une autre copie du Trésor Nostre Dame, tle la

Si l'ay despendu en outrage; Et Dieux pugnist crueusement Science qui boin fruit ne rent ; Pour che vous servent licoer sage.

Lxxxvii. Dame, en qui nom j'ay com- [menchie Ceste matere et parfurnie. Donnez a tous ceuls qui l'orront Grâce et honneur et boine vie, Soient clerc on chevalerie. Cent commun ou dames qui ont Grâce a vous, et qui le liront Et en vo nom l'essaucheront Et qui me feront courtoisie Telle, que pour moy prieront, Car pour moy ri pour Uml le [mont Ay ceste matere traitie. Explicil le Trésor Noslre Dame^^l

seconde moitié du xiv* siècle, se trouve dans le ms. Bibl. nat., fr. 99/», fol. loi ; elle passe la première strophe, vl débute, sans titre, par la deuxième, ce (|ui fait qu'elle n'a pas été identifiée par A. Langfors, Les Incipil, p. 187.

SES ECRITS. 49

IV. Serventois et Chansons pieuses.

Serventois de Nostre Dame.

Cette poésie en décasyllabes, que l'auteur des Règles de la seconde rettorujne attribue à Brisebarre et dont il a reproduit le début ''\ nous a été conservée, anonyme, dans les mss de la Bibliothèque natio- nale, fr. i543, fol. 99% et lat. 464 1 B, fol. 142''. Elle se compose de cinq strophes de neuf vers, suivies d'un envoi de cinq vers. Voici la première strophe d'après le ms. fr. i543'-'; elle suffit pour montrer combien l'œuvre est médiocre, et dans la forme et dans le fond.

S'Amour n'est[oit] plus poissans que Nature,

No foy seroit legiere a condampner,

Qui nous aprent que Dieux de vierge pure

Nasqui cha jus pour le pueple sauver.

Mais qui selon Nature argûeroit,

Comment ce est que vierge mère soit,

Ja ne seroit par Nature sceû.

Mais Sains Esp[e]ris le fist de sa vertu,

Qui est Amours; ainsi mes cuers le croit.

M. Ernest Langiois , constatant que deux « balades » , de même taille, sur les mêmes rimes et commençant par le même vers, nous sont parvenues (Bibl. nat., fr. 2096, fol. 80, et Jardin de Plaisance, éd. Verard, fol. cciiu''), pense que les trois pièces ont être écrites pour le même concours'^'. D'autre part, Emile Picot a cru reconnaître le serventois de Brisebarre parmi « les xu balades de Pasques » publiées d'après un manuscrit du Vatican (Reg. lat. 17-^8) par Adelbert Keller'''^ et il en a conclu que les onze autres pièces étaient vraisemblablement du même auteur (''^ Mais la « balade » visée, qui est la deuxième, n'a de commun avec notre serventois que les deux jjremiers vers (elle en

'"' Ci-dessus, p. 35. sancc de lu Nature. . . (Paris, 1911), p. 271-

'^' Exécuté en 1^02 «en le ville de Maigny 272.

es Armentieres, du commandement de... ''' Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 12,

Mons' Mahieu de Hangest, seigneur de Genly n. 5.

et de Maigny, de la main Aliïandre Dannes» O Rommrt (Mannheim, i844), p. 616.

(loi. 338 v°); cf. Cil -Y. Langiois, Connais- '=' /îomanm, XXXIII, 1 1 3.

HIST. I.ITTÉR. XXXVr. n

50 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

compte treize en tout, comme chacune des autres). Cette hypothèse doit donc être abandonnée. Ajoutons que les «douze balades» sont d'une facture bien supérieure à celle de notre auteur, et sentent plutôt le xv" que le xiv° siècle,

•1° Autre serventois, et deux chansons en l'honneur de la Vierge.

Ces trois pièces ont été conservées par le ms. loo de la Biblio- thèque de Charleville, d'après lequel Amédée Salmon les a pu- bliées*'*.

Le serventois se compose, comme celui dont nous venons de parler, de cinq strophes de neuf vers, les quatre premiers décasyllabes et les autres heptasyllabes, suivies d'un envoi en trois heptasyllabes. Malgré quelques chevilles, il est supérieur au précédent : la variété rythmique en est agréable à l'oreille, et le fait que l'auteur y déplore «le temps qu'il a en folour aloué» lui donne un certain accent jiersonnel.

Les deux chansons, fort courtes (5i vers en tout), n'offrent pas d'intérêt particulier.

V. Le Dit de l'Evesque et de Droit.

Ce poème, que personne n'a étudié jusqu'ici, nous est connu par deux manuscrits très différents, dont un seul (A) est complet; l'autre (B) est acéphale.

A. Bibl. royale de Copentiague, anc. fonds, n" 2061 (n''LV du catalogue Abra- hams)"^. Parchemin, écriture du deuxième tiers du xiv' siècle, sur deux colonnes. Début au fol. 1 54'', «ivec ce titre : Chi commenche de levesijae de droit. Il faut corriger manifestement, et lire : Chi commenche « De l'Evesijne [et] de Droit ».

Inc. : Gâtons li sages en son livre...

Des. (fol. 161'') : Enfin, quant vint au départir, Me connut que songiet l'avoit Drisebare, et songiet soit.

''' Voir ci-dessus, p. 35-36; cf. l(>s remarques moyen tige de In Bibl. rov- de Copenhague de G. Paris, Romania , XXVI, io4-io5. (Copenhague, iSii), p. ii45.

'') Description îles manuscrits Jiançais da

SES ECRITS. 51

Saciés que plus avant n'en sai: Pour tant le renc que l'akatai'^'.

Le poème compte 1018 vers'-'.

D. Bibl. nat., nou\ . acq. fr. ioo56 (jadis coll. Ashburnham, fonds Barrois, 3 7/1 ; antérieurement aux Jésuites de Lille). Papier, 29 fol. à 2 col., écriture de la fin du xiv" siècle, sur deux colonnes. Reliure moderne, avec ce titre au dos: Pledoy. DE Brisebarre. Manquent plusieurs feuillets en tète.

Inc. : De pluisseurs qui s'en sont meslés,

As quels, pour estre confortés,

Ly plus de son conseil s'ahert.

Vérités, qui angle ne quert,. . . Des.: Enfin, quant vint au départir.

Me congnut que songiet l'avoit.

S'il me dist voir et songes soit,

Sachiés que plus avant n'en say :

Pour tant le reng que l'accatay '^'.

Le manuscrit contient 3y4o vers.

Comme le montre le total des vers, la version du ms. B nous offre un développement considérable de celle du ms. A'**. Dès le début de ce qui nous en est parvenu, Vérité, avocat de Droit, expose longue- ment l'origine de l'affaire :

Vérités, qui angle ne quert, « Que nulle révérence ne fist

Dist: « Abstenir ne me porroie. « A Droit ne a se compaignie. . .

« Syre, il est voirs qu'en nostre voye « Tendons ad fin qu'il soit ostés

« Encontrasmes i^' a molt grant train « De son estât et dégradés,

« L'autrier ce dant de cappelain , « S'il est ensi que prolas soit ...» « Qui a grant tort prélat se dist, (B, fol. l'^)

'"' Nous tenons à exprimer nos remercie- <'' Cf. P. Meyer, Alexandre le Grand, II,

ments à l'administration de la Bibliothèque 290,0. i ( mention d'après le catalogue publié

de Copenhague qui a permis le transport de ce par Lord Ashburnham) ; Grôber, Gruridriss der

manuscrit à la Bibhothèque nationale, nous roman. Phil., II, 1'* partie, p. 818 (mention) ;

avons pu l'étudier à loisir. et Omont, dans Bibl. de t Ecole des chartes,

'"' Les vers 1-9, ^7-60 et 999-1016 ont été LXIII, aô-aG. publiés par ^Vbrahams, ouvr. cité (cf. Romania, "' L'hypothèse inverse, qui verrait dans A

VI, 161-163, oîi Wesselofsky a reproduit, un abrégé de B, n'est pas inadmissible n /jn'ori.

d'après Abrahams, les vers 1-2 et 1006-1016, Tant que l'on n'aura pas retrouvé le début du

et ime courte notice d'Ernest Langlois, Les ms. B, il sera prudent de n'être pas trop affir-

manuscrits da roman de la iîose, Lille, 1910, matif dans un sens ou dans l'autre, p. 176). ''■' Ms.: encontrastes.

52

JEAN BRISEBARRE, 'IROUVERE.

Au passage correspondant du ms. A nous ne trouvons qu'un sec résumé de 16 vers (contre plus de 700 dans le ms. B) :

Longhe cose est a repeter Pour cpioi çou est n'a quelle fin Drois, qui commença le hustin, Se fonda , car il fu acteres ; Li evesques, qui [fu] deflenderes, Se garni bien de procureurs. De substitus, de coadjufeurs Saiges , pour poursivir sen jîlet.

Vérités pourposa son fet Si faiticement et si biel Que li papes reprist i aniel De l'evesque par devant tous. Li evesques, qui fu estons. Pour l'aide qu'il esperoit , Dist que resaisis iestre en doit Puis qu'en le saisinne est trouvés.

(B,fol. l58^v. 522-537.

V

oici le

)rologue

tel

rue nous le nonne le ms

(lalons li sages, en son livre,

IMoit proufitant doctrine livre

A tout le peuple , j'en sut lis,

Em briès nios, quant il dist: " Biaus fis,

« Va as plais et as parlemens

« Pour aprendre les jugemens '" ».

Geste raison doit sans mesprendre

(lcscums(|iie boins fins pour li prendre

l"'-t Caton pour père tenir,

l^uis c'om poet pour voir maintenir

Qu'il poet bien plus d'un pères iestre :

iNous avons Dieu, le roi celiestre,

A père pai- création ;

Itères d'autre condition,

Si c'Adans fu et Abrebans,

Père ancien par plonté d'ans;

Or savons no père carne! ,

Et no père spirituel

(C'est papes, prelas u curés).

Dont mains cuers est souvent curés;

Et s'avons père par doctrine.

Dont fais cbius sens, qui enterinne

Les dis (jalon, c'est mes assens,

Par quoi il soit bons de sen sens , Si que fins doit iestre dou père , Et pour çou li miens cors s'empere , Quant j'ai loisir, d'aler le cours Oïr le[s] plais en plusieurs cours Tout soit il c'om ne m'i ait mandé; S'en ai ge souvent demandé Pour valoir et monter eni pris; S'ai en demandant tant apris A ciaus qui sont venu de Ronmie, C'on y plaide, çou est la somme. D'un cas merveilleus et diviers Qui molt d'estés et molt d'iviers Y est de lonc temps plaidoiyés, S'est li principaus detriiés. Car on atent d'un acessore Jugement d'intrelo([utore. Qui est pris sour .j. soutil pas. Bien est voirs que je n'i fui pas. Mes le cause vous voel conti>r Ensi que l'o\ deviser. Sans le vérité desmenlir: Se j'en mène, j'en o\ mentir.

(A, fol. 1 54 '-155', V. i-i6.

<'' Dioinsius Cato : » In judicium adeslo; atl praploiium slnlo».

SES ÉCRITS. 53

Suit l'exposé de l'affaire , dont il suffira de reproduire le début :

Li contes dist que c[i]us debas En mi sen cemin encontra

Est d'un noble et rice prelas Droit, mes en riens nel "* ravisa.

Et d'unne vertut, c'est tout cler, Ains passa outre sans parler

Que j'ai oyt Droit appieller. Et sans li de riens saluer,

On dist c'unne fois cemiunoit Si que Droit merveilles en fu . . .

C[i]us evesqiies, s'avint que droit (A, fol. i55% v. dô-oy.)

Le poème, on le voit tout de suite, appartient au genre allégorique. Rappelé au sentiment des convenances, l'évêque répond elFrontément à Droit :

« Li prelations désirée « !\ poursivir, ne a l'entrée,

« Ne me fu pas par vous donnée, «N'en fin, n'en confremant le don

« N'onques de par vous mis ni fui, « On ni fist nient plus mention

« Si c'a vous riens tenus n'en sui . . . « De vous, c'om fist de men ceval. »

« Quant li croce me fu donnée, (A, fol. i55''%v. 79-82 et 99-1 o3.)

Droit le cite à comparaître

Hasteement et a jour court

Devant le S. Père a le Court

Et ses frères les cardinaus (A, fol. 1 55', v. 1 i 5-i 1 7).

11 choisit pour avocat Vérité et pour procureur Suffisance, autour desquels se groupent les quatre vertus cardinales et bien d'autres. Charité, Espérance, Foi, Patience, Humilité, etc. L'évêque a Men- songe comme avocat et Convoitise comme procureur, et en leur com- pagnie Vaine Gloire, Orgueil, Envie, Paresse, Luxure, Haine, Larcin, Usure, Rapine, Simonie, Faux Semblant, Hypocrisie, etc. On se dispute Nature, qui déclare vouloir rester neutre. Mensonge parle le premier et décline la compétence de la Cour, qu'il soupçonne de partialité. Avant de faire «l'aveu», l'évêque demande à consulter son conseil. La consultation dure longtemps. Simonie l'encourage :

« Aies avant liardiement « Car je ne vous en faurai mie,

« Et avoés appiertement, « Se me raisons poet iestre ove. »

(A, fol. ibi\ V. 3^5-348.)

(') Ms. : ne le.

51 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Tricherie et Fausseté lui dévoilent la manière dont il devra procéder ;

Gardons nous bien, comment qu'il soit, De proposer raisons de droit . . . Mais quant nostre demande ai'ons. Nous sarons bien, pour escaper, .j. fait contraire proposer,

" Et si ara tant de journées « Assises et continnuees, « Que nous tenrons le parlement « Duquesaujour du Jugement, « Se il nous plest et il nous siet. »

(A, fol. i57%v. 38/1-391.

Dame Nature « naturans », à la requête de sa fille, Nature « naturee », qui est favorable à févêque, cherche en vain à calmer le ressenti- ment de Droit. Simonie quitte mystérieusement le conseil, pour aller on ne sait où, sous un autre costume :

Simonie d'iaus se parti Quant .j. autre abbit ot viesti Ka ce conseil eût n'avoit: Une vertu bien resambloit, Qui se fait Justice appieller. . Riens ne sai de se revenue

Ne a cui ce fu qu'il parla. Mais quant enviers iaus retourna, Cieus qui fait se relation Tiesmoingne en sa narration Qu'il se moustrerent plus joant A son revenir que devant. (A, fol. i57''-i58% v. 437-461 et 450-456.)

Finalement, Mensonge, au nom de son client, «avoue» la Cour, en demandant qu'elle nomme des commissaires ,

« Car bien os afremer et dire

n K'us et coustumme le désire » (A, fol. i58', v. 479-480.

Vérité proteste, et pour cause

Adont respondi Vérités:

« Ja par ce tour ncscaperés,

« Nous ne sommes pas coustumier

" En ceste Cour ne usagier :

i< Leur on plaide par droit escript,

« II ni a bare ne respit ».

(A, foi. i5,V\ V. '181-486.

Bientôt, à sa requête, la Cour relire fanneau à févêque, qui demande alors à être « resaisi » (fol. 158"; cf. ci-dessus, p. 62).

Ici commence le manuscrll B, que nous allons preiifh-e ])our guide en indiquant, à l'occasion, la correspondance avec faulre. Vérité expose à la Cour l'origine de l'affaire, conformément à ce que nous

SES ÉCRITS. 55

avons vu clans A ''', et demande que l'évêque soit dégradé '"-'. Mensonge

ré|)ond :

« Faictes nous baiUier no libelle ,

« Nous responderons a quinzaine « (B, fol. i').

Droit en personne réclame un jugement immédiat. Alors pren- nent successivement la parole Hypocrisie, «Blangerie» (Flatterie), Vérité, Justice, etc. Un conciliabule se tient entre les conseillers de l'évêque, qui cherchent à faire de nouvelles recrues, et, pendant ce temps, Vérité insiste pour que la Cour donne défaut,

Car l'enre estoit toute passée.

Et, selonc l'usage cfui court.

Il n'est si biaus deiîaux qu'en Court (B, fol. 4°).

Mais la Cour lui fait grise mine

Ly auditeur et président Aucun un peu s'en esmaiierent El en grouchant Iv escrîerent:

A la fm, pourtant, dit l'auteur,

Li juges estoit ja temptés De partir pour aler disner Et deflaut contre lui donner, Mais Menchonge le debati. . . Quant il ot son compte feny , Ly président li respondirent. Lorsque du siège se partirent,

Il Vescby niche plaidoierie! « Point n'avés d'averse partie; « A qui parlés vous ? A ce mur ? IBJbid.

Que ii Cours se conseilleroit Et puis si lor responderoit A quinsainne s'oppinion , Son les resaisiroit ou non; Et cependant se pourveïssent De conseil (B, fol. li^).

Les tentatives faites par les partisans de l'évêque pour gagner Théo- logie échouent, mais elles réussissent à demi auprès de Philosophie et de Foi, qui promettent leur concours pour leur faire « lor saisine ravoir», mais déclarent vouloir s'abstenir sur le principal. Pratique se montre plus conciliant, et cet épisode est joliment conté:

Pratique, qui partout se boute, Encontrerent en mie lor voie. Et li disent que molt grant joie

Aroient, se de boin talent Voloit gaaignier lor argent, A palier cascune journée,

<"' Cf. ci-dessus, p. ôa. ''' Cf. ci-dessus, p. 5i.

56

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Ou a viage ou a anee

Voloit prendre lor pension.

Et H dist: K J'ai intension

« D'avoir pension grande et belle:

« Convenence est bonne vaissielle ;

« Sy que, sans rihote ne tence.

Il Voel savoir, ains que je commence, " Combien ce est que javeray; « Et après vo voloir feray n. Tel pension qu'il demanda Cascuns d'iaus tous li acorda.

(B.fol. 4''-5\)

On nous apprend ensuite comment Larcin fait une expédition pour mettre à couvert le temporel de Tévêque avant que les commissaires nommés par la Cour viennent le saisir. Grâce à l'argent que lui a ap- porté Larcin, l'évêque dispose favorablement l'opinion publique:

Et sur ce li prelas donnoit A mengier plus qu'il ne soloit As bonnes gens, et plus souvent, Mieudres mes et plus larghement. Dont en si grant grasce key Que cascuns en disoit ensy: « Vescby .j. trojj vaillant prélat ! « Trop m'anuye de son débat.

« Ne je ne say qu'on li demande. « Ses corps, ses vins ne se viande » N'est a nul preudomme veés, « Ne ses argens , bien le veés , « Ne en lui ne s'apert nus maus : « Dignes fu d'estre cardinaus , « Ou archevesques tout du moins » (B,fol. 5'.)

La quinzaine expirée , on revient devant la Cour. Pratique a la parole; elle conclut:

«Dont, sans aultre title alegier,

« Puisque cause avés de baillier

« Le saisine, avoir le devons " (B. fol. 6'').

Vérité réplique par un discours divisé en deux points. Comme il est dans nos deux manuscrits''', nous publions le deuxième point, le plus curieux, en un texte critique les vers sont numérotés d'après

556. « Si voe[l] ge le Court enfourmer « D'un secont point, si évident « Que li Cours le voit cliremenl: « C'est que li bien de Sainte Eglise ,

56o. « Soit a RonuTic u soit en Frize, 0 Sont tout laissiet et aumosné,

<"' A, foi. .r)8''; B, loi. 6^

'*' Nous suivons, sauf avis contraire, la gra-

« Ou par forfaiture amendé, « Dont est sour peciet , j'en sui fis, )64. « patrons dou s[aint] Crucefis Il Fondés, ne le poil nus clamer " Possession, au droit parler, « Si il n'a en cesle sinenourie

pliie du ms. \ , el nous riantes de pure graplùe.

Iif'cons les va-

SES ECRITS. 57

568. « Wcrp, eskeance ne oyrie; « Ens es biens par ilesus només

" Et quant chius clii ne autres n'est 872. « Il s'en sieut k'oïr ne devés, « De patremonne ne d'aquest, « Singnor, cose que il en die") ».

Mais malgré les efforts de Vérité, c'est Mensonge qui triomphe :

De i'evesque estèrent leur main, D'acorder ou desacorder

(Et) si li rendirent tout a plain Chou qui fut devant plaidoiiet. Sonaniel... (B,fol. 8.)

Et refisent jour assigner

Nous ne saurions suivre tout le détail de la procédure, qui est minutieusement décrit. Retenons l'essentiel. Chaque partie obtient mandement de la Cour pour faire citer et examiner ses témoins, se réservant de « reprocher » ceux de la partie adverse. Vérité a beau jeu, cela va sans dire, contre les témoins de l'évêque, tels que Inobé- dience, Orgueil, Convoitise, Homicide, Envie, Hypocrisie, Tort, Fausseté, Tricherie, Larcin, etc, voire Sodomie, devant qui

Cascuns le sien nés estouppoit (B, fol. iS""; A, fol. 160°, v. 822).

On fait mettre ces « reproches » en bonne et due forme :

Adonc fissent coUaciier

Leurs reproches et copiier(B, fol. i3'').

Là-dessus, Mensonge imag^ine de lancer Faux Semblant aux trousses de Suffisance, le procureur de Droit, pour l'amuser et l'em- pêcher de remettre à la Cour les reproches de son client. Faux Sem- blant accueille la proposition avec joie, expose son plan et l'exécute avec une merveilleuse adresse. Cet épisode, éclate la verve de nos plus savoureux fabliaux, comprend environ 200 vers. Ne pouvant le citer intégralement, voici du moins de quoi en faire apprécier la saveur '^' :

« Par foy «, respondi Faus Sanblans, « Sy vous dirai que nous ferons:

« Du tour n'en convenroit doubter, «De ces garchonnès manderons,

« S'a point le pooie cnconlrer; « C'on voit au lonc de la journée

'"' Variantes : 567 Dou B— 558 Que cascuns B— 56o Partout s. a R. ou en B— 56i ou aniosne B— 566 a droit B— 567 Mil en a A— 568 Werp veske auoe ne hourrie B— 570 De pâtre nostre A— 573 Chose singneur B. ''^' Tout ce passage manque dans A, ainsi que ce qui sera cité par la suite , sauf avis contraire.

HIST. LITTEli.

58

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

« Rostir le hicrenc pour l'ouvee (?)

« Au vin par ces hosteleriez

« En quoy il nous vcront esbatre,

n Mais qu'il ne fâchent nul samblant

« Que de nous soient congnissant,

« Et d'iaus tout autretel ferons ;

(i Mais c'a le court les envoions

« Pour savoir quel heure il sera,

<i Que cascuns qui en revenra

Il Die que trop tempre est d'assés . . .

« Se je le puis tenir de priés

« Au milleur vin de la taverne,

« Se sagement ne se gouverne,

Il Se tieste li ferai graler. »

Lors prist Faus Samblans a aler,

Pour mieux Souffisance quérir,

Les voyes qu'i[l] soloit tenir;

A l'église premièrement.

le trouva'", devottement

En orisons, sy attendy

Tant qu'apriès messe s'en parti.

Tantost osta son capperon ,

Et fist une inclination

A lonc cul, les genous ploiiés.

Et li dist: « Sire, bien saciés

«Que, comment qu'ensamble plaidons.

Il S'est bien telle m'entencions

« Que je vous aime et ay amé;

« Et, quant j'ai tout considéré,

(i Se n'est mie, bien m'en perchoy.

Il Ly plais ne a vous ne a moy ,

« Ains le vostre maistre et le mien . . .

Biaus dous sire, vous en parlés »,

Dist Souffisance, " sagement,

« Assés bel et courtoisement;

« Et ensi deuist cascuns dire » (B, fol. i /»'").

Faux Semblant devient de plus en plus insinuant; il invite Suffisance à la taverne :

Il Or vous Yoel priier Il Cor en droit vous puisse donner «Biaus sire, pour vous desjuner, « De boin vin unecoppinette, « Ou de gi'enace une foellette, «Que nous buverons en estant. « Nous serons ja a le Court tant, « Ains que nous puissons besoingnier, « Qu'il nous dovera anoiier. « Alons! failtes le lïement. Je ne boy mie molt souvent », Dist Souffisance, « sy matin». Faus Samblans dist : « Par saint Martin,

Mais, nialgi-é les fumées du vin et le faux rapport d'un « garclion- net » bien stylé, Suffisance conserve une lueur de raison et s'échappe:

u Ersoir me couquai sans soupper, « Si qu'il me convient desjuner « Plus tost , ou je me greveroie. « Or eslisiés le mieudre voie: « Il faut que vous me le donnés, « Biaus sire, ou de moy le prendés. « Se de ces deux ne faittes l'unne, « Il samble que ce soit rancunne n Qui vous muet, et mal afferoit « A sy ])reudomme c'on vous voit ». Soullisance dist: « Or allons! ». (B, fol. ih'-i'y.)

Sur pies se mist, sa bourse ouvri. Et tout l'argent qu'il i trouva Par dessus la table getta

(Che fu plus qu'il n'ol despendu).

Molt se tenoit a deceù,

Sy alla ses escris baillier (B, fol.iS'

'"' Ms. : troiiuay.

SES ECRITS.

59

Ce coup manqué, les conseillers de l'évêque se rejettent sur les M salvations de témoins i., qu'ils rédigent de main de maître, et dont le texte nous est donné intégralement par l'auteur :

« Affin, très cier singneur et juge, ic Gardiien du peuple et refuge, « Que ly blasmes et li reproce «De Droit, qui nous suit et reproce, « Encontre nous tesmoins trouvée,

« Ne vaille et soit nulle trouvée, . Il Dist et propose en cest escript « Richars, evcsques de Malpont, «Les raisons que chi s'ensivront. (B,fol. i5'''.)

Ce document est très étendu (plus de 600 vers). Par l'humour et la richesse verbale qu'il y déploie, l'auteur est de la lignée de Rutebeuf et de Jean de Meun. La « salvation » de Larcin est une manière de chef-d"œuvi"e (environ 'j 00 vers):

Bien puis mostrer aperlement

Que par Larechin et sa gent

Dieus Justice en terre envoia ,

Car il vit et considéra

Que li plus grant et li plus fort

Moustroient trestout lor effort

Ens es petis ie leur toUir,

Pour ce fisl Justice venir

Pour faire la punicion . . . ,

Par quoy ly peuples s'acorda,

Qui frans estoit, au sien donner

Et as personnes ordener

Qui justice exerciteroient. . .

En tel point fu chevaliers fais,

Roys, jjrinces, dus, bailleus, prevos,

Qui ont maintenant grasce et los

Et sur le peuple singnorie,

Laquel cose n'eussent mie

Se Larechins n'eûst esté . . .

Se devons au clergiet descendre,

Cui grant pourfit y veons prendre,

Car quant li rice et li poissant

Laron , raviseur et tyrant

Se sentent de mort opressé,

Pour le doubte d'iestre dampné ,

Selonc que'" cascuns se rcpent. En jîluissieurs iieus devottement Fonde hospitaus et abeyes, Prouvendes et cappelenies, Et font dire obis'-' et anveus, Vegilles, messes et trenteux, Dont li clergiés rice devient , Qui n'euïssent ou poy ou nient Sans Larechin .... Et ensi est par mainte ghise L'Eglise d'enrichir aprise . . . S'en est Larechins ocquoisons, Car de pluissieur? conditions Est Larechins, au voir conter, Et pluisseurs manières d'embler: Ly uns donne, a l'autre le laut (S'on en paroUe, ne l'en caut); Ly aultre l'emblent en l'absence De chiaus qui par lor négligence Gardent lor coses niaisement; Et li tiers entre obscurément Par dedens les maisons de nuis, Perchans les parois et les huis; Li quart rejeue de ses tours En es foriès et es destours ;

''* Ms. : Selonc ce que. '"' Ms. : abis.

60

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Ly quins emprunte et point ne rent ;

Ly .vj.", sans paiieinent

Faire, as gens les coses acate,

Dont il faut tei afubler nate

Qui vair'" afubler se soloit;

Li .vij." fait son esploit

En lui de ce ensaisiner.

De govr et de possesser

ses pères onques riens n'ot,

Et a grant peine dire veut

A quel cause il y est entrés.

Par tels larechins coulourés

De cause qui samble deûe

Est en si grant estât venue

Li science d'avocassie

Et li ars -J de plaidoierie,

Car cil laron cy darenier

Viennent et sont en no dangier,

Ne li laron fans demandeur

Ne cil qui sont faux deffendeur

Ne poroient si longhenient

Durer sans lor avoyement ,

Mais par lor introduction

.j. plait .G. ans durer fait on

Qui deuist fmer en .c. jours;

S'en ont riqueces et honnours

En ce siècle [a] si grant plenté

C'autre s'en vont a povreté.

Ne le mal ne fait mie mains

Chils darrains larccbins soutains'^'

Que li drois larrechins pendables.

Car les bonnes gens communables

Par gardes et par bien frcmer

Se scevent trop niieus destourner

Des propres larrons afTaitiés

Que de tels fais entoweliés

De quoy avocassie est plaine :

Ce sont cbil qui a mains de peinne

De Larrechin prendent pourlit.

Or sont une gent plus petit

Qui par Larechin se cbavissent Et de coy molt d'instrument issent. Dont li peuples mestier n'eùst. Se de ce monde dame fust Carités et euïst esté. Or sont de grant nécessité l.i instrument et li ouvrier: Fevre, machon et carpentier, Cordier, faiseur de canvisure, Closier et faiseur de baturc , Poinlre et li ouvrier de fossés. Cascuns d'iaus tous est ordenés A larechin empeechier Ou a cbe méfiait corrigier. Quant il est fais et avenus Et li faisieres est tenus : Ly fevre font les grésillons , Fiers et buies, karkans, kaingnons, Clés, locquès, verreus et fierures, Bcndes et diverses frumures , Gardes [et] coutiaux et espees Courtes, longhes, haingrcs et lecs, Miséricordes et paffus, Heaumes, quoiffes et escus, Jasserans, plates et bavieres, Camaux, musekins, genouillères, Gardebras, grèves et canlfrains, Estriers et esporons et frains; Cordiers font cordes et cordons. Et wanbiscur les auquetons : Tout ce est au cas nécessaire. Poinlre, batcur as armes faire Des nobles, qui doivent garder La justice et exerciter, Gaignenl et acquitent la vie D'yaus et de toute leur maisnie . . . Dont, qui bien concbeut ces raisons. Par Larrecin et ses larrons Ly peuples vit et vivera.

[BJol if-iS\)

Si les salvations de IVvêque sont longues, ce n'est pas seulement

<■' Ms. : Qui <le vali. ''' Ms. : airs. <'' Ms. : septains ; cf. Goclefroy, arl. sollain .secret..

SES ECRITS.

par amour de l'art, mais pour gagner du temps, comme l'explique Malice aux membres du conseil, qui ont peur de voir la Cour les tenir pour « nices » :

Compte n'en fay, Car communément voy et say Que plus seront longhes trouvées. De tant seront plus redoubtees De chiaus qui les doivent jugier. Qui voet fuir et variier , Faire ne doit courtes raisons : Quant on voit grans escris et Ions, Ly Cours les boute adiès ariere, Car H juge ont adiès manière De briès escris examiner Pour yaiis de paine délivrer, Et dïent: « Il nous converroit Il Estre bien .viij. jours, qui volroit « Mettre s'entente a Ions escris

« Que pluisseur ont en la Cour mis « Une autre fois les (jrenderons « Et plus tempre y entendrons « .ij. jours ou .iij. en un tenant « Que ne soit tant que maintenant » Enssi les voit on detriier .XX. ans ou .\xx. sans jugier. Et je vauroie bien veir Que jamais n'eussent loisir Ne volonté de l'entreprendre, Ains feissent le cause pendre Jusques au jour du Jugement, Puisque nous goons plainement. (B, fol. aoK)

Et Malice connaît bien les juges. Malgré l'intervention de Vérité, qui réclame un jugement immédiat, la Cour fait la sourde oreille:

Dist li Cours: « Qui vous en creroit, Il Nous yriemes estudiier, « Sans huimais boire ne mangier, « Sour vostre escriplure première « Et depuis sour le darreniere, « Qui est si longhe et si pénible

« Qu'elle tient le quart d'une Bible. « Honnis soit qui vous en crera ! « A le quinsaine on vous ora, « Soit par escrit ou autrement : « En tout che chi raisons s'asent.

(B, fol. 2 0''.)

De remise en remise, et après de nouveaux écrits fournis an tribu nal, arrive tout de même le jour où, à l'audience, les parties sont «appointées en droit». Mais alors Droit émet la prétention de faire partie de la Cour qui doit le juger. Mensonge, naturellement, déclare que

Drois dcmourer ne pooit mie

Pour estrcs juges et partie (B, fol. ai''; cf. A, fol. i6i% v. 891-892)-

Vérilé réplique que, malgré l'axiome,

Drois est de sy^sulTisant estre

Que il est de ce cas exemps (B, fol. 22"; cl. A, ibid.

900-901

62 JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

Suit Tollre de prouver qu'il a été membre de la Cour et qu'il doit y rester. Nouveau délai, nouvelle enquête de part et d'autre. Les conseillers de l'évêque y mettent le temps, et pour cause:

Mais pour ce tjue il possessoient, » Et mengier de ces cras pouchins

Ne furent pas molt diligent « Chi délais ne nous fist nul mal;

D'enquerre, ains disoient souvent: « Tousjours yra li yaue aval

« A l'enquer que no tamps perdons?. . « Et no maistres possessera ». « Alons boire de ces boins vins (B, fol. as**).

Et pourtant ils font un rapport bien curieux à la Cour sur ce qu'ils ont trouvé '^^:

Droit au tierme qu'il orent mis Li pappes et li cardynal

Vinrent, et dirent ensement, N'avoient fors grant lionte et mal :

Pour aler avant plus briement, De fain nioroient et de fi'oit,

k'a chiaus qui sont le plus aisné Cescuns nus et descaus aioit,

Fait demander et demandé Et vivoieut ens ou dangicr

En avoient plenté et bien ; De cbiaus qui les viennent priier.

Mais de tout le peulo anciyen Li papes souvent sans se route

N'i a nul qui soit souvenans Se reponnoit en une croule'^*,

QueDroisfust'-'oncquesdeleur tamps Si c'on ne le pooil trouver,

Lors juges assidùelment''*', Car il ne s'osoit amoustrer;

Mais il disoient ensement Et cil qui furent plus hardi

Que lor aioul'"' et lor tayon Furent par le conseil do li

Recordoient par le maison Décollés et cruceliyet,

A le fois, et entour le fu, Rosti, bouilli et escorciet;

Que jadis gouvreneres fu Se maudïent, pluiseurs y a,

Et avoit de le Court le cure, Qui jamais le remelera

Mais tant fist c on n'eut de li cure En rolïisse qu'il ot jadis. Car, tant qu'il fu li gouvreneres (A, fol. 161'".)

Décolle Coiut et li meneres.

Pour parer le cou|), Droit demande à faire comparaître les Vertus. Mensonge accepte ([u'cllos viennent prêter serment, à condition que Droit jure lui-même avant elles. Droit ergote sur la nature du ser- ment, puis linit par jurer, et les Vertus jurent après lui. Mensonge contredit, et l'on prend jour pour les reproches, qui seront, s'il y a lieu , suivis de salvations.

'■' Nous donnons le texte d'après A, gêné- '*' A: assidueUemeiit.

ralement pins correct, sauf dans les passages '*' A: oncle.

rejetés en variante. <'•' A: croasie,

'•> A .fat.

SES ECRITS. 63

L'intérêt languit, il faut l'avouer. Abrégeons. A la demande de son conseil, l'évèque se présente à la Cour:

Assés briement vint li prelas « Eut du faire cause et figure,

A grant beubant et a granl train. « Et tels contenances en fist"' ».

Ly un saloient a son frain Li prelas des biaus deniers fist

Et li auhre a son estrier. Enssi qu'il faisoit îiu partir;

Qui oncques vit Fauvain torchier, Grand plenté list en son venir

Si c'on le point pai' ces parois. D'oisiaus et de kieiis amener

Il disist bien a celle fois: Pour a chiaus de le Court donner. « Cils qui premiers fist le pointure (B, fol. 2/1"'.)

Vérité en prend prétexte, à une audience ultérieure, pour s'oppo- ser à l'audition de Convoitise, procureur de l'évèque, s'il ne se fait « refonder ». Et d'autre part, Mensonge s'oppose à la réception des salvations de la partie adverse comme arrivant trop tard. La Cour est de plus en plus embarrassée : après avoir fixé un jour aux parties pour «dire droit», elle se ravise et proroge l'audience à deux mois. Pendant ce délai, elle met le dossier de l'affaire

En le main de .ij. jouevenenciaus

Apris et soutieus et nouviaus,

Venus d'Orliens et de Toulouse (B, fol. 2 ■7").

Après de longs débats en conseil, elle se prononce en ces termes:

« Tout veù et considéré » , « Drois , et issir du jugement

Dist li Cours, « deiïense et demande, « Qui li toucque, en ce cas présent,

« Ly Cours, qui tousjours est engrande » Et des aultres materes non. » « De raison faire et souslenir, (B, fol. sS"".)

« Vous dist que se doit [or] partir

Droit, battu et « abaubis » , est bien décidé à en appeler, mais n'esti- mant pas sa présence nécessaire, il quitte la Cour en chargeant son procureur, Sulfisance, de faire le nécessaire. Celui-ci assisté d'un sage notaire, « qui Maistres Communs ot non », notifie lui-même au tribunal un appel longuement motivé, dont le texte est reproduit in extenso, et dont il requiert acte au notaire. La Cour chargée déjuger l'appel '"^

'"' Ce curieux passage sur la représentation «Et de ie sentence non fine,

de Fauvain est à ajouter à ceux qui ont été cités " S'il est ensi qu'elle soit digne

ici (Histoire littéraire, XXXII, 108-116). °Q"« sentence soit appiellee,

<" Ce tribunal est désinné d'une lacon assez " P'»'" '^''"f «5,';'-'Pt"''e ordenee

1 , ,,^ ,., = , , n Devant 1 auditore second. . .

vaffue sous le nom de II 1 audilore second » dans n . u . (d ri od\

o , ..„, ,,, «Provoque et appelle enssement» B, loi. 28

1 appel nottlie par ôulhsance : ^ rr \ /

64

JEAN BRISEBARRE, TROUVERE.

au jour assigné, ne se trouve pas suffisamment édifiée, et elle renvoie son arrêt à une date indéterminée. Et là-dessus, le poème finit en ces termes dans B :

Au jour qvii y lu assignés

Fu ii procès examinés

Et li questions ventilée,

Debatue et contre-argûee.

Dont li dis Sièges y trouva

Tant de pro et tant de contra,

Que pas ne leur sambla legiers

Lyjugemens, dont grand mestiers

Leur estoit, pour esquiever guerre

Et plait, de plus grant conseil querre

Ou tans advenir, qu'il n'avoient,

Car en leur secré bien pensoient

Que cascune partie'" avoit

Voloir d'appeler, s'il estoit

Qui contre lui sentenciast.

N'i ot celui qui ne loast

A yaus donner longhe journée,

Par quoy li Cours fust mieus hourdee

De boins clers qu'a ce dont ne fu.

Ad ce se sont tout assentu,

Car il leur sambloit boin et biel.

Et enssi par ce dit appiel

Qui descend a cest accessore,

Ly principaus en tant com ore

Est detriiés et mis ariere.

Ly Cours, qui bien scet le manière,

Lor ala journée baillier

Et prist jour de lui consellier.

Car li cause pent en balance.

Ne pluisseurs n'ont mie fiance

Que ly plais doieja finer.

Et quant j[ou] euch ov conter

De ce plait le mélancolie

Trop plus que je ne vous en die.

Lors mapensai que li conteres

Estoit voir disans ou menteres®.

Et si me disoit voir ou non,

Car je n'ay pas intencion

Que proprement puist advenir.

Enfin, quant vint au départir.

Me congnut que songiet l'avoit.

S'il me dist voir et songes soit ,

Sachiés que plus avant n'en say:

Pour tant le reng que i'accatay.

(B, fol. 29'".)

Dans A on ne trouve, pour les feuillets 2 3''- 2 9' de B (environ 65o vers), que ces treize vers :

Drois, qui poiprisoil ce descort, De sen fait prouver s'abati ; Pluiseurs des viertus conduisi Qui bien en savoicnt parler. Mençongne les laissa passer; Car de riens ne les connissoit. Pour çou pas ne les debatoit,

Et s'en avoit grand desirier En fin que d'iaus empeecier. Molt y ot d'interrogations. Cescuns eut ses productions, Une, ij, et tierce ensivant. Et le quarte eurent d'abundant. (A, fol. 161"", v. 982-994.

'"> Ms. : petite.

''' Ce vers el le suivant ne se raccordent

fias; il parait é\ident que le scribe de B a passé es deux vers qui les séparent dans A.

SES ECRITS.

65

Avec le vers suivant, le texte se raccorde à celui du ms. B, pour finir d'une manière analogue, sinon identique:

Et ensi, par ceste accessore,

Li principaus, en tant comme ore.

Est detriiés'"' et mis arrière.

Li Cours , qui bien seit ie manière ,

A pris jour de li conseillier,

Car elle s'en volt'-' despecier.

Li cause pent en grant balance;

Li pluisour n'ont mie espérance

Qui li plais doive ja finner.

Et quant g'i eue oy conter

Dou plaidier le mélancolie

Trop plus que je ne vous en die.

Se me pensai que li confères Estoit voirs disans u menteres Et si me vouloit abourder. Je l'alai niolt Tort conjurer Se il me disoit voir u non, Car je n'ai pas entention Que proprement peuist avenir. Enlin, quant vint au départir. Me connut que songiet l'avoit Brisebahe, et songiet soit; Saciés que plus avant n'en sai : Pour tant le renc que l'akatai.

(A, loi"', v. 995-1018.

Quel fond faut-il faire sur la présence du nom propre Brisebare dans le ms. A, en un vers le ms. B a une tout autre leçon ? Ce nom s'y présente pour ainsi dire de biais, en quoi fon peut voir un détour ingénieux employé par l'auteur pour se faire connaître. Mais faut-il l'identifier avec le trouvère auquel est consacrée cette notice.^ Rien ne s'y oppose, puisque notre Brisebarre a cultivé des genres très différents. La langue du ms. A appartient au dialecte wallon, et Brisebarre ne se serait pas exprimé autrement. Accordons-lui donc, provisoirement, la paternité de la version A du Dit de l'Eves^ue et de Droit, f œuvre se présente à nous dépouillée d'une partie de ce qui fait, à nos yeux, la valeur littéraire de la version B, mais pour- vue du même cadre allégorique.

Quant à la version développée, quel en est fauteur.^ Le ms, B ne nous f apprend pas, peut-être par suite de son état fragmentaire. Cet auteur anonyme, qui va parfois de pair avec ses contemporains, Jean de Condé et Watriquet de Couvin, était, comme eux et comme le Brisebarre de A, de la région wallonne. Ce devait être un clerc ayant fréquenté les tribunaux ecclésiastiques et autres, familier avec les mille détours de la chicane, car on ne peint bien que ce qu'on a vu. Ne serait-ce pas Brisebarre lui-même.^ Le titre qui se lit au dos de

(') Ms. : terri

IJCHS. - HIST. LITTBR.

'' Ms. : nolra.

XXXVI.

66 JEAN DE LE MOTE, TROUVÈRE.

la reliure moderne du ms. B [Pledoy, de Brisehare) provient vraisem- blablement do la notice du ms. A, publiée par Abrahams en i844 : et ce n'est qu'une conjecture. Mais il n'est pas impossible que cette conjecture soit fondée, car il ne l'est pas que le passage de la version Aoù Brisebarreest nommé ait figuré dans farcliétype de la ver- sion B, d'où, pour des raisons qui nous écbappent, un copiste l'aurait fait sauter et remplacé, comme dans f exemplaire unique qui nous est parvenu, par une variante sans précision.

Quoi qu'il en soit, on peut alïirmer que la date de notre Dit sous sa forme primitive est postérieure à la condamnation des Templiers (mai i3i2). H suffit, pour en convaincre- le lecteur, d'attirer f atten- tion sur la manière dont Vérité parle de f Ordre, dans un passage que nous n'avons pas eu foccasion de citer, quand elle «reproche» Sodomie :

l^ar l'ordurf de cesti chi Et par ii furent ly Templier

Dieux, en vérité, sans fantôme, Destruit, cou est cose prouvée,

Fist les .V. cylés de Sodome Qui jadis fu Ordene honneree.

Fondre (et] en abisnie et tresbucier,

(A, fol. i6o', V. 834-840; cf. B, fol. I3^)

D'après ces vers, il semble qu'il se soit écoulé un certain temps depuis la suppression de f Ordre jusqu'au moment oii noire poète composait. Mais en face du lermiims a (juo, il n'est pas possible d'éta- blir avec précision un terminus ad (jiiem; et cette impuissance s'étend aussi à la date de la version du ms. B.

A. T.

JEAN DE LE MOTE, TROUVÈRE.

SA VIE.

Dans ses Méditations, rédigées en i35o, Gilles Li Muisis, passant en revue les poètes français encore vivants au moment il écrit.

SA VIE. m

mentionne en premier lieu Guillaume de Mâchant et Philippe de Vitri, puis il poursuit :

Or y rest Jehans de Le Mote Si qu'à honneur en est venus

Qui bien le lettre et le notte Et des milleurs faiseurs tenus,

Troève, et fait de moult biaus dis, Et si vivre administret;

Dont maint signeur "' a resbaudis, De ses fais a moult registre! '->.

Ce témoignage flatteur concerne notre trouvère. Trois poèmes dont il se proclame l'auteur nous sont parvenus. S'ils ne nous apprennent rien sur sa patrie ni sur sa famille '^\ ils nous fournissent des renseignements sur sa condition sociale, sur ses protecteurs et sur les dernières dates de sa carrière poétique.

Les trois poèmes appartiennent à des genres très différents. Le pre- mier en date, Li Regret de Guillaume le conte de Haynimu, fut composé en 1 339 ; il est dédié à la fdle du défunt, Philippa, reine d'Angleterre. Les deux autres, le Parfait du Paon et la Voie d'Enfer et de Paradis, sont de l'année suivante; ils ont été entrepris à la sollicitation d'un bourgeois de Paris, Simon de Lille. Ce n'est donc pas seulement dans l'aristocratie, comme porterait à le croire le témoignage cité de Gilles Li Muisis, mais aussi dans la riche bourgeoisie que Jean de Le Mote trouva des encouragements et des faveurs.

On lit dans la Voie dEnfer et de Paradis, presque au début (str. 11 et m) :

II. Li taisirs m'a esté trop griés, Et oient, en quel lieu qu'il soient,

Car j'en ai esté castiés Que pour le bon proedomme proient

De cculs qui mon pourfit amoient. Pour qui il est encommenchiés.

Or sui je du castoi moult liés, Pluiseur de moy mieulz le feroient,

Car uns libres est esligiés Mais de tel fer c[ue fevre aloient

Duquel je pri ceuls qui le voient Fault cpie le coutel soit forgiés.

''' Corr. : mains slijneurs. dessous, p. 7^, note 4)- Pour avoir mal lu et

<■' Poésies de Crilles Li Muisis , p. p. Kervvn étendu trop loin l'acrostiche, l'abbé de La Rue

de Lettcnhove (Louvain, 18S3), p. St). appelle à tort l'auteur Jean de Motelec , erreur

''' La forme de son nom de famille suffit reproduite par différents compilateurs qui l'ont

pour le rattacher aux variétés picarde et wal- copié; voir P. Meyer, Alexandre le Grand, I,

îonne de la langue d'oïl, le féminin singulier 370. Sans même connaître le nom de notre

de l'articleest le, et non la, comme en jrançais. trouvère, A. Dinaux, dans ses Trouvères .. . du

Cette forme est bien celle qu'employait notre nord de la France, t. IV (Paris et Bruxelles,

trouvère, car elle est attestée par l'acrostiche i863), p. 333, déclare qu'il «a naitre à

qu'il a placé à la fin du Parfait du Paon, pour Mons ou à V'alenciennes». faire connaître «couvertement » son nom (cf. ci-

68

JEAN DE LE MOTE, TROl VERE.

m. Che libre fav premièrement Ou nom du roy du firmament , Et puis de la Vierge Marie, Des sains , des saintes humblement , D'anges , d'archanges doucement , Et puis, en la mondaine vie.

Le fais, car désirs m'en maistrie. Pour l'onneur et la courtoisie D'un bourgois douls et révèrent Qui mes maistres est, quoi c'on die, Symon de Lille, auquel amie Soit la Vierge a son finement '•'.

Et dans les deux dernières strophes

CCCLXXXV.

C'est cils c'on appelé Symon De Lille, qui moult de renom Maistre orfèvre du roy de France, S'a les reliques a bandon Du moustier dominacion'-' : Si a cest libre en ordenance. Si en traira ■'' boine substance Pour s'ame garder de grevance. Et Janins de Le Mote nom A cils qui a fait ceste brance. Pour Dieu, s'il y a ignorance. Faites lent excusacion.

CCCLXXXVI.

Car, sire, je le vous presens Com joieus et com diligens Que j'ai esté du bri(>lment faire. EtDieus, li poissans sapiens, Li vrais, li pieus, li excellens, \ oeille ceuls garder de contraire Qui leur plaisir verront attraire A prier de coer deboinaire Pour vous, qui donnastes l'assens Et le loisir du libre estraire, Et pour moi , qui l'ai volut faire. Chi faut. Dieus confort toute gent'*'.

Le bourgeois de Paris, le bon « proedomme » Simon de Lille, ne fut donc pas seulement le protecteur, mais l'inspirateur de Jean de Le Mote. Pour lui donner à la fois «l'assens et le loisir», il le logea dans son hôtel. C'est ce qui résulte implicitement d'un passage de la Voie d' Enfer et de Paradis, le poète raconte son réveil :

Adonques regardai mon vis Par i'ostel et par la maison ; Bien vi que n'iert se songes non Envoies par prévision '■'*',

El que c'est li hosteus de pris Mon maistre , c'on claime Symon De Lille, dont je pri .Ihesum Qu'il soit en son dous paradis '*'.

Mais c'est surtout dans le Parfait du Paon qu'il faut chercher des détails sur les bons offices de Simon de Lille à l'égard de notre trouvère. Dès la première strophe, Jean de Le Mote nous apprend

'') Bibl. nal., fr. i!5.)4, loi. ifxj'. ''* La syntaxe de ces premiers vers, troublée par le scribe, n'est pas lacilc à rétablii'. ''' Ms. : trairai.

<*) Ms. cite, fol. loC'-niv*".

''' Ms. : Eniitii en par pidision.

''• Str. cccxi. , ms. cilé, fol. njS"".

SA VIE. 69

que c'est à son protecteur qu'il doit l'indication du sujet qu'il va traiter :

Car mes maistres, de Lisie c'on apielie Simon,

M'a donné ia matere et l'introduclion ,

Si le fach a sonneur et a s'afection"'.

Plus loin, au cours de 1 épisode du concours de ballades, dont nous parlerons dans l'analyse du Parfait du Paon^-\ après avoir opposé à l'intérêt que le roi Alexandre et son entourage prennent à. la poésie, l'attitude moqueuse de certains contemporains vis-à-vis des « laisours «, c'est-à-dire des poètes, il nous fait des confidences sur la situation que le généreux et intelligent orfèvre lui faisait dans son hôtel :

Les dames et les prinches qui furent attendant En la chambre en entrèrent, cascuns joie faisant. Et de veiir l'ounour cascuns cuer desirrant. Car pas ne resambloient li prinche souflissant Les fols maleûreus qui sont mal entendant, Qui se vont des faiseurs par le paiis mokant Et si appiellent ruses leur ouvrage poissant. Tels gens haç et haray le cours de mon vivant, Car, qui yroit très bien le fait considérant. Il y a moull de bien el de sens appendanl; Et encore di jeu et voi[s] chiertefiant Que c'est la plus soutieve oevre, soiiés créant. Qui soit, et mains prisie; las! j'en ai cuer dolant. Mais mes maistres, pour qui je fais cesti ronmant, Li boins Simons de l>islc (qui Diex fâche garant !) N'est pas de ces mokeurs que j'ai nonmés devant , Ainchois ainme le fait (bien est apparissant). Quant il me livre cambre et .j. clerc escrisant Pour faire les biaus dis; d'el ne li vois servant, Et chiertes je li vois de joieus cuer faisant. Et j'espoir, se Dieu plest, le père tout poissant. Que des biens me fera ains cfu'il voist défaillant. Diex li doinst boine vie ! De lui lairrai atant'^'.

On avouera que le Mécène parisien a droit, lui aussi, à une place dans l'histoire littéraire''"'. Il l'a eue, naturellement, «en la mondaine

'*' Bibl. nat., IV. 12565, fol. 23'i v°. '*' Aucune allusion n'a été faite, dans le

'■' Ci-dessous, p. 74. «Discours sur l'état des lettres en France au

'*' Ms. cité, fol. 256 et v°. xiv" siècle», qui occupe la première partie

70 JEAN DE LE MOTE, TROUVERE.

vie», plus large et attestée par plus de documents que celle de son protégé''*. Originaire de Lille, à ce qu'il semble, il appartenait à la famille As Clokettes'-', comme l'atteste la légende de son sceau'"''. 11 dut se fixer de bonne heure à Paris, il habitait, en 1 3 1 3 , la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, «devers l'yaue''*'». Dès le début du règne de Charles le Bel, il était orfèvre de la Cour, situation qu'il garda sous Philippe de Valois, avec le titre spécial d'orfèvre « des saintes reliques », auquel fait allusion notre trouvère dans les vers que nous avons cités (p. 68). Il habitait, en i333, près de la maison du che- valier du guet, rue Perrin-Gasselin : était, à ce qu'il semble, «li hosteus de pris » Jean de Le Mote reçut l'hospitalité. Simon de Lille était un homme pieux, qui fonda la chapelle de \otre-Dame à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il mourut entre le i 2 août et le 20 sep- tembre i348, laissant une veuve, Jeanne, et de nombreux en- fants'^).

Revenons à Jean de Le Mote. Il faut probablement le reconnaître dans le copiste de la chancellerie de Hainaut qui est mentionné en ces termes dans un compte encore inédit de 1 325-1 326 : « A Jehan de La Mote, pour transcrire plusieurs escris des darrains comptes que Gobers list après chou k'il eut compté, xx sols'*"' » .

On pourrait conjecturer que notre auteur a fait son appren- tissage de la poésie ailleurs que dans les cours aristocratiques et dans les hôtels bourgeois, et qu'il n'a pas commencé sa carrière en écri- vant des poèmes de longue haleine. Il nous épargne toute conjec- ture en nous contant, au début de sa complainte sur la mort du

du tome XXI\' de VHisloire littéraire, ix ce rôle '*' Livre de lu taille, dans Buclion, Coll. des

liUéraire de la liourgeoisie. Ra|i|)(4ons qu'un chroniques na t. , l. IX, p. 17. «ciloienn d'Orli-ans, GuillaumiMleBcllcsvoies, '^' Voir Douët d'Arcq, Collection de sceaux,

pro\oqua, en i,)3o, l'exocution d'une traduc- t. II, p. 4oa, n' 5<)i3 el 5ç)i/i; J. Roman,

tion du De Iwrjiniine princijjuin de Gilles de Invenluire des sceaux de la collection des Pièces

Rome {Histoire littéraire, XXX, 5.i5). oritfinales , t. I", p. •j.'io-ySi , n"' (Htî et G'ta.").

''* Voir J. Viard, Journaux du trésor de On trouve, en i34q cl i36a, comme

Charles IV, 1869, note. maitrc ùs arls à Tl niversilé de Paris, un

''' Et non ode Clokeltes», comme le dit «Symon de Insuia clrrr, puis préire du diocèse

J. Viard, loc. laud. de Paris, qui était probablement son petit-lils

''' Empreinte au bas d'un acte du 28 octo- (Denille et Châtelain, Cliart. l niv. Paris, 11.

bre i333 (Arch. dép. du Nord ,6778:! -.cl. De- p. 63.') et (137, note a8 ; cl'. III, p. 8a). haisnes. Documents . . . concernant l'histoire de '' Communication de M. le D' II. .1. Smit.

fart dans la Flandre..., Lille, 1886, t. I", directeur adjoint du Bureau des publications

p. 394). historiques du royaume de Hollande.

SES ECRITS. 71

comte de Hainaut, les circonstances qui donnèrent naissance à cette œuvre :

gy. Singneur, jou qui ai fait ce livre A une rançon amoureuse,

Dormoio une nuit à délivre Et par samhiance grascieuse

En mon lit ù coudés estoie. Dis k' à .i. puis le porteroie

En dormant merancolioie Pom" couronner, se je pooie '".

C'est donc la poésie lyrique qui l'attira d'abord nous verrons, en analysant son œuvre, quelle place il y fait au genre lyrique; c'est dans les « puys » qu'il cherche à conquérir prix et réputation , cultivant simultanément, comme dit Gilles Li Muisis, « le lettre et le notte », la poésie et la musique. Aucune de ses compositions de début ne nous est parvenue directement. Il est permis de croire toutefois non seulement qu'elles le firent connaître et l'aidèrent à se pousser dans un autre milieu, mais que quelques-unes des ballades qu'il a insérées dans le Parfait du Paon peuvent avoir été composées anté- rieurement et à d'autres fins.

Jean de Le Mote survécut à son protecteur Simon de Lille, puis- qu'il vivait encore en i 35o d'après le témoignage de Gilles Li Muisis. Nous n'avons aucun renseignement sur lui après cette date.

SES ECRITS.

I. Le Regret de Guillaume le conte de Haynnaut ''^'.

Le seul manuscrit connu de ce poème est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale ( nouv. acq. fr. 761 4), il est entré en 189g, après avoir successivement appartenu au comte de Toulouse, au roi Louis-Philippe et à Lord Ashburnham. Il a servi de base à l'édition donnée par Aug. Scheler en 1882'^'.

I.NC. : On dist que boinne volenlés ,

Quant coers en est entalentez , . . .

''' Li Regret, f. i. précise du manuscrit, dans lequel notre

''' Tel est le tilre donné par le manuscrit. poème occupe les 33 premiers feuillets,

''' Li Regret Guillaume comte de Hainaut voir L. Delisle, Journal des Savants, iSqq,

(Louvain, in-8°). Pour une description plus p. 5o6.

72 JEAN DE LE MOTE, TROUVERE.

Des. : Pour vérité le vous affirme

Jehans de Le Motte, qui firme Che traitié. Qui l'avés oij , Priyés tout pour l'ame de li.

La date est donnée aux vers 4071-4573 :

Ce traitié sans plus fait en ai, Lequel je voel rimmer tout noef , L'an mil .iij". et trente noef.

L'auteur commence jDar invoquer Nature, pour qu'elle l'inspire et lui permette de mener sa tâche à bien. Puis il nous conte un songe qu'il a fait'''. Entré dans une forêt pleine d'arbres verdoyants et de chants d'oiseaux, il trouve un château, il entend « mener doel et « martire ». Il s'informe et apprend que trente dames y sont renfermées et se désolent de la mort de Guillaume, comte de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise '^l On l'autorise, non à entrer, mais à regarder par un guichet et à écouter; son j^oème est en quelque sorte le procès-verbal de ce qu'il a vu et entendu.

On pense bien que les« dames «ne sont que des personnifications de vertus ou qualités possédées par le défunt, sans distinction de genre grammatical. On entend successivement Débonnaireté, Humilité, Largesse, «Ilardement», Prouesse, Sens, Loyauté, Manière, Mesure, « Atemprance », Raison, Entendement, etc. La séance prend fin avec Perfection. Il faut du courage pour écouter jusqu'au lîout, car rien n'est plus monotone, plus froid, plus vide, que ce long poème allé- gorique. Il y a plus de substance historique dans l'éloge funèbre, en deux cents vers, consacré par Jean de Condé au même prince, son protecteur, que dans toute la composition de Jean de Le Mote'*', le style ne relève pas la banalité du fond, et la richesse de la rime ne fait que rendre plus sensible la pauvreté de la pensée.

L'éditeur ne dissimule pas la déception que causera la lecture des Regrets à ceux qui espéraient y trouver « des détails curieux sur la vie et le règne du prince glorifié '' «.Quelques-unes des ballades rachètent- elles, comme il le dit, « par une poésie