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LE LIVRE
DU CHEVALIER
DE LA TOUR LANDRY
Paris. — Impr. Guiraudet et Jouaust, 358, rue Saint-Honoré.
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LE LIVRE
DU C n E V A L 1 K R
)E LA TOUR LANDRY
Pour renseignement de ses filles Publié d'après les manuscrits de Paris et de Londres
M. ANATOLE DE MONTAIGLON
Ancien élève de l'Ecole des Chartes Membre résidant de la Société des Antiquaires de Franco
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A PARIS Chez P. Jannet, Libraire
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PRÉFACE.
[ e livre du chevalier de La Tour a joui d u- ne grande vogue au moyen âge. Souvent transcrit par les copistes , il obtint de bonne heure les honneurs de l'impression. Publié d'abord par le père de la typographie angloi- 3e , le célèbre Caxton , qui l'avoit traduit lui-même , il fut, neuf ans après, traduit et imprimé en Allema- gne , où il est resté au nombre des livres populaires. Moins heureux en France, le livre du chevalier de La Tour n'y eut que deux éditions, de la première moitié du seizième siècle, connues seulement des rares amateurs assez heureux pour en rencontrer un exemplaire , assez riches pour le payer un prix exorbitant.
En publiant une nouvelle édition de ce livre, nous n'avons pas en vue son utilité pratique. Nous voulons seulement mettre dans les mains des hommes curieux des choses du passé un monument littéraire remar- quable, un document précieux pour l'histoire des
vj Préface.
mœurs. II est piquant et instructif, en se rappelant comme contraste les lettres de Fénelon sur ce sujet , de voir ce qu'étoit au xiv^ siècle un livre sur Tédu- cation des filles.
La famille du chevalier de La Tour Landry.
Mais , avant de parler de l'œuvre , il convient de parler de Tauteur, et de rassembler les dates et les faits, si petits et siépars qu'ils soient, qui se rappor- tent à sa biographie, à celle de ses ancêtres et de ses fils : car, si son nom existe encore , Ton verra que sa descendance directe s'est bientôt éteinte , circon- stance qui , en nous fixant une limite rapprochée de lui, nous obligeoit par là même d'aller jusqu'à elle , pour ne rien laisser en dehors de notre sujet. Cette partie généalogique sera la première de cette pré- face ; nous aurons à parler ensuite de l'ouvrage lui- même , des manuscrits que l'on en connoît , et enfin des éditions et des traductions qui en ont été faites : ce seront les objets tout naturels et aussi nécessaires de trois autres divisions.
Pour la première, deux généalogies manuscrites, conservées aux Manuscrits de la Bibliothèque impé- riale', et qui nous ont été communiquées parM.La-
1. Toutes deux portent en tète une mention de forme un peu différente , mais de laquelle il résulte qu'elles ont été copiées sur
Préface. vij
cabane ; le frère Augustin du Paz, dans son His- toire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, Paris, Nie. Buon, 1621, in-f" ; Jean le Laboureur , dans son Histoire généalogique de la maison des Eudes, Paris, i656,'m4°, àlasuitede l'his- toire du maréchal de Guébriant; le Père Anselme; Dom Lobineau et Dom Morice , dans les preuves de leurs deux Histoires de Bretagne, contiennent des renseignements précieux ; mais il ne suftiroit pas d'y renvoyer, il est nécessaire de les classer et de les rap- procher.
Et d'abord, le lieu de Latour-Landry, — siège de la famille, et qui, après avoir dû recevoir son nom de son château seigneurial et du nom d'un de ses membres, en est devenu à son tour l'appellation patronymique, — existe encore sous ce nom dans la partie de l'ancien Anjou , limitrophe du Poitou et de la Bretagne , qui forme maintenant le département de Maine et-Loire. H se trouve dans le canton de Chemillé , à 27 kil. de Beaupréau , entre Chollet, qui est à 20 kil. de Beaupréau, et Vezins , éloigné de 26 kil. du même endroit. Autrefois , le fief de Latour-Landry étoit <i sis et s'étendant sur la paroisse de Saint-Julien de
la notice manuscrite, dressée par feu messire René de Quatrebarbes , seigneur de la Rongëre , et communiquée au mois de may 169^2 par M. le marquis de la Hongère , son lils. Dans l'une, cette men- tion est de la main de d'IIozier, qui l'a signée , et qui a fait d'évi- dentes améliorations; elle est paginée lag à i56. Comme chacune decescopieb contient des renseignements particuliers, nous désigne- rons la copie du cabinet d'Hozier, comme étant la plus complète , par Généal. vis. 1; et l'autre, qui n'est pas copiée jusqu'au bout, par Généal. ms. 2. Quand nous citerons sans numéros, c'est que le fait se trouve dans les deux.
viij Préface.
« Concelles* », qui est à i5 kil. de Nantes, canton de Loroux , dans la partie bretonne du département de la Loire-Inférieure. Les restes du donjon des sei- gneurs subsistent encore maintenant , me dit-on , à Latour-Landry, notamment une grosse tour très an- cienne, dont on fait , dans le pays, remonter la con- struction au xii<= siècle , et je regrette de ne .pouvoir en donner de description 2.
Les généalogies manuscrites commencent par le La- tour-Landry du roman du roi Ponthus, roman sur le- quel nous aurons à revenir plus tard, et comme, se fon- dant sur Bourdigné , elles mettent en 49^ la descente fabuleuse en Bretagne des Sarrazins, contre lesquels ce Latour imaginaire se distingua à côté du non moins imaginaire Ponthus , le généalogiste continue fort naïvement en disant que « la chronologie , qui » souvent sert de preuve pour connoître le degré do » filiation, fait juger que ce Landry peut avoir été le » père de Landry de Latour! vivant en 577, et maire )i du palais sous Chilpéric i*-"" . ) La copie de d'Hozier ne va pas si loin ; elle se contente de le croire son grand père. Il nest pas difficile maintenant de dire quelque chose de plus historique.
Ainsi, je croirois membre de la famille de La- tour l'Etienne de La Tour, Stefanus de Turre, qui fi- gure comme témoin dans une pièce de ii()6^, et
i.Du Paz, 660.
a. On voit encore aussi à Vezinsles restes d'un hôpital fomlù pa nu Latour Lindry, et aiijourd'liui en ruines.
A. Doni Lobincau, Preuves, in-i», 1707, col. 271; et Dom Morici- Mémoires pour servir de preuves â l'histoire de Bretagne , in-fol. 1-42, col. Gj;.
Préface. ix
dans une pièce de 1182 ' , dans ce dernier cas avec le titre , concluant pour notre supposition , de séné- chal d'Anjou. En 1200, un Landry de La Tour, sire dudit lieu , de l'Isle de Bouin, de Bourmont, de la Cornouaille , etc. , eut procès a raison du tiersage de Mortaigne, à cause de Flsle de Bouin 2. Vingt ans après , on trouve un personnage de ce nom, et déjà avec le prénom de Geoffroy; au mois de mai 1220, le jour de la Trinité, un Geoffroy de La Tour est en- tendu à Nantes à propos du ban du sel, que se dispu- toient le duc de Bretagne et Tévêque de Nantes 3. Trente ans après, un autre Landry de Latour échangea cette terre, déjà nommée, de ITsle de Bouin, avec le sieur de Machecou, contre celle de Loroux-Bottereau ; et, vers la fin de ce même siècle, nous retrouvons un autre La- tour , encore avec le prénom de Geoffroy; car « Geuf- :» frey de la Tor, escuier », figure avec Olivier de Rogé, Bernabes , seigneur de Derval , Guillaume de Der- val et autres , dans une convention passée entre le duc de Bretagne Jean 11 et les nobles , par laquelle il consent à changer le bail et garde-noble en rachat; /a pièce est datée de Nantes « le jour du samedi » avant la feste Saint-Ylaire, en l'an de Tincarnation » mil deus cent sessante et quinze (127G) , 0 meis M de janvier ^. »
1. Dom Lobineau , Preuves , col. 3i6 ; et Dom Morice , Preuves, I, col. 689.
2. Généal. ms. i.
3. Dom Lobineau , Histoire , 1 , 2i5; Preuves, col. 877; et Dom Morice, Histoire, I. 1760, p. i5o; et Preuves, I, col. 847.
4. Généal. ms. 1.
5. Dom Lobineau, Histoire , I, 272; Preuves, col. ^ûG;— et Dom Morice , Histoire, \, p. 306 ; et Preuves, l, col. loîg.
X Préface.
C'est ici seulement que nous arrivons à une filia- tion reconnue; les deux généalogies manuscrites donnant pour père à notre auteur un Geoffroy, il faut croire que c'est lui dont il s'agit dans une recon- noissance du nombre des chevaliers, écuyers et ar- chers que les seigneurs de Bretagne doivent à l'ost du duc, faite par eux à Ploermel le jeudi . après la mi-août 1294, où l'on trouve cet article parmi ceux compris sous le chef de la Baillie de Nantes : « Mon- » seur Geuffroy de La Tour e Guillaume Botereau e » Mathé de la Celle recongneurent qu'ils dévoient » un chevalier d'ost, c'est assavoir le tiers d'un che- » valier, par la raison de leur fiez dou Lorous Bo- » tereau. *» Ce Geoffroy est donné comme seigneur de La Tour Landry, de Bourmont, de la Galonière , du Loroux-Bottereau, de la Cornouaille, et comme ayant été présent en i3o2, a le jeudy après la Saint- î> Nicolas d'esté » , au mariage de Jean de Savonnières. C'est à lui aussi que se doit rapporter ce fait, consi- gné dans Bourdigné2, qu'en i336, un Geoffroy de La Tour Landry étoit au nombre de ceux qui suivi- rent le comte d'Anjou dans sa guerre avec les An- glois et s'y conduisirent avec le plus de courage. No- tre auteur parle deux fois de son père^, mais malheu- reusement sans autrement le dénommer, et par con- séquent sans apporter à l'assertion, très acceptable
1. Dom Lobineau. Hist.,l, p. 582; Prettvcs, col. ^38; — et Dom Moricfc , Preuves, col. ma.
a. liystoire agrégative des annales et croniques d'Anjou, par Jehan de Boiirdigné , iSag, in-fol., goth., f. cviij r •.
3. Pages 27 el 227 de cette édition.
Préface. xj
d'ailleurs, des généalogies, l'autorité irrécusable de son témoignage de fils. On a vu que je n'ai pas osé attribuer à ce Geoffroy la mention d'un Geoffroy en 1276. C'est par la considération .que de 1276 à i336 il y a soixante ans, et qu'en ajoutant les années né- cessaires pour être partie dans un acte aussi impor- tant que celui de la première date, on auroit un âge de bien plus de 80 ans, acceptable en soi, mais dans lequel il est peu ordinaire de se distinguer par des exploits guerriers. 11 faudroit, de plus , qu'il eût eu tout à fait dans sa vieillesse notre auteur, qui , com- me on le verra, n'étoit pas le dernier de ses en- fants, et n'est pas mort avant la fin du quatorzième siècle.
Je ne puis donner le nom de la femme du père de notre auteur; mais je dois au moins faire ici un rap- prochement. Dans son livre, il parle, à un endroit ', de sa tante, M™«' de Languillier, «dont le seigneur avoit » bien mil v livres de rente » ; puisqu'elle étoit sa tante, elle pouvoit être la sœur de sa mère , ce (\m ne nous paroît pas donner son nom. Il fau- droit pour cela que M. de Languillier fût son frè- re ; mais, à voir la façon dont noire chevalier loue la douceur de la femme et parle du mari comme étant ce à merveille luxurieux », j'avoue avoir peine à croire qu'il eût cité cet exemple , si celui qu'il blâme eût été, non pas le beau-frère, c'est-à-dire un étranger, mais le propre frère de sa mère ; si , au contraire , celle ci est la sœur de la femme si digne d'être un modèle d'affection et de bon sens , le choix est très
1. Chap. 18, p. 3;.
xij Préface.
naturel^ . Mais, je le répète, cette conclusion, que je crois la plus probable, ne nous donne pas le nom de la mère de notre Geoffroy.
En tout cas, celui-ci ne fut pas le seul enfant : car la généalogie manuscrite place comme second fils un Arquade de Rougé , en nous apprenant, de plus, qu'il épousa Anne de la Haye Passavant 2, fille de Briand de la Haye et de Mahaud de Rougé, sœur aî- née de Jeanne de Rougé, et toutes deux filles de Bon- nabes de Rougé. Ceci est pour nous très curieux; car, — comme on verra que notre Geoffroy épousa cette Jeanne de Rougé, sœur cadette de Mahaud, — Anne de la Haye, fille de Mahaud de Rougé, sœur aî- née de Jeanne, se trouvoit, en épousant Arquade, avoir sa tante pour belle-sœur. On pourroit en infé- rer aussi que , les deux belles- sœurs étant sans dou- te à la distance dune génération, Arquade étoit beaucoup plus jeune que Geoffroy, son frère aîné.
La mention la plus ancienne que nous trouvions de notre auteur nous est donnée par lui-même. Il ra- conte dans son livre la conduite des seigneurs qui se trouvoient avec le duc de Normandie, depuis le roi Jean, au siège d'Aguillon, petite viHe d'Agenois , si-
1. J'ajouterai que ce nom de Languillier est encore un nom de ces provinces : car je trouve dans le Père. Anselme , II , 453 A , au commencement du xvi' siècle, il est vrai , mais je ne prends le nom qu'au point de vue topofcraphiquc , un Guy de Sainte-Flaive. seigneur de Sainte-Flaive en Poitou et des baronies de Cigournay, Chatonay, le Puy-Billiard et Languillier.
2. Elle portoit d'or, à deux fasces de gueules, à l'orle de mer- lettes , posées 4 en chef , a en fasce et 3 en pointe. — Généal. mss.
Préface. .\iij
tuée au confluent du Lot et de la Garonne. Comme Froissarl* a parlé longuement de ce siège, qui, commencé après Pâques de Tannée i34ô, cette an- née le iG avril , fut levé au plus tard le 22 août 2, il en faut conclure que notre Geoffroy, qui en parle comme un témoin, étoit déjà en état de porter les ar- mes. Nous sommes après cela long-temps sans le ren- contrer. Au premier abord , on seroit disposé à le retrouver en i356 dans le sire de La Tour que Frois- sart^, et que le prince Noir dans sa lettre à l'évêque de Worcester sur la bataille de Poitiers^, mettent au nombre des prisonniers faits par les Anglois ; mais comme Froissart, dans son énumération des seigneurs présents à la bataille, qu'il donne un peu avant ^, met un sire de La Tour parmi les nobles d'Auvergne , il est probable que c'est de celui-là qu'il s'agit ^', et non
1. Ed, Buchon , t. I, liv. i, part. V^, p. 212-63.
2. Histoire du Languedoc de Dom Vie et de Dom Vaissette , li- vre xxxj, § 18 à 22 ; éd. in-foL, t. IV, p. 259-62; éd. in-8", t. VII , p. i6i-3.
3. Froissart, éd. Buchon, liv. i , part, ij , cliap. xlij, tome I, p. 3/1.
/^.Archœologia Britannica, in-i",l, p. 21 3 ; et Buchon, I, 355, à la note. — Le prince de Galles le met parmi les bannerets ; et c'étoit aussi le titre du nôtre, ce qui rendroit l'erreur encore plus facile.
5. Froissart, Ibid., ch. xl , p. 35o.
6. C'est de lui encore qu'il est question dans le grand poème de Bertrand Du Guesclin, par ("uveliers, comme étant l'un de ceux qui se joignent au duc de Berry (1372) pour aller faire le siège de Sainte-Sevère,
Le siyneur de La Tour en Auvergne fivé. Plus loin on l'appelle
Le signeur de La Tour qu'en Auvergne fut né. {Collect. des docum. inédits , Chronique de Du Guesclin , publiée
XIV Préface.
pas du nôtre, qu'il auroit certainement mis parmi les nobles de Poitou. Mais c'est bien lui qui figure le i3 juin i363 dans » la monstre de M. Mauvinet, cheva- » lier, et des gens de sa compagnie, sous le gouver- « nement Monsieur Araaury, comte de Craon, lieute- )) nant du roy es pays de Touraine, Anjou et Poi- » tou. y) On y trouve le nom : « Monsieur Gieffroy de » La Tour », suivi de la mention relative à l'objet de la montre : « cheval brun ; ix escus ^ ».
C'est, comme on le verra, en 1871 et 1872 qu'il a composé son livre; à cette époque, il étoit déjà ma- rié depuis assez long-temps pour avoir des fils et des filles dont l'âge demandoit qu'il eût à écrire pour eux des livres d'éducation. L'époque de son mariage est inconnue; mais on sait très bien le nom de sa femme. C'étoit^ Jeanne de Rougé», dame de Cornouaille, fille puinée de Ronabes de Rougé , sei- gneur d'Erval *, vicomte de la Guerche, conseiller et chambellan du roi s, et de Jeanne de Maillé, dame de Clervaux, fille elle-même de Jean de Maillé, sei- gneur de Clervaux, et de Thomasse de Doué ; la sœur aînée de Jeanne, c'est-à-dire Mahautde Rougé, eut, comme on l'a vu , une fille , nièce de Jeanne , qui
par M. Charrière , 11, p. 314 et aai, vers 19,6046119,788.) Il est encore nommé page 'îa4. rtans la variante mise en note.
1. Dom Morice , Preuves, I, col. i558.
a. Son père avoit déjà voulu le marier, mais le mariage avoit manqué. Voy. les Enseignements, chap. i3, p. 28-9 de cette édition.
3. Genéal. mss.; Du Paz , p. 85 ; Le Laboureur, p. 80.
4. Voy , sur la terre de Derval , Du Paz, p. 166.
5. Le Laboureur, p. 80.
Préface. xv
épousa Arquade de La Tour Landry', beau-frère de celle-ci. Nous aurons encore quelques mentions à faire de Jeanne de Rougé , mais nous préférons les laisser à leur ordre chronologique.
En 1878, Geoffroy envoya des hommes au siège de Cherbourg ; mais il n'y fut pas lui-même, car, dans Tac- té du « prêt fait à des hommes d'armes de la coropa- « gnie du connétable , par deux lettres du roi du 8 » et i3 octobre 1378, pour le fait du siège deChier- » bour», on lit à la suite de l'article M. Raoul de Montfort : « Pour M, de La Tour, banneret, un autre » chevalier bachelier et onze escuiers, receus en » croissance dudit Montfort, à Valoignes, le i8 nov. ; » à lui, dccxiv liv. * »
Jl est probable qu'en 1379, Jeanne de Rougé, fem- me de Geoffroy, a été gravement malade, car, le 20 octobre de cette année ^, elle fit son testament, insti- tua ses deux exécutrices testamentaires Jeanne de Maillé, sa mère, et dame Huette de Rougé, sa sœur, dame de Roaille, et choisit sa sépulture dans l'église Notre-Dame-de-Meleray, au diocèse de Nantes, au- près de la sépulture de son père ».
En i38o, il résulte de la pièce suivante que Geof-
1. Dom Morice, Preuves, II, col. 3g i.
a. Du Paz , 167, qui appelle Jeanne de l'Isle la mère de Jeanne de Kougé.
3. Mort deux ans après, en iB;/ (Du Paz, p. 656), Un autre Messire Donnabet de Roug6 est indiqué par Bouchet {Annales d'Aquitaine , quarte partie , folio xiv comme tué à la bataille de Poitiers le 19 noTcmbre 1 356, et enterré chez les frères mineurs de Poitiers. F-es armes de Uougé sont de gueules, à une croix pattée d'argent ; elles se trouvent dans l'armoriai de Jean de Bonnier, dit Berry , héraut d'armes de Charles vij. (Fond» Colbert, n" ^53.5.5.)
xvj Préface.
froy prit part à la guerre de Bretagne : « Nous, Jean )) de Bueil , certifions à tous par nostre serment que » les personnes ci-dessous nommez ont servy le roy w nostre dit seigneur en ses guerres du pays de Bre- » tagne, en nostre compaignie et soubs le gouver- » nement de M. le connétable de France, partout le » mois de février passé.... M. Geuffroy, sire de » La Tour, banneret.... Donné à Paris, le 3o avril, » aprez Pasques i38o *. » Trois ans après, nous trouvons aussi le nom de Geoffroy dans « la monstre » de Monsieur levesque d'Angiers , banneret, d'un » autre chevalier banneret , huyt autres chevaliers » bacheliers et de trente et cinq escuiers de sa com- » pagnie , reçeus ou val de Carsell le ij*^ jour de » septembre, l'an i383. i> Elle commence : « Ledit » Mons"" l'evesque, banneret. Mess. Geuffroy de La î) Tour, banneret, etc.^ »
En i383, la femme de Geoffroy de La Tour Lan- dry vivoit encore : car, dans cette année même, son mari acquit avec elle le droit que Huet de Coesme, écuyer, avoit au moulin de Brifont ou de Brefoul, assis à Saint-Denis de Candé ^ ; mais elle mourut avant lui, car il épousa en secondes noces Marguerite des Roches ^, dame de la Mothe de Pendu , qui avoit épousé en premières noces, le 28 mars 1370, Jean
1. Doîii Morice, Preuves, t. I, col. 244.
2. Collection Decamps; Mss. B. ). Cette mention nous a été donnée par M. Jérôme Pichon , qui , dans une note de son excellent Mé- nagier de Paris , avoit annoncé l'intention de publier une édition des Enseignements ; c'est à lui aussi que nous devons l'indication d'Augustin Du l'az , à qui nous aurions pu ne pas songer.
3. Généal. ms. — 4. Généal. nis.
Pué F ACE. xvij
de Clerembaut, chevalier * ; comme on verra que les enfants des premiers mariages de Geoffroy et de Mar- guerite des Roches se marièrent entre eux , il n'est pas sans probabilité de penser que ce mariage tardif eut pour raison le désir de mêler complètement les biens des deux familles, et qu'il précéda les mariages de leurs enfants, ce qui le reporteroit avant Tannée iSSg.
En prenant cette date comme la dernière où nous trouvions Geoffroy, - et il est probable que les maria- ges de ses enfants avec ceux de sa seconde femme , qui sont postérieurs, se firent de son vivant, — il seroit toujours certain qu'il a vécu sous les règnes de Phi- lippe vi de Valois , de J ean ij , de Charles v et de Charles vi ; mais je ne puis dire en quelle année il est mort, car je ne crois pas qu'il faille lui rapporter la mention du ce Geoffroy de La Tour, esc, avec dix-neuf « -autres », cité* parmi les capitaines ayant assisté au siège de Parthenay, qui fut fini au mois d'août i4i9' Outre la qualité d'écuyer, tandis que depuis long- temps Geoffroy est toujours qualifié de chevalier banneret, les dates seroient à elles seules une assez forte raison d'en douter ; en effet , les années com - prises entre i4t6 et i346, première année où il soit question de Geoffroy, forment un total de 73 ans, et, comme au siège d'Aiguillon, en i346, on ne peut pas lui supposer moins de vingt ans, il faudroit ad- mettre qu'il se battoit encore à 93 ans, ce qui est à peu près inadmissible. 11 faut croire que C'est un de
1. Anselme, VII, 583 D. — Clerembaut portoit burelé d'argent et de sable , de dix pièces. Généal. mts. 3. Dom Morice , Preuves ,11, col. <)3i.
xviij Préface.
ses lils. On n'en indique partout qu'un seul; mais il» est certain qu'il en a eu au moins deux, puisque,, dans son livre, nous le verrons mentionner plusieurs fois ses fils. Pour terminer ce qui le concerne, j'ajou- terai que la généalogie manuscrite le qualifie de sei- gneur de Bourmont, de Bremont et de Clervaux en Bas-Poitou, et que Le Laboureur* le qualifie de ba- ron de La Tour Landry, de seigneur de Bourmont , Clermont et Frigné, et de fondateur de Notre-Dame- de-Saint-Sauveur, près de Candé, ordre de Saint-Au- gustin. La Croix du Maine, 1, 277, le qualifie de sieur de Notre-Dame de Beaulieu, ce qui est vrai, tirant sans doute ce titre du propre livre de notre auteur*. Nous ne douions pas qu'il ne se trouve plus tard d'autres mentions relatives à Geoffroy. Dans d'autres histoires généalogiques, mais surtout dans des pièces conservées aux Archives de l'Empire et aussi dans celles d'Angers, il est impossible qu'il ne s'en trouve pas incidemment de nouvelles mentions; mais il au- roit fallu trop attendre pour avoir tout ce qui peut exister, et ce premier essai pourra même servir à faire retrouver le reste.
Nous pourrions arrêter ici ces détails généalogi- ques; mais il est difficile de ne pas dire quelques mots de ceux-lii mêmes pour lesquels Geoffroy avoit écrit, et, comme sa descendance mâle s'est éteinte au bout d'un siècle , de l'indiquer jusqu'au moment où le nom, encore existant, de La Tour Lan-
1. Il l'appelle Georges; mais il ne s'ajjit pas d'un autre, puis- qu'il lui donne Jeanne de Uougé pour femuie et CLarles pour fiU. s. Cf. notre édition, p. 79.
Préface. xix
dry, a été transporté dans une autre famille par un mariage. Sur toute cette descendance, M. Pichon a trouvé dans des pièces manuscrites les plus curieux et les plus abondants détails, notamment toute la pro- cédure de renlèveraent dune La Tour Landry ; il a tous les éléments d'une étude de mœurs historiques très intéressante et qu'il seroit malheureux de ne pas lui voir exécuter. Pour notre sujet , qui se rapporte plus particulièrement à Geoffroy et à son œuvre, quelques indications suffiront.
Charles de La Tour Landry se maria deux fois , d'abord à Jeanne de Soudé >, ensuite, le 24 janvier 13892, à Jeanne Clerembault, fille de Marguerite des Roches, seconde femme de Geoffroy, cette fois avec la clause que, si Jeanne Clerembault demeuroit hé- ritière de sa maison, Charles et ses hoirs, issus de ce mariage, porteroient écartelé de La Tour et de Cle- rembault, ce qui n'arriva pas, parceque Gilles Cle- rembault , frère de Jeanne , devenu beau-frère de Charles de La Tour, continua la postérité. La gé- néalogie manuscrite fait mourir Charles de La Tour au mois d'octobre i4i5, à la bataille d'Azincourt, et, en effet, nous trouvons « Le seigneur de La Tour » dans « les noms des princes, grans maîtres , seigneurs et » chevaliers franchois qui moururent à la bataille » d'Azincourt », donnés par Jean Lefebvre de Saint- Remy à la suite de son récit ^. Nous avons déjà parlé*
1. Généal. ma. 2. — a. Génôal. ms. 2. La Gén. 1. ne parle pas du nom de sa première femme. — Anselme, VII, 583 D.
B. Kd. Buchon , dans le Panthéon, ch. Ixiv, p. [^oi. — Mon- strelet le cite aussi; Paris, i6o3, in-fol. I, a3o v".
3. Voy. p. xvij.
XX Préface.
d'un Geoffroy de La Tour, figurant au siège de Par- Ihenay en 14^9» et probablement fils de l'auteur des Enseignements. Peut-être faut-il encore regarder comme un autre de ses fils un Hervé de La Tour, qui servoit comme gendarme en novembre i4i5 dans la compagnie d'Olivier Duchâtel, en décembre de la même année dans celle de Jehan du Buch ; en juin i4i6 dans celle de Jehan Papot*. Cependant nous trouvons à la fin de la traduction de Caxton, dont nous dirons plus tard la scrupuleuse exactitude, cette phrase : as hit is reherced in the booke of my two sonnes^ absente de nos manuscrits , mais qui devoit se trouver dans celui suivi par Caxton, et établiroit qu'en iSji notre auteur n'avoit que deux fils.
Quant aux filles, elles doivent avoir été au nom- bre de trois ; en effet , si aucun des manuscrits que nous avons vus ne paroît avoir appartenu à Geoffroy, — et il seroit difficile d'en être sûr, à moins d'y trouver ses armes et celles de Jeanne de Rougé, ou même de Marguerite Desroches, — toutes les fois qu'il y a une miniature initiale, on y voit toujours trois filles, et il n'est pas à croire que cette ressemblance ne soit pas origioairement produite par une première source authentique. Malheureusement je n'en puis nommer qu'une, Marie de La Tour Landry, qui épousa en 4391*, le 4*^^ novembre 3, Gilles Clerembault, fils de la seconde femme de Geoffroy et frère de la fem- me de Charles, fils de Geoffroy. Gilles Clerembault étoit chevalier, seigneur de la Plesse , et n'eut pas
1. Dom Morice , Preiivct, II, col. 911, 9i3, gaS. a. Généal. tnss. — 3. Anselme, ul supra.
Préface. xxj
d'enfants* de Marie de La Tour, morte évidemment avant i4t>o, puisque, le i5 octobre i4oo, il épousa Jeanne Sauvage, qui lui survécut^.
Charles de La Tour Landry eut pour fils, N..., qut. les généalogies manuscrites font figurer, comme son père, à la bataille d'Azincourt, en disant qu'il mou- rut peu après de ses blessures, sans laisser d'enfants ; Ponthus, qui resta le chef de la famille; et trois au- tres fils ^, Thibaud , Raoulet et Louis , morts tous trois sans laisser d'enfants. Charles eut aussi au moins une fille, nommée Jeanne, peut-être l'aînée de tous, puisqu'on la cite la première"*. Il se peut qu'elle ait été mariée deux fois , car c'est peut-être elle qu'il faut reconnoître dans la Jeanne de La Tour Landry, dame de Clervaux , qui fut femme de Jean ou Louis de Rochechouart ^. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle fut la première femme de Bertrand de Beauvau 6, seigneur de Précigny, Silli-le-Guillaume et Briançon, qui devint conseiller et chambellan du roi, président en sa chambre des comptes à Paris, grand- maître de Sicile et sénéchal d'Anjou. Il sortit de ce mariage
1. Génial, mss. — 2. Anselme , ul supra. — 3. Gémial. ms. a.
2. Généal, mis. — Le Laboureur, p. 80.
3. Anselme , IV, 564 ^ et 653 B, C. — Leur fille Isabeau épousa Renaud Chabot , qui eut un grand procès contre le seigneur de La Tour Landry au sujet de la justice de Clervaux , obtint , le 20 juin 1464 , pour lui et son fils aîné , rémission d'un meurtre commis A cette occasion , et mourut vers 1476. — Anselme , ibid,
4. D'argent , à quatre lions de gueules , cantonnez , armez e( lampassez d'or, à une étoile d'azur en cœur. — Sur un beau ma- Quscrit des Ethiques en francois, qui lui a appartenu, cf. M. Paulin Paris, Manuscrits français , t. IV, 33o-2.
xxij Préfacé.
trois fils et trois filles ^ , et Jeanne étoit morte vers i436, puisque ce fut par contrat du 2 février i437* que Bertrand se remaria à Françoise de Brezé ; non seu- lement il survécut encore à celle-ci, mais, après avoir épousé en troisièmes noces Ide du Châtelet, il épousa en quatrièmes noces Blanche d'Anjou, fille naturelle du roi René , et « les armes de toutes ces alliances » sont remarquées dans les églises des Augustins, Cor- » delières, Carmes et Jacobins d'Angers, où le coips » de ladite Jeanne receut sépulture, ce qui est justifié » par son tombeau 3. »
Pour Ponthus, nous savons qu'il fut chevalier, seigneur de La Tour Landry, de Bourmont, du Lo- roux-Bottereau et baron de Bouloir en Vendomois* ; il donna en 1424 aux prieur et couvent de Saint- Jean l'Evangéliste d'Angers la dixme des grains de sa terre de Cornoailles ^, par acte signé de Jean de Lahèvew ainsi qu'il est remarqué au trésor des tiltres » de Chasteaubriant'' », et il possédoit aussi une terre que le duc de Bretagne lui confisqua, parcequ'il tenoit le parti d'Olivier de Chatillon'. Ce doit être lui qui se rendit otage à Nantes pour répondre de l'exécution du mariage (21 mars i43i) entre le comte de Wont- fort et Yoland , fille de la reine de Sicile », et qui reçut ensuite une coupe dorée, en même temps que sa fem-
1. Voir le détail dans la Chesnayc des Bois, in-4", II , 3i8.
2. Anselme , VIII, 270 E. — 3. Généal. ma. 1. — 4. Génial. ms.\, a. — 5. Généal. tns. a. — 6 Généal. ms i. — 7. Généal. ms. 3.
3. Histoire de Bretagne , par Uom Lobineau , Paris , iu fol. , I, 1706, p. 588.
Préfacé. xxiij
me et sa fille recevoient d'autres présents ^. C'est aussi probablement lui que cite l'auteur de l'histoire d'Artus, ducdeBretaigne,dansrénuraéraliondeceuxquisesont trouvés à la bataille de Formigny ^, le i5 avril i45o. 11 est aussi bien à croire que c'est lui qui a fait écrire par quelque clerc le roman de chevalerie de Ponthus, fils du roi de Galice, et de la belle Sidoine, fille du roy de Bretaigne, souvent réimprimé ; c'étoit un moyen de populariser l'illustration de la famille et d'en faire reculer très loin l'ancienneté, — Bourdi- gné, comme on l'a vu, s'y est laissé prendre, — que de la mettre au milieu d'une action à la fois romanesque et à demi historique. Les La Tour Landry ont voulu avoir aussi leur roman, comme les Lusignan avoient Mélusine. Nous n'avons pas à entrer dans le détail de ce très pauvre roman, qui se passe en Galice, en Bre- tagne et en Angleterre, ni à suivre les péripéties des amours de Ponthus et de Sidoine , traversées par les fourberies du traître Guennelet et enfin couronnées par un mariage. Ce qu'il nous importe de signaler c'est la certitude de l'origine de ce roman. Le héros *de l'histoire porte le nom fort particulier d'un des mem- bres de la famille, et, parmi ses compagnons, se voit toujours au premier rang Landry de La Tour. Tous les noms propres sont de ce côté de la France ; ce sont : Geoffroy de Lusignan, le sire de Laval, d'Ou- celles et de Sillié, Guillaume et Benard de la Roche, le sire de Doé , Girard de Chasteau-Gaultier, Jean
1. Dora Lobineau, Preuves, col. 1018; Dom Morice, Preuves,
II, col. 1232-3.
s. Collection Micbaud et Poujoulat, i'^ série, III , 226.
xxiv Préface.
Molevrier. Les quelques noms de localités françoises concourent aussi à la même preuve : c'est à Vannes que se fait le grand tournois , et , quand l'armée se réunit, c'est à la tour d'Orbondelle , près de Talle- mont ; or Talraont est un bourg de Vendée (Poitou) situé à i3 kil. des Sables. Un passage donneroit peut-être la date exacte de la composition du roman, c'est lorsque, pour réunir une armée contre les Sar- rasins, on écrit à la comtesse d'Anjou : car, dit le romancier, le comte étoit mort et son fils n'avoit que dix ans. Mais c'est trop long-temps m'arrêter à ce livre, qu'il étoit pourtant nécessaire de signaler*.
L'on ne connoît que deux enfants de Ponthus, Blanche et Louis i^^'du nom. Blanche épousa Guil- laume d'Avaugour, seigneur de La Roche iMabile, de Grefneuvilleetde Mesnil Raoulet, bailly de Touraine, veuf de Marie de Coullietes, femme en premières noces de Gilles Quatrebarbes ^ On donne ordinaire- ment cette Blanche comme fille de Louis 2* du nom^; mais la remarque de d'Hozier * est formelle sur ce point : « Bien que les mémoires de la maison de La » Tour Landry remarquent icelle Blanche de La » Tour estre issue de Louis et de Jeanne Quatrebar- » bes; néanmoins tous les tiltres que j'ay me persua- » dent le contraire , et particulièrement l'arrest, sur » requeste, du Parlement de Paris, que ladite
1. Pour les nombreuses éditions, et les traductions en anglois et en allemand du roman de Ponthus, voyez l'excellent article de M. Bruuet, III, 812-4.
a. Généal. ms. i. — Avaugour, d'argent au chef de gueules.
3. Généal. ms. a. — Le Laboureur, p. 80.
4. Généal. ms, i.
Préface. xxv
» Quatrebarbes, demeurée veufve, obtint, le dernier » jour de décembre i453, contre Blanche de LaTour, » aussy veufve , où il est porté en termes exprès î) qu'elle estoit sœur de feu Louis de La Tour, mary i» de Jeanne Quatrebarbes. » Quant à Louis de La Tour, chevalier, baron dudit lieu et du Boulloir, sei- gneur de Bourmont, la Gallonnère, de la Cornouaille, de Clervaux , Rue d'Indre et Dreux le Pallateau , il épousa en i43o Jeanne Quatrebarbes, dame de La Touche Quatrebarbes, etc., fille de Gilles Quatre- barbes et de Marie de Coullietes*. Louis étoit mort avant i453, et, le 22 juin i455, sa veuve, en pré- sence de son fils Christophe , ratifie un acte fait le 6 juin précédent par son procureur et le procureur de Blanche de la Tour, veuve de Guillaume d'Avaugour^. En i458 elle fit son testament, et nomma pour ses exé- cuteurs testamentaires René, Christophe et Louis, ses enfants 3.
On vient de voir les noms des trois fils de Louis ; un quatrième, Geoffroy*, paroît être mort de bonne heure, puisqu'il n'a pas laissé de traces. Pour René, il 'se démit en i438 de ses biens, sauf les seigneuries de la Gallonnère et de Cornouaille, en faveur de Chris- tophe, son frère puîné, ainsi qu'il est vérifié dans le trésor des titres de Châteaubriant ^, se fit prêtre et
1. Généal. ms. i , qui donne tous les titres de Jeanne Quatre- barbes.
3. Généal. ms. i.
3. Des extraits de ce testament et de quelques autres pièces postérieures sont joints à la Généal. ms. i.
4. Le Laboureur (page 80), qui le cite avant ses frères.
5. Généal. ms. 1.
xxvj Préface.
mourut le 4 "lai 1498 ^ Pour Christophe, Bourdi- gné* nous apprend qu'en i449 il se trouva au siège de Rouen avec le duc de Calabre , fils du roi René, qui étoit allé secourir son père. En i46o , il transi- gea pour des terres avec Pierre d'Avaugour, fils de Guillaume et de Blanche de la Tour; en i463, il donna procuration audit Pierre de recevoir les foi et hommage dus à ses terres; en 1469» il rend adveu de la terre du Genest au comte de Monfort , et , la même année , fonde dans l'église du Genest des prières à dire le jour de la Toussaint, avant la grand'messe, pour les âmes de ses prédéces- seurs ^. Il mourut sans enfants, puisque ce fut Louis, 2« du nom, qui resta chef de la famille. Ilavoit épou- sé Catherine Gaudin, fille d'Anceau , sieur de Pasée ou Basée , et de Marguerite D'Espinay Lauderoude, maison alliée à celle de Laval ^.
C'est en lui que s'éteignit la descendance mâle de notre Geoffroy, car Louis n'eut que des filles. On a vu que Blanche, dont on le faisoit le père, n'étoit pas sa fille, mais sa tante ; ses filles furent Françoise et Marguerite, a femme de René Bourré ^, seigneur de » Jarzé, dont la postérité est tombée dans la maison » Du Plessis des Roches Pichemel, de laquelle est M. le » marquis de Jarzé 6. «Quant à Françoise, fille aînée et principale héritière de son père Louis, elle épousa, a le 3o juillet i494> Hardouin de Maillé, io<=dunora,
1. Généal. ms.; Le Laboureur, p. 80.
9. Hystoire agrégative d'Anjou, f. cxlix. v" — 3. Généal. ms. t,
4. Généal. ms, i,
5, D'argent à la bande fuselée de gueules. — Généal. ms. 1. Ç. Le Laboureur, p. 80.
Préface. xxvij
» né en 1462. Il s'obligea de prendre le nom et les ar- » mes de La Tour, sous peine de 5o,ooo écus; mais, » après la mort de ses frères sans hoirs mâles , il se » déclara aîné de sa maison, et François F»' releva ses » descendants de cette obligation, leur permettant de » reprendre le nom et les armes de Maillé, en y ajou- » tant le nom de La Tour Landry *. » Les armes de Maillé sont bien connues, d'or à trois fasces ondées de gueules ; mais celles de La Tour Landry le sont bien moins, précisément à cause de l'abandon qui en fut fait. Le Laboureur (p. 80) dit qu'elles sont d'or à une fasce crénelée de 3 pièces et massonnée de sa- ble ; Gaignières, qui les a dessinées et blasonnées de sa main sur un feuillet de papier, passé, comme toute la partie héraldique de sa collection, dans les dossiers du Cabinet des titres, nous donne de plus l'émail de la fasce , qui étoit de gueules. La description qui s'en trouve en tête des généalogies manuscrites a un dé- tail différent : elle indique la fasce comme bretessée, c'est-à-dire crénelée, de trois pièces et demie. 11 n'est pas rare de trouver une fasce crénelée de deux piè- ces et deux demi-pièces ; dans le cas de trois pièces et demie , il faudroit , sa place n'étant pas indiquée, mettre la demi-pièce à dextre ; mais nous préférons nous tenir à la première armoirie , qui est la plus probable , puisqu'elle ne sort pas des conditions or- dinaires.
1. Anselme, VII, 5o3 ; et La Chesnaye des Bois, IX , 3i4.
xxviij Préface.
II.
Du livre des Enseignements.
Dès les premiers mots de son ouvrage , Geoffroy de La Tour Landry a pris soin de nous apprendre la date de sa composition, par la façon dont il entre en matière : « L'an mil trois cens soixante et onze. » Si la mention du printemps n'est pas, comme il est pos- sible , tant elle est dans le goût des écrivains de l'é- poque , une pure forme littéraire, ce seroit même au commencement de l'année , puisqu'il parle de l'issue (Tavril^. Le livre ne fut fini qu'en 1372 , car nous y trouvons cette date mentionnée formellement ^, et nous n'aurions pas même besoin de cela pour en être sûr, puisqu'à un autre endroit il est parlé de la bataille de Crécy comme ayant eu lieu « il y a xxvj ans r ; comme elle s'est donnée, ainsi qu'on sait, le 26 août i346, les vingt-six ans nous auroient toujours don- né cette même date de 1372,
Il y a aussi une remarque curieuse à faire sur cette préface , c'est qu'elle a été écrite en vers, et Geoffroy, sans le vouloir, a pris soin de nous le faire toucher du doigt, quand il dit (v. p. 4) qu'il ne veut point mettre ce livre en rime, mais en prose, afin de l'abréger, c'est-à-diie de le faire plus court et plus
1. Pâques étant cette année-là le 6 avril, il n'y a pas lieu de changer la date de 1371 en celle de iS/o.
2. « Je vous en diray une merveille que une bonne dame me » compta en cest an , qui est l'an mil trois cens Ixxij. » Ch. xlix p. io3.j
Préface. xxix
rapidement. C'est la preuve la plus complète qu'il a voulu d'abord l'écrire en vers, puisqu'on retrouve dans tout ce qui précède cette remarque, non seule- ment une mesure régulière , mais presque toutes les rimes, tant il l'a peu changé en le transcrivant en prose. Pour le montrer, il suffit d'en imprimer une partie de cette façon; avec des changements absolu- ment insignifiants , on retrouve toute la phrase poé- tique :
L'an mil trois cens soixante et onze, En un jardin estoys sous l'ombre, Comme à l'issue du mois d'avril, Tout morne, dolent et pensif; Mais un peu je me resjouy Du son et du chant que je ouy De ces gents oysillons sauvaiges Qui chautoient dans leurs langaiges, Le merle, mauvis et mésange, Qui au printemps rendoient louange, Qui estoient gais et envoisiez. Ce doulx chant me fist envoisier Et tout mon cueur sy esjoir ^ Que lors il nie va souvenir ■
Du temps passé de ma jeunesce Comment Amours en grant destresce M'avoient en celluy temps tenu En son service, où je fu Mainte heure liez, autre dolant, Si comme fait à maint amant. Mes tous mes maulx guerredonna Pour ce que belle me donna, etc.
On pourroit encore continuer pendant plus d'une page; mais ceci suffît pleinement à la démonstra-
XXX Préface.
tion. Du reste, nous savons de Geoffroy lui-mênJe qu'il avoit écrit en vers : car, quelques lignes après ce que nous venons de citer , il continue — je rétablis encore la forme des vers primitifs :
En elle tout me deliloye , Car en celluy temps je faisoye Chançons, ballades et rondeaux , Laiz , virelayz et chans nouveaux De tout le mieulx que je savoye. Mais la mort, qui trestous guerroyé , La prist, dont mainte tristeur Ay reccu et mainte douleur.
Sans chercher d'exemples plus anciens, ceux de Què- nes de Béthune, de Thibault de Champagne et de tant d'autres, il est moins rare qu'on ne penseroit de trouver à cette époque des grands seigneurs ayant écrit en vers. Ainsi, l'historien du grand maréchal de Doucicaut , né en i368, et fils de celui que con- nut notre Geoffroy, parle ainsi de lui : « Si preint à » devenir joyeux, joly, chantant, et gracieux plus » que oncques mais, et se preint à faire balade, ron- » deaux, virelays, lais et complaintes d'amoureux sen- » timent, desquelles choses faire gayementetdoulce- » ment Amour le feist en peu d'heures un si bon » maistre que nul ne l'en passoit; si comme il ap- » pert parle livre des cent ballades, duquel faire luy » etle seneschald'Eufeurentcompaignons au voyage » d'oultre mer... Jà avoit choisy dame... et, quand )) à danse ou à feste s'esbatoit où elle feut, là.. . »> chantoit chansons et rondeaux , dont luy raesme ):> avoit fait le dit, et les disoit gracieusement pour
Préface. xxxj
)j donuer secrètement à entendre à sa dame en se >j complaignant en ses rondeaux et chansons comment » l'amour d'elle le deslraignoit*. » Nous ne connais- sons aucune pièce de notre Geoffroy ; mais il est pos- sible qu'il y en ait dans les recueils faits au xv*^ siècle, et, s'il s'en trouvoit portant comme suscription le nom de messire Geoffroy , on pourroit les lui at- tribuer.
Non seulement il n'écrivit pas ses Enseignements en vers , mais il ne paroît pas les avoir écrits tout entiers lui-même : car dans ce même prologue il nous dit (p. 4) Qu'il emploie deux prêtres et deux clercs qu'il avoit à extraire de ses livres, « comme la » Bible , Gestes des Roys et croniques de France et » de Grèce et d'Angleterre et de maintes autres » estranges terres », les exemples qu'il trouve bons à prendre pour faire son ouvrage. Dans tous les cas, l'esprit du temps étoit trop porté à se servir éter- nellement des faits de la Bible , de l'Évangile et de la Vie des Saints , pour que Geoffroy , n'eût-il era-- ployé personne , eût échappé à cette condition de sotf époque ; mais c'est à l'inspiration toute religieuse de ces aides que nous devons la prédominance , ex- cellente d'intention , mais littérairement regrettable, des histoires tirées de la Bible, qui ne nous appren- nent rien. La division en neuf fautes du péché de notre première mère doit être aussi de leur fait , et je verrois encore une trace de leur collaboration dans
1. Le livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit Bou- cicaut , maréchal de France et gouverneur de Gennes, i'« partie, eb. ix. — Collect. Michaud et Poujoulat, i" série, t. 11, p. aii.
xxxij Préface.
la manière dont le plan annoncé n'est pas suivi d'une façon régulière : car, en plus d'un endroit, l'on trouve qu'il sera parlé d'abord de telle nature d'exemples et ensuite de telle autre, et, quand cela est fini, le livre revient sur ses pas pour reprendre une partie qui avoit paru complète. Quoi qu'il en soit, que la quan- tité de ces exemples pieux et leur phraséologie lente, et tout à fait analogue à celle des sermons du même temps, soient ou non du fait des aides du chevalier ou du sien, la valeur et l'intérêt du livre ne sont pas là. Si tout en étoit de cette sorte, il ne serviroit à rien- de le remettre en lumière , car ces histoires pieuses n'ont en elles aucune utilité, pas même celle de donner l'esprit du temps ; celui-ci est assez bien connu pour qu'on n'ait sur ce point nul besoin d'un nouvel exemple, et le livre n'est pas assez ancien pour être important comme monument de la langue, en dehors de sa valeur particulière. Ce par quoi il est curieux, c'est par les histoires contemporaines qu'il raconte ; c'est en nous montrant dans le monde , si l'on peut se servir de cette expression toute moderne , des per- sonnages historiques et guerriers*, comme Boucicaut et Beaumanoir, en les faisant agir et parler ; c'est en nous entretenant des femmes et des modes de son temps, et, toutes les fois qu'il parle dans ce sens, soit que ces parties soient les seules écrites par le cheva- lier même , soit qu'elles lui fussent plus heureuses , son style s'allégit et prend réellement de la forme et. du mouvement ; si même tout en étoit de cette sorte, son intérêt et son importance en seroient singulière- ment augmentés.
11 a, du reste, eu peu de bonheur auprès de quel^
Préface. xxxiij
ques uns de ses juges. L'auteur de la Lecture des Li- vres français au x'w^ siècle ^^ Gudin dans son his- toire des contes 2, et Legrand d'Aussy dans une no- tice spéciale^, qui, par là même, auroit dû être plus étudiée et plus juste, en portent un jugement à peu près aussi peu intelligent. Pour eux, le livre n'est composé que de capucinades ou d'obscénités. Sans y voir de capucinades, je conviendrai que tout le monde gagneroit à ce que la Bible eût été moins largement mise à contribution ; mais il n'est pas possible de trouver le livre obscène, non seulement d'intention, mais de fait. Ils se fondent sur les deux histoires de ceux qui firent fornication en l'église , sur quelques réflexions et sur quelques conclusions peut-être un peu simples et même maladroites ; mais il y a loin de là à ce qu'ils disent. Il seroit d'abord difficile d'admettre qu'un homme évidemment bien élevé et des meil- leures façons de son temps, versé à la fois dans le monde et dans les livres, et qui, de plus, est le père de celles à qui il s'adresse , eût été moins réservé qu'on ne l'éloit autour de lui. De plus, en dehors de qu'&iques passages, plutôt naïfs que grossiers , il fait preuve, au contraire, d'une délicatesse singulière : ainsi il seroit difficile de trouver à cette époque une analyse et une appréciation plus fines et en même temps plus honnêtes des sentiments que les raisons mi-
I. Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, in-8, toI. D, 1780, p. 94-6.
a. Elle forme le 1" vol. de ses Contes. Paris, Dabin, 1804, a vol. in-8, I, 101-8.
3. Notice des manuscrits de la BiblioUjèque , in-4", t. V, an 7, p. i58-i66.
3.
xxxiv Préface.
ses par lui dans la bouche de sa femme, lorsqu'il a avec elle cette conversation qui forme un des plus longs et des meilleurs chapitres. Mais, pour dire qu'il y a dans ce livre même des grossièretés , il faut ne pas pen- ser à ce qu'étoit la chaire à cette époque , ne pas penser à ce qu'étoient les fabliaux ; or les femmes entendoient les sermons à l'église, les fabliaux dans leurs châteaux ou dans leurs maisons, où l'on faisoit venir les jongleurs. Dans ces siècles, les femmes, pour ainsi dire à aucune époque de leur vie, n'ignoroient la chose ni les mots ; l'honnêteté étoit dans la con- duite et n'étoit pas encore arrivée jusqu'aux formes du langage. 11 seroit plus vrai de dire, en considérant la question en connoissance de cause, que le livre du chevalier témoigne, au contraire , d'un sentiment de réserve qu'il ne seroit, à cette époque, pas étonnant d'en trouver absent.
Il y auroit encore bien d'autres choses à dire sur le livre même ; à montrer, comme Caxton et le traduc- teur allemand l'ont déjà dit, que Geoffroy n'a pas seu- lement fait un livre pour de jeunes filles , mais un livre général qui s'applique à toute la vie des femmes. Il y auroit à examiner surtout les idées d'éducation et de morale qui en ressortent , et la forme sous la- quelle elles sont présentées ; mais il seroit nécessaire de beaucoup citer, et, comme les conclusions à tirer ressortent naturellement de la lecture elle-même , il vaut d'autant mieux les laisser faire au lecteur, que le but d'une préface doit être beaucoup moins de juger complètement l'ouvrage, et d'en rendre la lec- ture inutile, que de donner les renseignements et de résoudre les questions de fait que le livre ne peut
Préface. xxxv
donner lui-même et que le lecteur ne doit pas avoir à chercher. Je dirai seulement que l'ouvrage doit moins rester dans la classe des livres si nombreux écrits pour des éducations spéciales — il y seroit par trop loin du Discours sur l'Histoire universelle et du Télémaque — qu'être joint aux livres si curieux qui sont consacrés durant tout le moyeu-âge à la dé- fense ou à l'attaque des femmes. Il y tiendra sa place, du côté honnête et juste , auprès du livre de Chris- tine de Pisan, du Ménagier de Paris, — plus piquant peut-être parcequ'il est plus varié et s'occupe de la vie matérielle, mais plus bourgeois et moins élevé de ton et d'idées, — auprès d'autres livres encore qu'il est inutile d'énumérer ici. Tous ceux qui s'occuperont de l'histoire des sentiments ou de celle de l'éducation ne pourront pas ne point en tenir compte et ne pas le traiter avec la justice qu'il mérite. - Enfin , il est encore nécessaire d'ajouter que nous savons à n'en pouvoir douter , car nous l'apprenons de notre Geoffroy, qu'il avoit écrit un livre semblable pour ses fils. Il le dit positivement au commence- ment : « Et pour ce... ay-je fait deux livres, l'un » pour mes ^Is, et l'autre pour mes filles , pour ap- i-> prendre à roumancier'... » Dans deux autres pas- sages ^ il y fait de nouveau allusion : « Par celluy » vice l'en entre en trestous les autres vij vices mor « tels, comme vous le trouverez plus à plain ou livre- » de voz frères, là où il parle comment un hermite » qui eslutcelluy péchié de gloutonie etlefist ets'en.
I. Page 4 de cette édition, a. Pages 175 et 179.
xxxvj Préface.
B yvra, et parcelluy ilcheist en tous les vij péchiez » mortels , et avoit cuidié eslire le plus petit des » vij » ; et plus loin, quand il parle du Christ por- tant sa croix , qui se retourne vers les saintes fem- mes, « et leur monstra le mal qui puis avint au pays, » si comme vous le trouverez ou livre que j'ai fait à » voz frères ». Le meilleur manuscrit de Paris avoit remarqué ce fait , car il met ici en marge cette re- marque : (c Notez qu'il fist ung livre pour ses filz. »11 falloit aussi que dans un manuscrit, probablement plus exact ou plus voisin du premier original , il y en eût une autre mention , précisément à la fin ; car nous trouvons dans la fidèle traduction de Caxton cette phrase, que nous avons déjà eu occasion de citer dans la partie généalogique : « as it is reherced in » the booke of my two sonnes and also in an evvan- » gill. »
Malheureusement nous ne savons ce qu'est devenu ce second livre du chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à ses filles , qui devoit être aussi composé de récits pris dans les his- toires et les chroniques et d'aventures contempo- raines. Peut-être devons-nous sa perte et le peu de succès qu'il paroît avoir eu — car nous n'en avons trouvé de mention nulle part— à ce que le bon cheva- lier y aura trop laissé faire à ses chapelains , et que le livre, ainsi presque uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n'a pas eu assez d'intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est vrai de dire aussi que, son point de vue étant gé- néral , — des histoires masculines sont des histoires de toutes sortes — il se trouvoit avoir à lutter, pour
Préface. xxxvij
faire son chemin, contre tous les- recueils de contes, tandis qu'une réunion d'histoires uniquement fémi- nines, étant quelque chose de plus rare et de plus nou- veau , a eu plus de chances pour sortir de la foule et pour demeurer en lumière.
Quoi qu'il en soit, il existe peut-être encore en ma- nuscrit , mais sans le nom de son auteur , au moins d'une manière formelle , soit sur le titre , soit dans l'introduction ; et le chevalier, qui, comme on l'a vu, ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui donner une disposition et une forme générale bien assises, et n'a pas mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue pour le livre de ses fils. Mais l'on auroit deux points de repère qui feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage : ce sont les deux histoires citées, celle de l'hermite qui tomba dans tous les péchés pour «'être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal qui devoit arriver au pays, c'est-à-dire la ruine du Temple et la dispersion des Juifs. J'ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît, quelques uns des recueils anonymes d'histoires qui ont été écrits en grand nombre vers cette époque ; d'autres seront plus heureux que moi.
III.
Manuscrits.
La Bibliothèque impériale possède , à ma connois- sance, sept manuscrits du livre du chevalier de
xxxviij Préface.
La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les rangeant , non dans Tordre de leurs numéros , mais selon l'époque de leur transcription et selon leur va- leur relative.
Le plus ancien est le n"^ 74o3 du fonds françois. Il est en parchemin , de format in-folio mediocri , et écrit sur deux colonnes de trente lignes. Il a i^o feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table, les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à i4o par Thistoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré d'ornements courants ; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc de gazon, est vêtu d'une jaquette très courte et coiffé d'un bon- net lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux conseils du livre sur la simpli- cité à avoir dans sa toilette. Les trois filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout ; l'aînée a seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien , et certainement du commen- cement du xv^ siècle , l'adjonction, toute convenable d'ailleurs , de Griselidis , prouveroit que le manu- scrit n'est qu'une copie et n'a pas été faitpourl'auteur lui-même ; malgré cela — et maintenant pour recon- noître sûrement un manuscrit fait pour l'auteur , il faudroit y trouver ses armes et celles de l'une de ses deux femmes — celui-ci est excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous parlerons plus loin.
Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j'ai conou le dernier, porte le n** 1009 du fonds de Gai- gnières. 11 est in-folio mediocri sur parchemin , à
Préface. xxxix
deux colonnes de trente-six Ugnes,-et agi feuillets, dont 82 de texte, 1 de table et 7 pour l'histoire de Grise- lidis. La miniature est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement.
Dans le n' 7078 Mu fonds françois, le livre du che- valier de La Tour n'est qu'une partie ; on peut voir, pour l'indication des ouvrages qui l'accompagnent , la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses Manuscrits françois (V, 1842 , p. 71-86). Qu'il suffise ici de dire que dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux co- lonnes de 35 lignes en moyenne , les feuillets 55 à 122*. La copie en est très inexacte, et le scribe n'a pas dû être payé à la page , mais à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s'est pas fait faute de sauter des parties de phrase, dont l'absence n'ajoute pas à la clarté. 11 doit môme avoir tourné des feuil- lets de son original ; car, sans que ses cahiers soient incomplets , on trouve deux fois dans sa copie une lacune qui correspond à celle d'un feuillet, et qui, la seconde fois, porte sur une des histoires les plus inté- ressantes, celle de M™'' de Delleville, dont il n'a tran- scrit que la fin. La langue commence déjà à s'y mo- difier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte qu'il a appartenu à Guillaume du Che- min , de Saint-Maclou de Rouen ; sur la première feuille de garde est collé l'écu des Bigot, d'argent à un chevron de sable , chargé en chef d'un croissant d'argent et accompagné de trois roses, posées deux
1. En marge du feuillet 86 on lit les deux noms : « Maislre Ro- bert le Moyne » et « Guillaume Saro, escuycr, dem. à Sainct .... »»
xl Préface.
en chef et une en pointe ; on y lit aussi le nom de Thomas Bigot, père d'Emeric, et Técu est répété sur le dos de la reliure ; ce volume portoit dans leur bibliothèque le n" 148*. J'oubliois de dire qu'il y a une miniature initiale en camaïeu , mais sans impor- tance.
Le manuscrit de Saint-Victor, n" 853, relié en i852 , en maroquin rouge, avec le R. F. de la der- nière République, est sur parchemin, de format petit in-fo carré , à 3g longues lignes par page et d'une grosse écriture de la fin du xv^ siècle. Les deux pre- miers feuillets sont occupés par une table divisée en 89 chapitres ; le premier feuillet du texte, qui porte en haut la signature Duboiichet, 1642, a une détes- table miniature , et, sur la marge, deux écussons en losange, partis, à dextre, d'or à la croix contre-her- minée , et , à senestre , de gueules à trois fasces de vair à la bordure d'or. Nous ne savons à qui appar- tiennent ces armes ; nous ferons remarquer seulement que les maisons de Mercœur en Auvergne et de Royè- re en Limousin portent de gueules à trois fasces de vair*. Les douze derniers feuillets sont occupés par l'histoire de Griselidis , et c'est pour cela que le re- lieur a mis sur le dos : Miroir des femmes mariées.
Le n<> 7673* , qui porte dans le fonds Delamarre le n° 233, est sur parchemin et petit in-4" à deux co- lonnes très étroites et de 3o lignes. Il est incomplet en tête de quelques feuillets , et commence au conte de celle qui mangea l'anguille : u [Un exemple vous
1. Bibliot. Bigoliana , 1710, in-i-2, pars quinta , p. 10-11.
8 Grandmaison . Dictionnaire héraldique, i853, in-4". c^L 355.
Préface. xlj
» vueil dire sur] le fait des feipmes qui mangeoient » les bons morceaux en Tabsence de leurs maris. » Les derniers feuillets du ms. sont très mutilés ; il est même incomplet de la fin, car le recto du dernier feuil- let— le verso est collé sur une feuille de papier qui en soutient les morceaux — s'arrête dans la fin de l'his- toire de Catonnet. Les fers de la reliure, qui est du dernier siècle et sans titre sur le dos , paroissent al- lemands.
Le n» 7668 est sur parchemin, de format petit in- 4°, et dans sa reliure originale de bois couvert de velours vert et garni autrefois de fermoirs. Il est écrit à longues lignes d'une écriture très cursive et négligée, de la fin du xv« siècle; les feuillets 1 à 125 sont occupés par notre roman, 126 à 1 34 par la pa- tience de Griselidis, 4 35 à 189 recto par l'histoire du chevalier Placidas et de son martyre, après lequel il fut nommé saint Eustache , enfin i39 verso à i44 par le Débat en vers du corps et de l'âme, le même dont on trouve une édition dans le recueil que j'ai copié au British Muséum et dont la réimpression forme les trois premiers volumes de V Ancien Théâtre fran- çois. A la fin du Débat se trouve la signature Ledru, évidemment celle du copiste. Le volume a fait partie de la bibliothèque royale du château de Blois , car on lit sur le feuillet de garde : Bloijs, et au dessous : a Des hystoires et livres en françoys. Pul° i"(pulpito » primo). — Contre la muraille de devers la court. » Au xvii"' siècle , on mit sur le premier feuillet le n<* MCCLiiii, et plus tard les n"* io52 et 7668, qui est le numéro actuel. Au commencement, le chevalier, seul dans son jardin , est peint dans la grande lettre, et
xlij Préface.
rencadrement assez délicat de la page , formé de rin- ceaux, de fleurs et de fraises, offre deux M, l'un rose, l'autre bleu , et la place , malheureusement grattée , d'un écu d'armoiries.
Le n" 3189 du Supplément françois est un petit in folio sur papier, d'une très mauvaise écriture de la fin du xv'^ siècle. Après un traité en françois sur les péchés et les commandements de Dieu, se trouve notre roman , incomplet d'un ou deux feuillets , car il ne commence que dans la première histoire, celle des deux filles de l'empereur de Constantinople, par ces mots : « ... toutes foiz qu'elle s'esveilla, et pria de- » votement plus pour les mors que devant et ne de- y moura guerres que ung grant roy de Grèce la feist » demander, etc. »
Dans les autres bibliothèques de Paris , je n'en connois qu'un manuscrit sur vélin , de la fin du xv« siècle et sans importance, U la bibliothèque de l'Ar- senal ; il a été indiqué par Haenel dans son catalo- gue des bibliothèques d'Europe (Lipsiae, i83o, in-4°, col. 340).
Mais il n'y en a pas de manuscrits qu'en France , car, pendant mon séjour à Londres, j'en ai pu voir et collationner un excellent , aussi bon , sinon même meilleur que notre manuscrit 74o3. C'est sur leur comparaison, et en me servant des deux, que j'ai éta- bli le texte que je publie; ils sont les deux plus an- ciens, contemporains l'un de l'autre, et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni môme avec une or- thographe sensiblement différente, ce qui m'a permis de prendre toujours la meilleure leçon donnée par l'un ou par l'autre, sans craindre d'encourir le repro*
Préface. xliij
che d'avoir mélangé des forniÊS contraires et mis ensemble des choses opposées. Il se trouve au Bri- tish Muséum, dans la collection du roi ', où il porte comme numéro la marque :19 c viii. Ce manuscrit, sur parchemin, est composé de cahiers de huit feuil- lets avec réclames, à 33 longues lignes à la page, offre i64 feuillets, chiffrés en lettres du temps de son exécution. Le livre de La Tour Landry y occupe les feuillets 1-121 ; le livre de Melibée, par Christine de Fisan, les feuillets 122-146, et Tliistoire de Griseli- dis les feuillets 147-162. Sur deux derniers feuillets, d'abord restés blancs, une main postérieure a ajouté Le codicille M^ Jehan ùe Meung. En tète du texte se trouve une miniature; le chevalier, vêtu d'une robe 'bleue à longues manches et tenant un rouleau de papier sur ses genoux, est assis sur un banc de ver- dure qui faille tour du pied d'un arbre ; la partie du jardin où il se trouve est entourée d'une haie carrée soigneusement coupée, et le fond n'est pas un pay- sage, mais un treillis ; quant aux trois filles, toujours debout, l'aînée a une robe rouge avec un col ouvert en fraise et de très longues manches ouvertes; les ro- bes des deux autres sont rouges pour l'une, couleur de chair pour l'autre, et leurs manches très justes leur recouvrent presque toute la main. Le manuscrit a dû appartenir ensuite à quelque artiste du temps, car les feuillets blancs et les gardes sont couverts de très légers croquis au crayon roux d'hommes ar- més ou d'hommes et de femmes à cheval.
i. Cf. Catalogue of the manuscripls of the King's library, an appendix to Ihe catalogue of the Cottonian library, by David Cas* ey, deputy librarian, 1734, in-4", p. 298,
xliv Préface.
La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en pos- sède* deux manuscrits sur parchemin (n"* gSoS et 9542); lun d'eux a été, sous l'empire, à la Bibliothè- que du roi (Belg. n« 1 15), où l'a vu Legrand d'Aussy, qui le cite en tête de sa notice sur le Livre des Ensei- gnements insérée dans le 5^ volume des Notices des Manuscrits; depuis il a fait retour à la Bibliothèque de Bourgogne. Nous ne les connoissons pas ; mais le manuscrit 74o3 et celui de Londres sont trop bons , et en même temps trop conformes , pour qu'il nous eût été nécessaire d'en consulter encore d'autres.
Enfin La Croix du Maine ^ nous apprend qu'il avoit aussi par devers lui le livre écrit à la main, et le duc de La Vallière en possédoit aussi un ms., qui forme le n° i338 du catalogue en trois volumes (1783, 1, p. 106): a Le chevalier de La Tour, in-fol., mar. rouge. Beau » manuscrit sur vélin du xv*' siècle , contenant 98 » feuillets écrits en ancienne bâtarde , à longues li- » gnes. 11 est décoré d'une miniature, de tourneures » et d'ornements peints en or et en couleurs. » Il ne fut vendu que 60 livres, bien qu'il fût certainement très supérieur comme texte aux éditions de Guillau- me Eustace, qui se vendoient pourtant bien plus cher, comme on le verra tout à l'heure , car nous n'avons plus à parler que des éditions et des traduc- tions de notre auteur.
1. Catalogue des manuscrits de la Bibl. royale des ducs de Bour- gogne. Bruxelles, in f , I, 184-2; Extrait de Plnventaire général, pages 187 et igi.
8. Edit. de 177a, I, 277.
Préface. xlv
IV.
Traductions et éditions.
J'a i dit en commençant qu'il avoit été fait deux traductions angloises du livre des Enseignements. L'une , la plus ancienne , qui remonte au règne de Henri VI , est inédite et est conservée en manuscrit au British Muséum , dans le fonds Harléien ( n^ 1764. 67, C.*). C'est un manuscrit à 2 colonnes de 41 lignes, dune excellente et très correcte écri- ture, malheureusement incomplet de la fin et qui a beaucoup souffert. Le premier feuillet a une lettre ornée et un entourage courant, et tous les chapitres ont une lettre peinte. Au deuxième feuillet, on lit les signatures de deux de ses anciens propriétaires, Paii- lus Durant et David Kellie , écrites à la fin du xvi'^ siècle et au commencement du siècle suivant ; on trouve même au feuillet 87 cette mention, de la main de Kellie : u James by the grâce of God King of En- V gland , France and Ireland and of Scotlaud and de- » fender of the faith. » Dans son état actuel , le ma- nuscrit a 54 feuillets et commence: « In the yere of the » incarnacion of our lord m ccc Ixxi as y was in a gar- » den ail hevi and full of thought... », et se termine dans l'histoire des deux sœurs (p. 238 de notre texte), parles mots : a withoute ani wisete y clothed myself » in warme », suivi du mot clothes comme réclame. La traduction est exacte, la langue excellente et cer- tainement bien moins traînante et embarrassée que
1. Nares , Catalogue of the mss. of the Harluian library , 4 vol. in-f'>, London, i8o8-i5 ; II, p. 208.
xlvj Préface.
celle de Caxton. Du reste, ceux qui voudroient avoir de plus complets détails sur celte traduction anony- me pourront en voir d amples fragments transcrits dans un excellent article de la première Rétrospec- tive Review, publiée à Londres il y a une vingtaine d'années*. La sévérité angloise paroît avoir empê- ché Tauteur de citer les histoires les plus curieuses préférablement à celles dont l'honnêteté est la trop unique valeur; mais ces extraits suffisent pleinement pour faire juger du mérite de la traduction, et c'est pour nous la plus utile partie de leur travail.
La seconde traduction est de Caxton, le plus an- cien imprimeur de l'Angleterre , et il est curieux de voir le livre de notre auteur être une des premières productions de la presse dans un pays étranger. On sait quel nombre Caxton a publié de traductions du fran- çois, et il nous suffit de le rappeler, car une énumé- ration nous mèneroit beaucoup trop loin. Le livre est un in-4'', dont les cahiers , de huit feuillets cha- cun, sont signés aii-niiij. Il commence par une pré- face du traducteur, qui dit avoir entrepris cet ouvra- ge sur la prière d'une grande dame qui avoit des fil- les ; aucun bibliographe anglois n'ayant fait même une supposition sur le nom de cette protectrice du
1. Voici le titre exact de cette excellente collection , interrom- pue malheureusement peu de temps après le volume où se trouve l'article sur le livre des Counsels : The rétrospective review, an his- torical and antiquarian magazine, edited by Henry Southern esq , M. A. of Trinily collège, Cambridge, and Xicholas Harris esq., F. S. A., of the Inner Temple , barrister at law in-8 '. New séries, vol. I, 1897, part. II, p. 177-94. — L'article a été analysé dans notre Revue britannique , a« série , t. V, i83i, p. 343-6i.
Préfacé. xlvij
travail de Caxton , nous ne pouvons qu'imiter leur silence ; nous aurions donné cette préface en appen- dice, si on ne pouvoit la voir reproduite dans l'édi- tion des Typographical antiquities de Jos. Ames , donnée par Dibdin ^ . Les caractères employés par Caxton sont ceux dont on peut voir dans Ames le fac- similé d'après les chroniques d'Angleterre '^. C'est ce caractère irrégulier, plein de lettres liées entre el- les et de mêmes lettres de formes différentes, qui apporte plutôt l'idée d'une écriture assez incorrecte que d'une impression ; elle est très analogue à un fac- similé donné dans Ames (p. 88) d'une copie manus- crite d'Ovide qu'on attribue à Caxton. Après la pré- face, qui tient le premier feuillet , et la table qui en tienttrois, vient le texte, qui commence : « Hère be- » gynneththe book whiche the knyght ofthe toure^ » made and speketh of many fayre eusamples and » thenseygnements and techyng of his doughters. » Il se termine par la mention suivante : « Hère fy- » nysshed the booke which the knyght of the Toure » made to the enseygnement and techyng of his )> doughters translated oute of frcnssh in to our ma- » ternall Englysshe tongue by me William Caxton, yj which book was ended and fynysshed the first day X» of Juyn the yere of oure lord m.cccc Ixxx iij And » emprynted at Westmynstre the last day of Jan- » yuer, the first yere of the règne of kynge Rychard
1. London , 4 vol. in-4", 1810, t. 1, n'' 27 des Caxton, p. 202-8. s. N* 4 ^'^ I3 planche de Basire portant le n'' 8 , et placée en face de la page 88.
3. Caxton ne sait pas le nom de Landry.
xlviij Préface.
» the thyrd. to On a quelquefois mis à tort ce livre sous la date de i484 ; Tannée i483 ayant été comprise entre le 3o mars et le i8 avril, et Edouard IV étant mort le 9 avril i483, c'est bien cette année i483 qui est la première année du règne de Richard III •.
Les exemplaires complets en sont, du reste, assez rares. Ames (1810) ne cite que trois exemplaires, celui de lord Spencer, du marquis de Blandford et de Sa Majesté ; ce dernier est sans doute l'exemplaire complet que nous avons vu au British Muséum. Il y en auroit encore un dans la Bibliothèque publique de Cambridge et deux à la Bodléienne, mais imparfaits tous deux d'une feuille. Un exemplaire sur vélin, marqué 5 1. 5 sh., chez M. Edwards, cat. de 1794, n" 1267, étoit en i8io chez M. Douce; mais ce fut un prix bien vite dépassé ; ainsi l'exemplaire de la vente de Y/hite Knightsfut payé 85 livres i shilling, et celui de la vente de Brandt, en 1807, fut acheté 1 1 1 livres 6 shillings pour lord Spencer *.
Quant à la traduction même , elle est d'une in- croyable fidélité et d'une si naïve exactitude , que , par ses méprises, et il y en a, on pourroit reconnoître à coup sûr le manuscrit même suivi par Caxton , et, si on le rencontroit , il ne pourroit pas y avoir de doutes sur ce point , tant sa phrase est calquée sur son texte, avec un mot à mot si fidèle que la pureté
i.Dibdin, Bibliotheca Spenceriana, n" 857, t. ÏV, 1815, p. 967-8, avoit fait remarquer qu'il falloit s'en tenir à la date de i483 ; mais sa preuve en étoit que le commencement de l'année suivante n'arriva pas avant le a5 mars, ce qui ne s'accorde pas avec les ta- bles chronologiques des Bénédictins.
a. Cf. Bibl, Spenceriana.
Préface. xlix
de son anglois en souffre le plus spuvent. Du reste, on en pourra bientôt juger, car M. Thomas Wright, aux publications de qui notre ancienne littérature doit autant que l'ancienne littérature de son pays , en va publier une réimpression exacte pour le Warton Club, dont il est un des fondateurs. Si la traduction inédite du British Muséum étoit complète, il faudroit incontestablement la suivre, à cause de sa supério- rité sur celle de Caxton. On pourroit prendre le parti de composer l'édition pour les trois quarts avec la traduction inédite et pour la fin avec Caxton. Cepen- dant la langue des deux traducteurs est si différente, qu'en mettant une partie de l'œuvre de l'un à la suite de l'œuvre de l'autre, onauroit à craindre d'ar- river à un effet trop disparate, et, comme le Caxton est introuvable, les bibliophiles préféreront peut- être en avoir la reproduction entière.
Enfin j'ajouterai, à propos de l'édition de Caxton, que, si rare qu'elle soit maintenant, c'étoit au xvi« siècle , en Angleterre, un livre qui étoit tout à fait en circulation. J'en donnerai pour preuve ce curieux pas- sage du Uook qf Ihisbandry, publié en i534 par Sir Anthony Fitz-Herbert, qui avoit la charge importante de lord chief justice ' . L'appréciation est trop curieuse pour que je ne la reproduise pas en entier ; parlant de la fidélité qu'une femme et un mari doivent avoir dans les achats qu'ils fontau marché, il continue : « Je pour- » rois peut-être montrer aux maris diverses façons
1. Je tire le passage , non du livre, nécessairement inconnu à un étranger, mais de l'article qui lui est consacré dans la nouvelle Rétrospective Review, London , Ilussell-Sniith, in-S". N» 3, May i853, pages 864-73.
4.
1 Préface.
T dont leurs femmes les trompent, et indiquer de mé- » me comment les maris trompent leurs femmes. » Mais si je le faisois , j 'indiquerois de plus subtiles » façons de tromperies que l'un ou l'autre n'en sa- î> voit auparavant. A cause de cela, il me semble » meilleur de me taire , de peur de faire comme le >? chevalier de La Tour, qui avoit plusieurs fil- » les, et, par l'affection paternelle qu'il leur portoit, î> écrivit un livre dans une bonne intention, pour les » mettre à même d'éviter et de fuir les vices et de » suivre les vertus. Il leur enseigne dans ce livre » comment, si elles étoient courtisées et tentées par » un homme, elles devroient s'en défendre. Et, dans » ce livre, il montre tant de façons si naturelles dont )> un homme peut arriver à son dessein d'amener « une femme à mal , et ces façons pour en venir )) à leur but sont si subtiles , si compliquées , ima- » ginées avec tant d'art, qu'il seroit difficile à aucune » de résister et de s'opposer au désir des hommes. » Par ccdit livre, il a fait que les hommes et les fem- » mes connoissent plus de vices , de subtilités , de » tromperies, qu'ils n'en auroient jamais connu si le » livre n'eût pas été fait, et dans ce livre il se nom- )) me lui-même le chevalier de La Tour. Aussi, pour » moi, je laisse les femmes faire leurs affaires avec » leur jugement. »
Le jugement de lord Fitz-Herbert suffiroit à prou- ver que Dibdin, pour avoir décrit le livre, ne l'avoit pas autrement lu ; car, renvoyant, dans les additions de Ames (1. 372), à la notice de Legrand d'Aussy, et faisant allusion aux passages purement naïfs dont C(^lui-ci fait des obscénités, Dibdin ajoutoit qu'il fal-
Préface. Ij
loit espérer que Caxton avoit sauté de pareils passa- ges. Je n'ai pas eu le temps de vérifier le Caxton , nous n'en avons pas d'exemplaires en France ; mais je répondrois à l'avance de son honnêteté de traduc- teur, qui n'a pas dû se permettre le moindre retran- chement. Seulement Dibdin, qui avoit le volume à sa disposition , auroit pu s'assurer du fait et ne pas en rester à cette singulière espérance.
Le livre eut la même fortune en Allemagne qu'en Angleterre : car il en parut en i493 une traduction allemande faite par le chevalier Marquard vom Stein. ^Comme Caxton, il fut plus exact que ne le furent plus tard les éditeurs françois, et n'ajouta rien au livre des Enseignements ; mais , plus heureuse que celle de Caxton, sa traduction fut souvent réimprimée. La pre- mière édition, in-folio, parut a Bâle, chez Michel Fur- ter, sous ce titre : ce Der Bitter vom Turn, von den « Exempeln der Gotsforcht vn erberkeit », c'est-à-dire Le Chevalier de La Tour, des exemples de la piété et de l'honneur. En tête se trouve une préface du tra- ducteur, mais qui ne contient que des généralités de morale ; nous ferons remarquer seulement que, peut- être par suite d'une faute d'impression ou d'une dif- férence dans un manuscrit, la date de la composition du livre n'est plus iSyi, mais 1370. Le volume, d'une superbe exécution, et dont le British Muséum possède un très bel exemplaire, a fd feuillets et est orné de 45 gravures sur bois, réellement faites pour l'ouvrage, bien dessinées et bien gravées. Le cheva- lier y est toujours représenté armé de pied en cap , môme dans la gravure initiale, où il est , idée assez bizarre, représenté endormi au pied d'un arbre, pen-
lij Préface.
dant que ses deux filles sont debout à côté de lui ; mais, à part cette singularité, celte suite dlllustra- tions est tout à fait remarquable. Après cette édi- tion, nous citerons les suivantes, d après Ebert ♦ : une à Augsboarg, chez Schonsperger, 1498, in fo- lio; une à Baie, chez Furter, en i5i3; — Ebert di- sant aussi qu'elle a 78 feuillets et des gravures sur bois , il est possible que ce soit la première édition avec une nouvelle date changée, et, dans tous les cas, la nouvelle en est une réimpression, où Ton doit re- trouver les mêmes bois une 'a Strasbourg, chez Knob- louch, en i5i9, in-4''; enfin une autre à Strasbourg, chez Cammerlànder, en i538, in-folio, avec des gra- vures sur bois. 11 y en a sans doute eu d'autres édi- tions; toujours est-il que tout récemment, en 1849, le professeur allemand O.-L.-B. Wolff en a fait le 8" volume^ de sa collection de romans populaires qu'il a publiée à Leipzig chez Otto Wigand. Le prologue y est plus court, et l'on y voit , bien qu'en très petit nombre, quelques histoires nouvelles, celles de Pé- nélope et de Lucrèce , absentes de l'ouvrage origi- nal, mais qui prouvent que, dans ses éditions suc- cessives, la traduction deMarquard vom Stein a subi quelques remaniements. Le titre y est devenu : « Un » miroir de la vertu et de l'honneur des femmes et » demoiselles , écrit pour l'instruction de ses filles » par le très renommé chevalier de La Tour, avec n de belles et utiles histoires sacrées et profanes. »
1. AUgemeines bibliographisches Lexikon von Friedrich Adolf Ebert. Leipzig, iSîi, in-4", t. I, col. 317, n» 4078. a. In-ia de 171 pages.
Préface. liij
Ce ne fut qu'en i5i4que parut la première édition françoise , à Paris, chez Guillaume Eustace*. C'est un in-folio gothique, à deux colonnes, de xcv feuil- lets chiffrés, précédés de 3 feuillets pour le titre et la table et suivis d un feuillet séparé , au recto duquel une gravure en bois représentant le pape , l'empe- reur et le roi de France , et au verso la marque de Guillaume Eustace. Otte gravure se trouvoit déjà au verso et la marque sur le recto du titre, qui est ce- lui-ci : « Le chevalier de la tour et le guidon des )) guerres, Nouvellement imprimé à Paris pour Guil- w laume Eustace , libraire du roy, Cum puillegio » Régis», et au bas : a Hz se vendent en la rue » neufue nostre Dame, à lenseigne De agnus dei, >) ou au palais, au troisiesme pilier. Et en la rue )^ saint-iacques, à l'enseigne du crescent. » A la fin se trouve cette mention : « Cy fine ce présent volu- )) me intitulé le chevalier de la tour et le guidon » des guerres , Imprimé à Paris en mil cinq cens et » quatorze . le neufiesme iour de novembre. Pour » Guillaume Eustace, libraire du roy et juré de lu- » Diversité , demourant en la rue neufve nostre-da- V me, à lenseigne de agnus dei, ou au palais, en la » grant salle du troisiesme pillier, près de la chap- » pelle où len chante la messe de mes seigneurs les » presidens. Et aie Roy, nostre sire, donné audit » Guillaume lettres de privilège et terme de deux » ans pour vendre et distribuer cedit livre affin des-
i. La Cruix du Maine {Bibliothèque françoise, édit. de 1772, I. iGi et ijy) ne parle que de cette édition , sur la foi de laquelle il a dit que le Guidon des guerres étoit de notre auteur.
]iv Préface.
» tre remboursé de ses fraiz et mises. Et deffend le- » dit seigneur à tous libraires, imprimeurs et autres » du royaulme de non limprimer suspainne de con- » fiscation desditz livres et damende arbitraire jus- » ques après deux ans passez et acomplis à comp- » ter du iour et date cy dessus mis que ledit livre a » esté acheué d'imprimer. »
Le texte des Enseignements, dans cette édition de Guillaume Eustace, occupe les feuillets i à Ixxii; le feuillets Ixxiii à Ixxxv sont occupés par le livre de Melibée et de Prudence, que l'éditeur a trouvé, com- me on le voit dans le manuscrit de Londres et celui de Paris (70731), à la suite de celui dont il s'est servi; mais, avec peu de scrupule et pour bien donner au che- lier de La Tour le livre de Mélibée, sur lequel nous n'avons rien à dire ici, tant il est maintenant connu, il a écrit un raccordement par lequel il met Mélibée dans la bouche du chevalier. Enfin, les feuillets Ixxxv à xcv offrent le Guidon des guerres « fait par le chevalier )) de La Tour », ouvrage de stratégie qu'un autre rac- cordement* de Guillaume Eustace met aussi dans la bouche du chevalier. Il formoit probablement la troi- sième partie du manuscrit suivi par Guillaume Eus- a,9 9tct n'est nullement du chevalier de la Tour^.
1. Le raccordement est d'autant mieux fait qu'on le fait parler de ses fils : « Affin que tous nobles hommes et mesmcment vos » frères , quand ils se trouveront entre vous , en voyant cestuy li- « vre y puissent aussi bien que vous prendre quelque doctrine... » J'ay, touchant le fait des armes, cy en la fin mis ung petit » iraicté appelle le Guidon des guerres , lequel jadis je rédigeai » par l'ordonnance de mon souverain seigneur le très chrétien roy » de France »
a. Comme le dit M. P. Paris {Man. français, V, 85-6), il est
Préface. Iv
Le texte est orné de gravures'sur bois, mais, moins soigneux que l'éditeur allemand, Eustace a employé bon nombre de bois tout faits, dont quelques uns se rapportent très peu au sujet qu'ils sont destinés à présenter aux yeux. Dans les exemplaires sur papier le format est très petit in-folio; dans ceux sur vélin, la justification a été réimposée, et le volume est plus grand. La Bibliothèque en possède un superbe exem- plaire, avec 27 miniatures, que M. Van Praët* dit avoir passé dans les ventes de Pajot, comte d'On- sembray (n" 627, 240 1. 49 s.), de Girardot de Pré- fond (n^ 890, 19.3 1.), de Gaignat (n° 2253, 200 1.), de La Vallière(no i339, 3ool,), de Mac Carthy (n» i54g, 61 5 1.). M. Brunet (I, 649) paroît traiter comme le même celui qu'il indique comme vendu chez Morel Viodé G3i fr., et chez Hibbert, 33 livres, 12 shilings.
Comme texte , il faut reconnoître , à la louange de Guillaume Eustace, que, pour un éditeur du seizième siècle, il pourroit avoir fait bien plus de modifications. Le prologue est beaucoup moins en vers, l'orthogra- phe est modernisée ; mais le texte a certainement été
étonnant que les bibliographes n'aient pas remarqué la fausseté d'attribution de ces deux ouvrages. Debure (Catal. La Vallière, I, 406), cataloguant l'imprimé à la suite d'un ms., avoit , sans nier l'attribution, fait remarquer que le Guidon ne se trouvoit pas dans celui-ci.
1. Van Praët, Livres sur vélin de la bibliothèque du roi, t. IV, no 388, p. 263-4. Ebert nous apprend qu'il y en avoit aussi un exemplaire sur vélin dans l'ancienne bibliothèque d'Aiigsbourg. Ce doit être celui que M. Van Praët indique comme vu par Gercken (Heisen, I, 262) et par Hirsching (Reisen, II, 180) chez les frères Veith, à Augsbourg. Un troisième exemplaire dcvroit s'en trouver dans la bibliothèque de Genève (Van Praët, s64).
Ivj Préface.
plus respecté qu'il ne Tétoit d'ordinaire a cette épo- que. La seconde impression, qui doit cependant avoir été faite sur celle-ci, est au contraire pleine de fautes grossières, à ce que me dit un juge très compétent, qui Ta eue entre les mains. Elle est in-4° de 208 pages, y compris 6 pages de table. Elle a un frontispice re- présentant un chevalier armé, un genou en terre , et a pour titre : a S'ensuit le chevalier de La Tour et le » Guidon des guerres, avec plusieurs autres belles ■)j exemples, imprimés nouvellement par la veuve » Jehan Trepperel *. « M. Brunet, qui la dit gothique et nous apprend qu'elle a été vendue, chez ileber, G livres i5 shillings, ajoute & et Jehan Jehannot» , après le nom de la veuve Trepperel. M. Rertin en possédoit un exemplaire qui, à sa vente (i 853, n" 123), a été adjugé au prix de 780 fr.
Après avoir examiné successivement, comme je l'a- vois promis, la biographie et l'œuvre du chevalier, ainsi que les manuscrits et les éditions de son livre, je lui laisse enfin la parole, en m'excusant de la lon- gueur à laquelle ces développements sont arrivés. Mais si, dans un travail d'ensemble sur notre an- cienne littérature, l'ouvrage du chevalier de La Tour peut n'être cité qu'en passant , tous les renseigne- ments qui s'y rapportent dévoient être réunis dans un essai qui lui est spécialement consacré et qui se trouve en tète de son livre.
1. Bulletin du Bibliophile , i""*' série, n" 14, février i835, p. no 1379.
Cy commence la table du livre intitulé du chevalier de
la Tour, qui fut fait pour l'enseignemmt
des femmes mariées et à marier.
premier chappitre contient le prolo- gue. 1 .6 second chappitre parle de ce que on doit faire quant on s'esveille. 6
Le tiers chappitre parle de deux chevaliers qui amoient deux suers. 7
Le quart chappitre parle d'une damoiselle que un seigneur vouloit violer. 9
Le quint, que on doit faire quant on est levé. lO
Le VI" ,de deux filles d'un chevalier, dont l'une estoit devotte et l'autre gourmandoit. 12
Le VI1«, comment les femmes et les filles doivent jeû- ner. i4
Le VIll'^, d'une folle femme qui chéy en un puis. i6
Le IX'', d'une bourgeoise qui mouru et n'avoit osé confessié son pechié. 49
Le X«, comment toutes femmes doivent être cour- toises. 22
Le XK', comment elles se doy vent contenir sans virer la teste çà ne là. 24
Iviij Table
Le XII<=, de la fille du roy de Dannemarche, qui per- dit le roy d'Angleterre par sa folle contenance. 2:5
Le Xllle, de celle que le chevalier de la Tour refusa pour sa legière manière. 28
Le Xllll*^ chappitre parle comment la fille du roy d'Arragon par sa folle manière perdy le roi d'Es- paigne. 3o
Le XV^, de celles qui estrivent les unes aux au- tres. 32
Le XVIe, de celle qui menga Tanguille. 35
Le XVII«, comment nulle femme ne doit eslre ja- louse. 3G
Le XVlIIe, de la bourgeoise qui se fist ferir par son oultraige. 4o
Le XIX^, de celle qui sailly sus la table. 4*
Le XX<?, de celle qui donna la chair aux chiens. 44
Le XXI*', du dobat qui fut entre le sire de Beauma- noir et une dame. 4^
Le XX1I«, comment il fait périlleux à estriver à gens sçavans, et parle de la dame qui prist tençon au mareschal de Clermont. 5o
Le XX11I«, de Bouciquaut et des trois dames. 5i
Le XXIlll'^, de trois autres dames qui vouldrent tuer un chevalier. 54
Le XXV'^, de celles qui vont voulenliers aux joustes et aux pelerinaiges. 55
Le XXVl*" chappitre parle de celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes. 58
Le XXVII*' parle de la suer saint Bernart. 61
Le XXVIII^, de celles qui ne font que gengler à Teglise. 63
Le XX1X\ de saint Martin de Tours et de saint Brice
DES Matières. Ivix
et du dyable. • 65
Le XXX% de celle qui perdy h ouir la messe. 66 Le XXXI*-', d'une dame qui employoit le quart du jour pour soy appareiller. 70
Le XXXI1% de celles qui oyent voulentiers la messe. 71
Le XXXII^, de la bonne contesse qui tous les jours vouloit ouir trois messes. 72
Le XXXIIll^ chappitre parle de celles qui vont eu pelerinaiges sans devocion. 78
Le XXXVe, de ceulx qui firent fornication en l'é- glise. 80 Le XXXVI«, du moine qui fist fornication en Te- ^ glise. 8i Le XXXVIP, des mauvais exemplaires et des ma- lices de ce monde. 82 Le XXXVIII^, des bons exemplaires du monde. 83 Le XXXI X«, de Eve notre première mère et de ses folies. 85 Le XI/ chapitre contient la tierce folie de Eve. 88 Le XLI^ fait mention de la quarte folie de Eve. 89 Le XLII", la quinte folie. 90 Le XLIir-, la \h folie. 91 Le XLII1I% la VI^ folie. 93 Le XLVs la VIII^ folie. 94 Le XLVI% la IX« folie. 96 Le XLVIL', d'un saint preudomme evesque qui pres- cha sur les cointiscs. 98 Le XLVIII"' de celles qui cheyrent en la boue. 100 Le XLIX", d'une damoyselle qui portoithaulx cuevre chiefs. 102 Le L'^ parle d'un chevalier qui eut trois femmes et
'Ix Table
comment sa première femme fut dampnée. io5 Le Lie, de \^ seconde femme du chevalier et comment
elle fut sauvée. . 107
Le Llle, de la tierce femme du chevalier et des tour-
mens qu'elle souffry. 109
Le Lille, d'une grant baronnesse et des tourmens que
l'ennemy lui Hst. 111
Le LlIIIe parle de la femme Loth. 4i3
Le LV^ chappitre parle des filles Loth. n5
Le LVI« parle de la fille Jacob. 117
Le LVII", de Thomar, la femme Honnan. n8
Le LVlIIe, de la femme du prince Pharaon. 120 Le LIX«, des filles deMoab. 122
Le LXe, de la fille de Madian. 123
Le LXI^, de Thomar, la fille du roy David. 126 Le LXIIe, d'un bonhomme qui estoit cordier. 126 Le LXIII^ parle du pechié d'orgueil et de Apemena
la royne de Surye. 182
Le LXIIIIe chappitre parle de la royne Vastis. i34 Le LXV^, de la femme de Aman. i3G
Le LKYL' chappitre parle de la royne Gesabel. i38 Le LXVIle, de Athalia, la royne de Jherusalem, etde
Bruneheust, la royne de France. i4o
Le LXVIIL" chapitre parle d'envie, etde Marie, la suer
Moyse. 142
Le LXIXe parle des femmes Archaria. i43
Le LXX« parle de convoitise et de Dalida, la femme
Sampson. i44
Le LXXI*-' chappitre parle de courroux et d'une da-
moyselle de Rethleem. i46
Le LXXII^ chappitre parle d'une dame quinevouloit
venir au mandement à son seigneur. i48
DES Matières. Ixj
Le LXXIII^ chappitre parle de flatterie. i49
Le [.XXIIII^ chappitre parle de descouvrir le conseil de son seigneur. i5i
Le LXXVc chappitre parle de desdaing, et de Michol, la femme David. i53
Le LXXVI" chappitre parle de soy pignier devant les gens. i54
Le LXXVII^ chappitre parle de foie requeste et puis de la mère David, et après de la duchesse d'A- thènes. io5 Le LXXVIII^ chappitre parle de trayson. i56 Le LXXIX« chapitre parle de rappine. iSy ^LelIIIxxe chappitre parle de patience, et de Anna, la femme Thobie, et puis de la femme Job. i58 Le Illlxx et 1" chappitre parle de laissier son seigneur et de Herodias que le roy Ilerodes fortray à son frère. 161 Le llllxxlle chappitre. Cy laisse à parler des mauvai- ses femmes, et parlera des bonnes et de leur bon gouvernement , et comment Tescripture les loue ; et premièrement de Sarra, la femme de Abra- ham. 162 Le llli^xllle chappitre parle de Rebecca. i63 Le Illh^IIlle chappitre parle de Lia, la femme Jacob. iG5 Le IIIIxxV^ chappitre parle de Rachel. 167 Le IllhxVI^ chappitre parle de la royne de Chip- pre. 168 Le Illh^Vlle chappitre parle de la vertu de charité et de la fille du roy Pharaon. 169 Le lin''xVIIh" chappitre parle d'une bonne femme de Jherico, appellée Ràab, et puis de saincte Ana-
Ixij T A I, L E
taise, et puis de saincte Arragonde. 171
Le IITIxxïX^ chappitre parle d'abstinence et parle du père et de la mère Sampson. 174
Le IllIxxXe chappitre parle de aprendre sagesce et clergie. 176
Le lllIxxXI^ chappitre parle de Ruth. 179
Le lIIIxxXII^ chappitre parle de soustenir son sei- gneur. 180
Le IIIIx^XIII^ chappitre parle de adoulcir Tire de son seigneur. 182
Le llIhxXllIIe chappitre parle de querre conseil. i83
Le IIIlxxXV^ chappitre parle d'une preude femme. 1 85
Le IllhxXVI® chappitre parle de Sarra, la femme Thobie. 187
Le IIUxxXVII* chappitre parle de la royne Res- ter. 189
Le IIlIxxXVIII^ chappitre parle de Susanne, la femme Joachim. 191
Le IlIIxxXlX' chappitre. Cy commence à parler des femmes du nouvel testament , et premièrement de saincte Helizabeth , mère de saint Jehan Rap- tiste. 193
Le centiesme chappitre parle de saincte Marie Mag- daleine. 194
Le CI'' chappitre parle de deux bonnes dames, fem- mes à mescréans. 19G
Le ClI^ chappitre parle de saincte Marthe, suer à la Magdaleine. 197
Le CIII' chappitre parle des bonnes dames qui plou- royent après nostre seigneur quant il portoit la croix. 199
Le CIIII^ chappitre parle de pechié d'yre et puis d'une
DES Matières. Ixiij
bourgoyse qui ne vouloit pardonner ce que une femme luy avoit meffait. 201
Le CV^ chappitre parle comment les dames doyvent venir à rencontre de leurs amis quant ilz les vien- nent veoir à leur hostel. 2o4 Le CVI^ chappitre parle de l'exemple de pitié et com- ment un chevalier fist champ de bataille, pour une pucelle délivrer de mort. 206 Le CVII'^ chappitre parle des trois Maries. 208 Le CVIIh" chappitre parle du saige. 210 Le CIX* chappitre parle de Nostre-Dame. 212 Le CX"^ chappitre parle de l'umilité Nostre-Dame. 2 14 Le CXI« chappitre parle de la pitié Nostre-Dame. 2 1 6 Le CXII« chappitre parle de la charité Nostre- Dame. 218 Le CXIII^ chappitre parle de la royne Jehanne de France. 220 Le CXIIII» chappitre parle de plusieurs dames vefves. 221 Le CXV« chappitre parle d'un simple chevalier qui espousa une grant dame. 224 Le CXVIe chappitre parle de bonne renommée. 225 Le CXVIIe chappitre parle comment on doit croire les anciens. 227 Le CXVIII*' chappitre parle des anciennes coustu- mes. 229 Le CXIX« chappitre parle comment noslre Seigneur loue les bonnes femmes 233 Le VIxx chappitre parle de la fille d'un chevalier qui perdy à estre mariée par sa cointise. 236 Le Vlxxie chappitre parle de messire Fouques de Laval qui alla veoir s'amie. 239
Ixiv Table des Matières.
Le VlxxIIe chappitre parle des Gallois et des Gal- loises. 241
Le Vh^Il^ chappitre parle comment on ne doit pas croyre trop legierement. 244
Le VlxxIIIIe chappitre parle du débat qui fut entre le chevalier de Latour et sa femme sur le fait de amer par amour. 246
Le VIxxV*' chappitre parle de la dame qui esprouva Thermite. 266
Le VIxxYIe chappitre parle d'une dame qui estoit ri- che avaricieuse. 271
Le VlxxVIIe chappitre parle d'une dame honnou- rable. 274
Le VIxxVIII'^ chappitre parle des trois enseigne- ments que Cathon dist à Cathonnet, son filz , et comment Cathon essaya sa femme. 277
Cy fine la table du livre composé
par le chevalier
de la Tour.
LE LIVRE
DU
CHEVALIER DE LA TOUR
Cf commence le Iwre du chevalier de La Tour pour l'enseignement de ses filles.
Et premièrement le Prologue.
an mil trois cens soixante et onze , en un jardin estoye sous l'ombre , comme à l'issue d'avril, tout morne et tout pen- siz : mais un pou me resjouy du son et du chant que je ouy de ces oysillons sauvai- ges qui chantoyent en leurz langaiges, le merle , la mauvis et la mésange , qui au printemps rendoient louanges, qui estoientgaiz et envoisiez. Cedoulz chant me lit envoisier et mon cuer sy esjoir que lors il me va souvenir du temps passé de ma jeunesce, comment amours en grant destrcsce m'avoicnt en ycellui temps tenu en son service , où je fu mainte heure liez et au- tre dolant, si comme elle fait à maint amant. Mes tous mes maulx me guerredonna pour ce que belle
1
2 Le Livre
et bonne me donna, qui de honneur et de tout bien sçavoit et de bel maintien et de bonnes mœurs, et des bonnes estoit la meilleur, se me sembloit, el la fleur. En elle tout me dclitoye ; car en cellui temps je fai- soye chançons, laiz et rondeaux, balades et virelayz, et chans nouveaux, le mieulx que je savoye. Mais la mort qui tous guerroyé , la prist, dont mainte dou- leur en ay receu et mainte tristour. Si a plus de xx ans que j'en ay esté triste et doulent. Car le vray cuer de loyal amour, jamais à nul temps ne à nul jour, bonne amour ne oubliera et tous diz lui en sou- viendra.
Et ainsi , comme en cellui temps je pensoye , je regarday emmy la voye, et vy mes filles venir, des- quelles je avoye grant désir que à bien et à honneur tournassent sur toutes riens ; car elles estoyent jeu- nes et petites et de sens desgarnies. Si les devoit l'en tout au commencement prendre à chasticr cour- toisement par bonnes exemples et par doctrines , si comme faisoit la Royne Prines , qui fu royne de Hon- grie , qui bel et doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu est en son livre. Et pour ce , quant je les vy vers mpy venir, il me va lors souvenir du temps que jeune estoye et que avec- ques les compaignons chevauchoie en Poitou et en autres lieux. Et il me souvenoit des faiz et des diz que ilz me recordoient que ilz trouvoient avecqucs les dames et damoysclles que ilz prioient d amours ; car il n'estoit nulz jours que dame ou damoiselle poussent trouver que le plus ne voulsissent prier, et, sy lune n'y voulsist entendre , l'autre priassent sans attendre. Et se ilz eussent ou bonne ou maie
DU Chevalier de La Tour. 3
responce, de tout ce ne faisoyent-ilz compte; car paour ne honte n'en avoient , tant en estoient duiz et accoustumez , tant estoyent beaux langagiers et empariez. Car maintes foiz vouloient partout des- duit avoir, et ainsi ne faisoient que décevoir les bonnes dames et demoiselles, et compter partout les nouvelles, les unes vraies, les aultres men- çonges , dont il en advint mainte honte et maint villain diffame sanz cause et sanz raison. Et il n'est ou monde plus grant trayson que de décevoir aucunes gentilz femmes, ne leur accroistre aucun villain blasme ; car maintes en sont deceues par les grans scremens dont ilz usent. Dont je me débaty maintes foys à eulx et leur disoie : « Comment estes- vous telz qui ainsi souvent vous parjurez? car à nulle, forz à une, tendre ne devez. » Mais nulz n'y mettroit arroy, tant sont plains de desarroy. Et, pour ce que je vis celuy temps dont je doubte que encore soit courant, je me pensay que je feroye un livret, où je escrire feroye les bonnes meurs des bonnes dames et leurs biens faiz, à la fin de y prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière , et comment pour leurs bontés furent honnourées et louées et seront aussi à tousjoursmaiz pour leurs bontés et leurs biens faiz, et aussi par celle manière feray-je escrire, poindre , et mettre en ce livre le mehaing des maul- vaiscs deshonnestes femmes , qui de mal usèrent et eurent blasmes, à fin de s'en garder du mal où l'en pourroit errer comme celles qui encore en sont blas- mées, et honteuses et diffamées. Et pour ceslcs cau- ses que j'ay dessus dictes , je pensay que à mes filles, que je véoie petites, je leur feroye un livret pour
4 Le Livre
aprendre à roumancer, affin que elles peussent aprendre et esludier, et veoir et le bien et le mal qui passé est, pour elles garder de cellui temps qui à venir est. Car le monde est moult dangereux et moult envyeulx et merveilleux ; car tel vous rit et vous fait bel devant qui par derrière s'en va bourdant. Pour ce forte chose est à congnoistre le monde qui à présent est , et pour cestes raysons que dict vous ay, du vergier je m'en alay et trouvay enmy ma voye deux prostrés et deux clers que je avoye, et leur diz que je vouloye faire un livre et un exemplaire pour mes filles aprandre à roumancier et entendre com- ment elles se doyvent gouverner et le bien du mal dessevrer. Si leur fiz mettre avant et traire des livres que je avoye, comme la Bible , Gestes des Roys et croniques de France, et de Grèce, et d'Angle- terre, et de maintes autres estranges terres ; et chas- cun livre je fis lire , et là où je trouvay bon exemple pour extraire, je le fis prendre pour faire ce livre, que je ne veulx point mettre en rime , ainçoys le veulz mettre en prose, pour l'abrégier et mieulx entendre, et aussi pour la grant amour que je ay à mes enfans , lesquelz je ayme comme père les, doit aimer, et dont mon cuer auroit si parfaite joye se ils tournoyent à bien et à honneur en Dieu servir et amer, et avoir l'amour et la grâce de leurs voysins et du monde. Et pour ce que tout père et mère selon Dieu et na- ture doit enseignier ses enfans et les destourner de maie voye et leur monstrer le vray et droit chemin , tant pour le sauvemcnt de l'ame et l'onnour du corps terrien, ay-je fait deux livres , l'un pour mes filz et l'autre pour mes filles, pour aprendre à rommancier,
DU Chevalier de La Tour. 5
et en aprenant né sera pas que il ne retiengnent au- cune bonne exemplaire , ou pour fouir au mal ou pour retenir le bien ; car il sera mie que aucunes foiz il ne leur en souviengne d aucun bon exemple ou d'aucun bon enseignement, selonc ce qu'ilz cherront en taille d'aucuns parlans sur celles matières.
Le premier Chappitre.
t c'est moult belle chose et moult noble que de soy mirer ou mirouoir des anciens et des anciennes histoires qui ont été es- criptes de nos ancesseurs pour nous mon- strer bons exemples et pour nous advertir comme nous véons le bien fait que ilz firent, ou de eschever le mal comme l'en puet veoir que ilz eschevèrent. Sy parlay ainsy et leur diz : Mes chièrcs filles , pour ce que je suiz bien vieulx et que j'ay veu le monde plus longuement que vous , vous veuil-je monstrer une partie du siècle, selon ma science qui n'est pas grant ; mais la grant amour que j'ay à vous, et le grant désir que j'ay que vous tournez vos cuers et vos pen- sées à Dieu craindre et servir, pour avoir bien et hon- neur en ce monde et en l'autre, car pour certain tout le vray bien et honneur, garde et honesteté de homme et de femme vient de luy et de la grâce de son saint esperit, et si donne longue vie et courte es choses mon- daines et terriennes, telles comme il luy plaist, car du tout chiet à son plaisir et à son ordonnance , etaussy guerredonne tout le bien et le service que on luy a fait à
6 Le Livre
cent doubles , et pour ce , mes chières filles , fait-il bon servir tel seigneur, qui à cent doubles rent et guerredonne.
Cy parle de ce qu'on doit faire quand on est leç'é.
Le second Chappitre.
t pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire , si est entrer et dire son service ; c'est à entendre que, dès ce que on s'esveille, alors le recongnois- tre à seigneur et à créateur, c'est assavoir dire ses heures et oroysons, et , se ilz sont clers, luy rendre grâces et louenges , comme de dire : Laudate Domi- num , omnes gentes , benedicamus patrem et filium , et dire choses qui rendent grâces et mercis à Dieu ; car plus haulte et saincte chose est de gracier et mercier Dieu que le requerre, carrequerre demande don ou guerredon, et rendre grâces et louenges est service et le mestier des anges , qui touzjours rendent grâces à Dieu, honneur et louanges; car Dieu fait mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx qu'il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le doit l'en prier pour les mors avant que l'en s endor- me , et aussi les mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx , et non oublier ladoulce vierge Ma- rie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recomman- der à ses sains et à ses sainctes , et ce fait , l'on se
DU Chevalier de La Tour. 7
puct bien endormir ; car ainsi Ten le doit faire , tou- tes foys que l'en s'esveille, et ne doit Ten pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il est bon de prier Dieu et gracier pour les morts tou- tes les foiz que Ton s'esveille.
De deux chei>aliers qui amoient deux suers. Chappitre 111%
omme il est contenu es histoires de Con- I stantinnoble que un empereur avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit Dieu et le adouroit, toutes foiz qu'elle s'esveilloit , et prioit pour les mors. Si couchoienten un lict elle et sa suer ainsnée, et quant lainsnée s'esveilloit , et elle ou oit à sa suer dire ses heures , elle s'en mocquoit et l'en bourdoit, lui disoit que elle ne lalaissoit dormir. Dont il advint que jon- ncsse et la grant aaise où elles cstoient nourries leurfist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs a- mours qu'elles se descouvrirent Tune à l'autre de leurs amourettes , et tant qu'elles mistrent aux deux che- valliers certaines heures pour venir à elles par nuit privècment. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida entrer entre les courtines, il lui sembla quil veist plus de mille hommes en suaires qui estoicnt environ la demoiselle. Si en eut si grant hideur et si grant paour qu'il en fut tous
8 Le Livre
effrayez, dont la fièvre le pristet fut malades au lit. Maiz à l'autre chevalier ne avint pas ainsi , car il en- tra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de l'Empereur. Et quant l'Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist noyer par nuit et le chevalier fist es- corchier. Et ainsi par celui faulx délit morurent tous deux. Maiz l'autre fille fut sauvée par ainsi comme je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l'en disoit par tout que le chevalier estoit malade au lit ; celle par qui le mal lui fust prins le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en dist la vérité , comment il se cuida bouter es courti- nes , et il vit à merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n'enraigay, et en- cores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la vérité , si en fust toute esmerveillée, et mer- cia Dieu moult humblement, qui sauvée l'avoit d'es- tre périe et deshonourée, et dès là en avant elle aoura et loua Dieu toutes foiz qu'elle s'esvcilla et pria moult doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et nettement , et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et gracier Dieu et pour prier pour les def- functs. Et sa suer ainsnée, qui se mocquoit ctsebour- doit, elle fut morte et deshounorée , et pour ce, mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que vous esveillerez, et ne vous endormez jus- ques à ce que vous ayez prié pour les deffuns com- me faisoit la fille l'empereur.
DU Chevalier de La Tour. 9
Et encores vouldroye-je que vous sceussiez rexem- ple d'une damoiselle que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa voulenté et son fol plaisir.
Cf parle d'une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer.
Chappitre IIII^.
ont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort buisson et disoit vigilles des mors , et le grant seigneur par ses espies entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol délit; mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sam- bla qu'il veist plus de x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s'en tourna en fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de tel fait, et qu'elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui estoit avec elle de gens ensepveliz ; et elle lui dist qu'elle ne savoit, fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy pensa bien que ce fu- rent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel exem- ple de prier pour eulx à toutes heures.
fo Le Livre
Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève.
Chappitre V«.
elles filles, quant vous prendrés à vous lever, si entrez au service du hault sei- gneur et commanciés vos heures. Ce doit estre vostre premier labeur et vostre premier fait, et, quant vous les dires, dictes-les de bon cuer et ne pensez point ailleurs que vous puissiez ; car vous ne pourriez aler deux chemins à un coup, ou vous yrez l'un, ou vous yrez l'autre. Ainsi est-il du service de Dieu. Car, si comme dit le saige en sa sapience , autant vault celui qui oit et riens n'entent comme celluy qui chasce et riens ne prent; et, pour tant, cellui qui pense es choses terriennes, et dit paternostres et oroisons qui tou- chent choses celestielles , c'est un fait contraire et une chose qui riens ne prouftite ; ce n'est fors que à mocquer Dieu, et pour ce dit la Saincte Escripture que la briefve oroison perce le ciel. Mais c'est à en- tendre que plus vault une briefve oraison courte dicte de bon cuer et dévotement que unes grandes heures et longues et penser ailleurs , ou que autres qui parlent d'aucunes choses leurs heures disant. Mais toutes voyes qui plus en dist devottement et plus vault et en a l'en plus de merittes. Et enco- res dist la Saincte Escripture que , tout ainsi com- me la doulce rousée d'avril et de may plaist à la
BU Chevalier de La Tour. ii
terre et Tadoulcist, et la fait germer et fructifier, tout ainsi plaisent les heures et les croisons à Dieu, dont vous trouverez , en plusieurs lieux et légendes des sains confesseurs, des vierges et des saintes dames, qu'ilz faisoient leurs litz de sermens de vigne et se couchoient dessus pour moins dormir et avoir moins de repos, pour plus souvent et menu eulx esveillicr pour entrer en oroisons, et ou service de Dieu ilz es- toient jour et nuit, et pour cellui service et labeur ac- quièrent la gloire de Dieu, dont il monstre au monde appertement que ilz sont avecques luy en sa sainte joye , pour ce que il fait pour eulx grans miracles et evidens ; car ainsi guerredonne Dieu le service que l'en lui fait à cent doubles comme j ay dit dessus , et pour ce, belles filles, dictes vos heures de bon cuer et dévotement sans penser ailleurs , et gardés que vous ne desjeunés jusques à ce que vous ayés dictes vos heures de bon cuer ; car cuer saoul ne sera jà humble ne dévot. Après gardez que vous oyez toutes les messes que vous pourrez ouir , car grant bien de Dieu vous avenra, et sy est bonne et saincte chose et contenance , dont je vous diray un exemple sur celle matière.
12 Le Livre
Cjr parle de deux filles d'un chei^alier, dont l'une estoit devotte et Vautre gourmandoit,
Chappitre VP.
n chevalier estoit qui avoit deux filles. L'une estoit de sa première femme, et l'autre de la seconde. Celle de la pre- mière étoit à merveilles dévote , ne ja- mais ne mangast jusques à tant qu'elle eust dictes ses heures toutes et ouyes toutes les messes qu'elle pouvoit oïr. Et l'autre fille estoit sy chiere tenue et sy couvée que l'on lui laissoit faire le plus de sa vou- lenté , que , dès si tost qu'elle avoit ouye une petite messe et dictes deux paternostres ou trois , elle s'en venoit en la garde robe et là mengoit la souppe au matin ou aucune lescherie, et disoit que la teste lui faisoit mal à jeûner. Mais ce n'estoit que mauvaise amorson , et aussy quant son père et sa mère es- toient couchiez , il convenoit qu'elle mangast aucun bon morsel d'aucune bonne viande. Si mena ceste vie tant, qu'elle fust mariée à un chevalier saige et malicieux. Dont il advint que au fort son seigneur sceust sa manière, qui estoit mauvayse pour le corps et pour l'ame ; si luy montra moult doulcement et par plusieurs foiz que elle faisoit mal de telle vie mener. Mais oncques ne s'en voult chastier , pour beau parler que l'en luy sceust faire. Dont il advint une fois qu'il avoit dormy un sompne, si tasta delez
DU Chevalier de La Tour. i3
lui et ne la trouva pas ; si en fut yriés , et se leva de son lit en un mantel fourré de gris et entra en une garde robe, où sa femme estoit, le clavier et deux variez; et mangoient et rigoloient tellement que Ten n'ouyst pas Dieu tonner, tant demenoient et jouoient hommes et femmes ensemble. Et le sei- gneur, qui regarda tout celluy arroy, en fut durement yrés ; si tenoit un baston pour ferir un de ses var- iez, qui tenoit rebrassée une des femmes de cham- bre , et fery sur le varlet de ce baston qui fust sec , duquel en sailli une esclice enTueilde sa femme, qui estoit delez luy, en telle manière qu'elle eut l'ueil crevé par celle mésaventure et par celle mescheance. Si luy messéoit trop à estre borgne, et la prist le sei- gneur en telle hayne qu'il se avilla et mist son cuer ailleurs , en telle manière que leur mesnagc alla à perdicion du tout. Cest fait leur advint pour la mau- vaise ordcnance de sa femme, qui accoustumée s'es- toit à vivre dissolucment etdesordonnéementle ma- tin et le soir. Dont le plus de mal sy vint devers elle , comme en perdre son oeil et lamour de son seigneur, dont elle en fust en mauvais mesnaige. Et pour ce fait-il bon dire toutes ses heures et oyr tou- tes les messes à jeun, et soy acoustumcr à vivre sobre- ment et honestement, car tout ne chiet que par ac- coutumance et à l'usaigier, comme le prouverbe du saige dit :
Mettez poulain en ambléure, Il la tendra tant comme il dure. Si comme il advint à sa sueur. Elle se acoustu- ma en sa jonnesse à servir Dieu et l'Église, comme- dire ses heures devottement et ouyr toutes les mes-
i4 Le Livre
ses à jeun, et pour ce il advint que Dieu l'en guerre- donna et lui donna un bon chevalier riche et puis- sant, etvesqui avecques luy ayseet honnorablement. Sy avint que leur père , qui moult estoit proudom- me, les ala veoir toutes deux ; si trouva chiez l'une grans honneurs et grans richesses et y fut receu moult honnorablement, et chiez l'autre, qui avoit l'eueil trait , il y trouva l'arroy et le gouvernement nice et malostru. Dont, quant il fu revenuz à son hostel , il compta tout à sa femme et lui reproucha qu'elle avoit perdue sa fille , tant l'avoit couvée et nourrie chierement, et lui avoit laissié la resne trop longue en lui laissant faire toute sa voulenté , par quoy elle estoit en dure partie. Et par cest exemple est bon de servir Dieu et ouir toutes les messes que l'on puet oyr à jeun, et prendre en soy honnesle vie, de boire et de mangier es droicles heures d'entour prime et tierce, et de souper à heure convenable, se- lon le temps; car telle vie, comme vous voudrez tenir et user en vostre jonnesce , tenir et user la vouldrez en vostre vieillesce.
Cf parle comment toutes les femmes doivent juner.
Chappitre VII^.
^^0^^^ Pï'^'S, mes chières filles, vous devrez ^aj^^^ jeûner, tant comme vous serez à marier , j^^^l trois jours en la sepmaine pour mieux ^^^wws douter votre chair , que elle ne s'esgaye trop , pour vous tenir plus nettement et saintement
DU Chevalier de La Tour. i5
en service de Dieu , qui vous gardera et guerredon- nera au double, et, se vous ne pouvez jeûner les trois jours, au moins jeûnez au vendredi en lonneur du précieux sanc et de la passion Jhesucrist que il souffry pour nous , et, se vous ne le jeûnez en pain et en yaue , au moins n y mengiez point de chose qui preingne mort, car c'est moult noble chose, comme j'ay ouy racompler à un chevalier qui ala en une ba- taille de Cresliens et des Sarrasins. 11 advint que uns crestiens ot la teste coupée d'une gisarme toute des- sevrée du corps ; mais la teste sy crioit et demandoit confession , tant que le prestre vint , qui la confessa et lui demanda par quelle mérite c'estoit que elle pouvoit parler sans le corps , et la teste lui repondit que nul bien n'estoit fait à Dieu qu'il n'empétrast grâce, et qu'il s'estoit gardé le mercredi de mengicr char en l'onneur du filz de Dieu qui y fut vendu , et le vendredy il ne mengoit de chose qui prensist mort, et pour ce service Dieu ne vouloit pas qu'il feust dampné ne que il morust en un pechié mortel , dont il ne s'estoit pas confessé. Si est bon exemple qu'il se fait bon garder de mengier chose qui prengne mort au vendredi. Et après, belles filles, fait bon jeûner le samedy en l'onneur de Notre-Dame et de sainte virginité qu'elle vous veuille empêtrer grâce à garder nettement voslre virginité et vostrc chas- teté à la gloire de Dieu et à l'onneur de voz âmes, et que mauvaise tcmptacion ne vous maistroye. Et si est moult bonne chose et moult noble de jeûner l'un des deux jours en pain et en yaue, qui est grant vic- toire contre la chair et moult sainte chose. Et si vous dy pour vérité que il ne chiet que à voslre voulenté
i6 Le Livre
et de vous y accoustumer ; car tout ne chiet que par accoutumance de dire ses heures , d oir la messe et le service de Dieu , de jeûner et de faire saintes œu- vres comme firent les saintes femmes, selon qu'il est contenu es légendes et es vies des sains et des sain- tes de paradis.
Cf parle d'une femme qui chéy en un puis.
Chappitre VIII«.
ont je vouldroye que vous eussiez ouy et retenu l'exemple de la foie femme qui jeunoit le vendredy et le samedy. Si vous comptcray d'une folle femme qui estoit en la ville de Romme, qui tousjours jeunoit le vendredy en Tonneur de la passion du doulx Jhesucrist, et le samedi en Tonneur de la virginité Nostre-Dame , et aussy cesij jours elle se tenoit nettement. Si advint que par une nuit elle ala à son amy en folyc , si estoit la nuit obscure , et va arriver en un puis de vint toises de parfont, ou quel elle va cheoir, et ainsi comme elle cheoit, elle s escria : Nostre-Dame ! Si chcy sur lyaue et se trouva à dur comme sur une place, et luy vint une voix qui lui dit : « Pour ce que tu jeunes le ven- dredy et le samedy en lonneur de la vierge Marie et de son filz , et que tu gardes ta char nettement , tu es sauvée de ce péril. » Sy vindrent lendemain les gens pour puisier de Teaue, et trouvèrent celle fem- me en ce puis , duquel elle fust tantost traite et mise
DU Chevalier de La Tour. i;
hors. Sy se esmerveillèrent moult comment elle es- toit sauvée , et elle leur dit que une voix lui avoil dit que c'estoit pour les jeunes du vendredy et du same- dy, comme ouy avez. Et, pour la grâce que Dieu luy avoit faite, elle leur voua que elle se tendroit nette- ment et chastement , et useroit sa vie au service de Dieu et de son Eglise. Si le fist tousjours ainsi, comme celle qui ala jour et nuit servir à l'église pour alu- mer les torches, les cierges et les lampes, et balayer et tenir nettement l'église. Si luy advint une nuit une vision que elle traioit d'un fumier ung vaissel com- me un plat d'argent. Sy le regardoit et y véoit plu- sieurs taiches noires, sy luidisoitune voix : « Frotte » et nectoye cest plat , et ostes ces taiches noires » tant qu'il soit cler et blanc, comme il estoit quand » il parti des mains du maistre. » Et ceste advision si lui advint par trois fois. Si s'esveilla et recorda son advision à Dieu, et quant il fust hault jour sy s'en ala confesser à un saint homme et lui deit son advision, et quant le preudomme eut ouy son advi- sion, si lui dit : « Belle fille, vous estes moult tenue à Dieu servir, car il vuelt vostre salvacion, et vous a monstre comment vous vous devez laver et nec- toyer par confession vos péchiez. Si vous diray com- ment il le vous demonstra par vostre avision. Car le vaissel d'argent trait du fumier, signifie l'ame qui est ou corps; car l'ame est blanche et nette, et se le corps ne se consentist à faire pechié, elle feust touz- jours blanche , comme le vaissel d'argent qui vient de l'orfèvre blanc et net; et aussi est l'ame quant elle vient des fons de baptesme. Et ainsi comme le vais- sel que vous veistes qui estoit au fumier , aussi est
2
i8 Le Livre
l'ame ou corps, qui n'est que fumier, boue et vers. Et quant le chetif corps a pechié par ses faulx délits, pour chacun pechié il avicnt une tache noire à l'a- me , et se tient jusques à tant ce que le corps , qui a fait le délit et le pechié, l'ait confessé et regehi aussi laidement et en la manière commCjU a fait, et faitte satisfacion. Et pour ce, belle fille, la voix de l'avi- sion vous dist que vous la curés et netoyez les taches d'icellui vaissel , ce sont les taches de vos péchiez , et le faictes blanc comme il vint de l'orfèvre , c'est comme vous venistes des fons de baptême. Après vous dist que vous le meissiés en lieu où il feust tenu net et que vous le gardissiez d'ordure , c'est-à-dire que vous vous gardissiez d'aler en lieu où l'on vous attraye à faire pechié , et vous gardés de plus pe- chier. Car bon est de soy confesser ; mais mieulx est, depuis la confession, de soy garder de y recheoir arrière , car le recheoir est pire que le premier , et quant l'on se confesse , l'on doit tout dire sans riens retenir, et le dire en la manière que on l'a fait. Donc, ma belle fille , dist le preudomme , je vous en diray un exemple d'une bourgoyse moult puissant.
DU Chevalier de La Tour. 19
Cf parle de la bourgoyse qui mourut sans oser confesser son pechié .
Chappitre IX'.
ne bourgoisc etoit qui avoit bonne re- nommée d'estre preude femme et charita- ble, car elle jeunoit trois jours de la sep- maine , dont les ij estoient en pain et en eaue ; après elle donnoit moult de grans aumosnes , et visitoit les malades , et nourrissoit les orphelins , et estoit aux messes jusques au midi , et disoit mer- veilles de heures, et faisoit toute la saincte vie que bonne femme peust faire. Si advint que elle tres- passa. Si luy voult Nostre Seigneur monstrer pour exemple comment elle estoit perdue par un seul pe- chié mortel ; car la fosse où elle fut mise se prist à fumer et la terre à ardoir, et avoit-on veu de nuit trop de tourment sur la fosse. Si s'en esmerveillirent moult les gens du païs que c estoit à dire ; car Hz pensoient qu'elle feust sauvée sur toutes. Si eut un saint homme en la cité , qui print la croix, l'cstoUe et leaue benoiste , et vint là; si la conjura de par Dieu et en tit requeste à Dieu qu'il lui plcust leur demonstrer pourquoy celle pueur et ce tourment estoit ; lors s'escria une voix qui disoit : « Oyez tous , je suis telle , la povre pécheresse dampnée ou feu pardurablement , car Dieu demonstre que mon che- tif corps rend fumée et tourment pour exemple. Si
20 Le Livre
(liray comment. Il m'avint que par la gayeté de ma char je me couchay avec un moyne. Si ne losay onc- ques regehir ne confesser, pour double d estre accu- sée et pour la honte du monde , et craignoic plus le bobant du monde que la vengeance espiritucUe , et pour cuidier effacier mon pechié je jeunoie et don- noye le mien pour Dieu, je ouoye les messes, et di- soye moult de heures , et me sembloit que les grans biens et abstinances que je faisoye estaindroient bien le peschié que je n'osoie regehir ne confesser au preslre , et pour ce j'en suis deccue et perdue. Car je vous dis à tous que qui meurt en pechié mor- tel et ne le vuelt regehir, il est dampné perpétuelle- ment, ainçois doit dire son pechié aussi villainne- ment comme il fut fait et par la manière. » Et quant elle eut tout ce dit , tous ceulx qui là estoient furent moult esbahis; car il n'y avoit nul qui ne pensast qu'elle feust sauvée. Et ainsi dist li prcudons cest exemple à celle femme qu'elle confessast et qu'elle deist tous ses pechiés ainsi comme elle les avoit fait, et elle osteroit les taiches du vaissel d'argent, ce sont les taiches de son ame , et sy confessa celle femme, et fut depuis de sainte vie, et ainsi son co- mancement de sauvement ne fut que par les jeunes comme le vendrcdy pour la sainte passion, et le sa- medi pour la virginité de Nostre-Dame, dont elle fut sauvée du péril du puis, car il n'est nul bien qui ne soit mery. Sy est une moult sainte chose ; et, de tant comme le jeûner fait plus de mal à la teste et au corps, de tant est la jeune de plus grant mérite et de plus grant valeur; car, se la jeune ne faisoit mal à jeûner , l'on n'y auroit point de mérites. Et encore,
DU Chevalier de La Tour. 21
pour monstrer exemple commentjeune est de grant mérite, li rois de Ninyve et luy et sa cité en fut sauvez, si comme il est contenu ou grant livre de la Bible. Car Dieu avoit fait fondre plusieurs villes pour les grans pechiés en quoy ilz se delictoient. Sy manda Dieu par le prophète à icelluy roy et à celle cité qu'ils seroyent aussi perilz se ils ne s amendoient. Lors le roy et le peuple de la cité eurent moult grant paour, et, pour appaisier Tire de Dieu, tous ceulx qui avoient aage de jeûner jeûnèrent xl jours et xl nuis, et se mistrent à genoulz , sacs sur leurs testes, et sur leurs sacs mirent cendre en humilicté, et, quant Dieu vit leur abaissement et leur humilité, il eut mercy d'eulx ; sy furent sauvés et rappeliez de celle pestilence. Et ainsi par leur humilité et par leurs jeunes ils furent garentiz. Et pour ce, mes belles filles , jeune est une abstinence et vertu moult con- venable et qui adoulcist et reffranist la char des mau- vaises voulentéz, et humilie le cuer et empêtre grâce vers Dieu, dont toutes jeunes femmes, et especiaul- mcnt les pucelles et les veuves, doivent jeûner, com- me dit vous ay cy dessus par plusieurs exemples , lesquels, se Dieu plaist, vous retendrez bien.
22 Le Livre
Cjr parle comment toutes femmes doii>ent être courtoises.
Chappitre X".
près , mes belles filles , gardez que vous soiez courtoises et humbles , car il n'est nulle plus belle vertu , ne qui tant attraite à avoir la grâce de Dieu et l'amour de tou- tes gens, que estre humbles et courtoises ; car courtoi- sie vaint les félons orguilleux cuers, et à l'exemple de l'espervier sauvage, par courtoisie vous le ferez franc, si que de l'arbre il vendra sur vostre poing, et se vous lui estiez en riens rudes ne cruelz, jamais ne vendroit. Et donc, puisque courtoisie vaint oisel sauvaige, qui n'a nulle rayson en soy, doit courtoisie mater et re- fraindre tout cuer de homme et de femme , jà tant n'aient le cuer orgueilleux , fier ne félon ; courtoisie est le premier chemin et l'entrée de toute amistié et amour mondaine, et qui vaint les haulz couraiges et adoulcist Tire et tout le couroux de toute amistié, et pour tant est belle chose d'estre courtoise. Je con- gnois un grant seigneur en ce pais qui a plus con- quis chevaliers et escuierset autres gens à le servir ou faire son plaisir par sa grant courtoisie, au temps qu'il se povoit armer, que autres ne faisoient pour argent ne pour autres choses. C'est messire Pierre de Craon, qui bien fait à louer de honneur et de courtoisies sur tous les autres chevaliers que je congnoys. Après je
DU Chevalier de La Tour. 23
congnoys des grans dames et autres qui sont moult courtoises et qui en ont moult de belles grâces ac- quises de l'amour des grans et de petits; se vous monstres vostre courtoisie aux petits et aux petites, c'est de leur faire honneur et parler bel et doulce- ment avec eux et leurs estre de humbles responses ; ceulx vous porteront plus grant louange et plus grant renommée et plus grant bien que les grans. Car l'honneur et la courtoisie qui est portée aux grans n'est faicte que de leurs droiz , et que l'on leur doit faire. Mais celle qui est faite aux petits genlilz hom- mes et aux petites gentils femmes et autres main- drez , telles honneurs et courtoisies viennent de franc et de doulx cuer, et li petiz à qui on la fait s'en tient pour honnouré, et lors il Tessauce par tout, en donne loz et gloire à cellui ou à celle qui lui a fait honneur, et ainsi des petis à qui l'on fait courtoisie et honneur vient le grant loz et la bonne renommée, et se croist de jour en jour. Dont il avint que je estoye en une bien grant compaignie de chevaliers et de grans da- mes, si esta une grant dame son chapperon et se hu- milia encontre un taillandier. Si y avoit un chevalier qui dist : « Madame , vous avez osté vostre chappe- ron contre un taillandier », et la dame respondit que amoit mieux à l'avoir osté contre luy que à l'avoir laissié contre un gentil homme. Si fut tenu à grant bien de tous pour la bonne dame.
24 Le Livre
Comment elles se dowent contenir sans virer la teste çà et là.
Chappitre X1«.
près , en disant voz heures à la messe ou ailleurs, ne samblés pas à tortue ne â grue ; celles semblent à la grue et à la tortue qui tournent le visaige et la les- te par dessus et qui vertillent de la teste comme une belette. Aiez regart et manière ferme comme le liniere, qui est une beste qui regarde devant soy sans tourner la teste ne çà ne là. Soiez ferme comme de resgarder devant vous tout droit plaine- ment, et, si vous voulez regarder de costé, virez vi- saige et corps ensemble ; si entendra l'en vostre estât plus seur et plus ferme, car Ton se bourde de celles qui se ligierement brandellent et virent le visaige çà et là.
DU Chevalier de La Tour. 25
Cf parle de celle qui perdit le roy d'Angleterre par sa foie contenance.
Chappitre XII®.
ont je vourroye que vous eussiez bien re- tenu l'exemple des filles du roy de Dan- nemarche. Si vous en compteray. Hz sont quatre roys de çà la mer qui anciennement se marièrent par honnour, sans convoitise de terre , comme des filles de roys ou dehaulx lieux, qui soient bien nées ou qui aient renommée de bonnes meurs, de bel maintien, et fermes, et de bonnes manières, et les convient veoir scelles ont ce que femmes doivent avoir et se elles sont tailliées de porter ligniée. Ces iiij sont li roys de France, qui est le plus grans et le plus nobles ; lautre est le roy d'Espaigne ; le tiers le roys d'Angleterre ; le quart est le roy de Hongrie , qui est de sondroictmareschal des crestiens es guer- res contre les mescréans. Si avint que le roy d'En- gleterre estoit à marier , et oyt dire que le roy de Dannemarche avoit iiij moult belles filles et moult bien nées, et, pour ce que icellui roy estoit preude et la royne moult preude femme et de bonne vie , il envoya certains chevaliers et dames des plus souffi- sans du royaume à son povoir, pour veoir icelles fil- les ; si passèrent la mer et vindrent à Dannemarche. Et, quant le roy et la royne virent les messagiers , si en curent moult grantjoye, et les honnourèrenlctfcs-
26 Le Livre
toyèrent iiij jours, et nulz ne savoit la vérité, laquelle ilz esliroient. Si ce cointirent les filles et s affaitèrent au mieulx qu'elles porent. Si avoit en la compaignie un chevalier et une dame, moult congnôissant et moult soubtilz, et qui bien mectoient l'eueil et Ten- tente de veoir leurs manières et contenances, et au- cunez foiz les mettoient en parolles. Si leur sembla que, combien que Vainsnéefeust bien la plus belle, elle n'avoit mie le plus seur estât, car elle regardoit menu et souvent çà et là et tournoit la teste sur l'es- paule et avoit le resgart bien vertilleux. Et la ij^ fille, avoit à merveilles de plait et de parolles, et respon- doit souvent et menu avant qu elle peust tout enten- dre ce dont on luy parloit ; la tierce n estoit pas la plus belle à deviser, mais elle estoit bien la plus ag- gréable et si avoit la manière et le maintien seur et ferme , et paroloit assez pou et bien meurement , et son resgart estoit humble et ferme, plus que de nulle des iiij. Si eurent conseil et avis les ambassadeurs et messagiers que ilz retourneroient au roy leur sei- gneur pour dire ce que trouvé avoyent, et lors il pren- droit laquelle qui lui plairoit. Et lors vindrent au roy et à la royne pour congié prandre de eulx et les mercièrent de leur bonne compaignie et de Tonnour que ilz leuravoient faite, etqu ilz raporteroient à leur seigneur ce qu'il leur sembloit de leurs filles, et sur ce il feroit à son plaisir. Li rois leur donna de beaux dons. Si s'en partirent et vindrent en Angleterre, et racontèrent à leur seigneur l'onneur que le roy et la royne leuravoient faite. Après rapportèrent lesbeau- tez des filles et leurs manières et leurs maintiens, et y fut assez parlé de chascune d'elles, et y eut assés qui
DU Chevalier de La Tour. 27
soustenoient à prandre lainsnée ou la seconde par honneur , et que ce seroit plus belle chose d'avoir lainsnée , et, quant ilz eurent débatu assez, li roys , qui estoit sages homs et de bon sens naturel , parla derrenier, et dit ainsi : « Mes ancesseurs ne se mariè- rent oncques par convoitise, fors à honnouretàbonté de femme, ou par plaisance. Mais j'ay ouy plus souvent et menu mésavenir de prendre femme par beauté et plaisance , que de celle qui est de meure manière et de ferme estât, et qui a bel maintieng; car nulle beauté ne noblesce ne s'apareille , ne passe bonnes meurs, et n'est ou monde grant aaise comme de avoir femme seure et ferme d estât et de bonne manière, ne n'est plus belle noblesce. Et pour ce je esliz la tierce fille, ne n'auray jà autre. » Lors si l'envoya querre , dont les deux ainsnées furent en grant despit et grant desdaing. Et ainsi celle quiavoit la meilleure et la plus seure manière, fut royne d'An- gleterre, et l'ainsnée fut refusée pour le vertillement et legiereté de son visaige et pour son resgard qui estoit un peu vertilleux , et l'autre seur après le perdit pour ce qu'elle avoit trop à faire et estoit trop emparlée ; si prenés, belles filles , bons exemples en ces filles du roy de Dannemarche , et n'aies pas trop l'ueil au veoir ne vertillous, ne ne tournés le visaige ne çà ne là ; quant vous vouldrez resgarder quelle part que ce soit , virés visaige et corps en- semble , et ne soies pas trop emparlicrs , car qui parle trop ne puet tousjours dire que saigc. Et doit-on bien à loisir entendre avant que respondre ; mais, si vous y faictes un peu de pause entre deulx, vous en respondrez mieulx et plus saigement ; car
28 Le Livre
que le proverbe dit : autant vault cellui qui oit et riens n'entant comme cellui qui chasse et riens ne prent, comme dessus est dit.
Cf parle de celle que le chevalier de ha Tour laissa pour sa legière manière,
Chappitre XIII«.
, ncores, mes belles filles, vous diray-je pour exemple d un fait qui m'en avint sur cesle matière. Il avint que une foiz que l'en me parloit de me marier avecques une belle noble femme qui avoit père et mère , et si me mena mon seigneur de père la veoir ; et quant nous fumes là , l'en nous fist granl chière et liée. Si resgarday celle dont l'on me parloit, et la mis en paroUes de tout piain de choses, pour savoir de son estre. Si cheismes en paroles de prisonniers. Dont je lui dis : « Madamoiselle, il vaudroitmieulx cheoir a estre vos- tre prisonnier que à tout plain d'autres, et pense que vostre prison ne seroit pas si dure comme celle des Angloys». Si me respondit qu'elle avoytveu nagaires cel qu'elle vouldroit bien qu'il feust son prisonnier. Et lors je luy demanday se elle luy feroit maie prison, et elle me dit que ncnnil et qu'elle le tandroit ainsi obier comme son propre corps, et je lui dis que celui estoit bien eureux d'avoir si doulce et si noble pri- son. Que vous dirai-je? Elle avoit assez de làn gai ge et lui sambloit bien, selon ses paroUes, qu'elle savoit
DU Chevalier de La Tour. 2g
assez, et si avoit l'ueil bien vif etiegier. Et moult y ot de paroles, et , toutes voies , quant vint au départir elle fust bien apperte ; car elle me pria ij foiz ou iij , que je ne demouraisse point à elle venir veoir, com- ment que ce fust ; si me tins moult acointes d'elle , qui en si pou de heure fu si son accointe que onc- ques mais ne lavoye veue, et si savoit bien que l'en parloit de mariage d'elle et de moy. Et quant nous fumes partis, mon seigneur de père me dist: Que te samble de celle que tu as veue. Dy m'en ton avis. Si lui dis et respondis : Mon seigneur, elle me samble belle et bonne , maiz je ne luy scray jà plus de près que je suis, si vous plaist ; si luy dis ce qu'il me sam- bloit d'elle et de son estre. Et ainsi je ne l'eus pas, et pour la très grant legière manière et la trop granl appertise qui me sembloità veoir en elle ; dont je en merciay depuis Dieu moult de foiz ; car ne demoura pas an et demi qu'elle fust blasmée, mais je ne sçay se ce fut à tort ou à droit; et depuis mourust. Et pour tant, mes chières filles et nobles pucelles, toutes gentilz femmes de bon lieu venues doivent estre de doulces manières, humbles et fermes d estât et de ma- nières, poy emparlées, et respondre courtoisement et n'estre pas trop enresnées , ne surseillies , ne regar- der trop legierement. Car, pour en faire moins, n'en vient se bien non ; car maintes en ont perdu leur mariage pour trop grans semblans, dont par maintes foiz l'en esperoit en elles autres choses qu'elles ne pensoient.
3o Le Livre
Comment la fille au roy dArragon perdit le roy d'Espaigne par sa foie manière.
Chappitre XlIIIe.
e vouldroye que vous sçussiez l'exemple comment la fille ainsnée au roy d'Arra- gon perdit le roy d'Espaigne par sa foUie. Il est contenu es gestes d'Espaigne que le roy d'Arragon avoit deux filles. Sy en voult le roy d'Espaigne avoir une , et , pour mieulx eslire celle qui li plairoit mieulx , il se contrefist en guise d'un servant et ala avec les ambassadeurs, c'est-à-dire ses messagiers , et ala avec luy un evesque et deux ba- rons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et grant joye. Les filles du roy se appareillè- rent et atournèrent au mieulx qu'elles peurent, et par especial l'ainsnée, qui pensoit que les parolles feusscnt pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et resgarder leurs contenances , dont il advint que, au matin, le roy d'Espaigne, qui estoil desgui - sié, resgardoit la contenance d'elles. Si resgarda que quant l'en salua l'ainsnée, que elle ne leur res~ pondist riens que entre ses dens, et estoit fière et de grant port; maiz sa suer estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers jouoicnt ensemble aux tables à deux chevaliers; maiz l'ainsnée tcnsa à l'un des chevaliers et mena
DU Chevalier de La Tour. 3i
forte fin ; maiz sa suer puisnée, qui aussy avoit per- du, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d'Espaigne resgarda tout ce ; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit : « Vous savés que les roys d'Espaigne ne les roys de France ne se doivent pas marier par convoitise , fors noble- ment et à femmes de bonnes meurs , bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter fruit , et pour ce j'ay veues ces deux filles et leurs manières , et me sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n'est laulre, et n'est pas de si haultain couraige ni de si haulte ma- nière comme l'ainsnée, comme j ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus jeune, car je leslis. » Si lui rcspondirent : « Sire, lainsnée est la plus belle, et se- ra plus grant honneur de avoir l'ainsnée que la plus j uenne. » Si respondit que il n'estoit nul honneur ne nul bien terrien qui s'acomparaige à bonté et à bonnes meurs , et par especial à l'umilité et à humblesce , et pour ce que je l'ay veue la plus courtoise et la plus humble, si la vueil avoir. Et ainsi l'esleut. Et adonc- ques l'evesque et les barons vindrent au roy d'Arra- gon et luy demandèrent sa fille plus juenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult csmerveillez qu'ilz ne prenoient l'ainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi avint que la plus jeune fut royne d'Espaignc, pour estre humble etdcdoulccsparolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue. Dont l'ainsnée eust grant desdaing et grant despit, et en fut toute forcennée, et pour ce a cy bon exem- ple comment par courtoisie et par humilité l'on ac-
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Le Livre
Comment la fille au roy (TArragon perdit le roy d'Espaigne par sa foie manière.
ChAPPITRE XlIIIe.
e vouldroye que vous sçussiez l'exemple comment la fille ainsnée au roy d'Arra- gon perdit le roy d'Espaigne par sa follie. Il est contenu es gestes d'Espaigne que le roy d'Arragon avoit deux filles. Sy en voult le roy d'Espaigne avoir une , et , pour mieulx cslire celle qui li plairoit mieulx , il se contrefist en guise d'un servant et ala avec les ambassadeurs, c'est-à-dire ses messagiers , et ala avec luy un evesque et deux ba- rons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et grant joye. Les filles du roy se appareillè- rent et atournèrent au mieulx qu'elles peurent, et par especial l'ainsnée, qui pensoit que les parolles feussent pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et resgarder leurs contenances , dont il advint que, au matin, le roy d'Espaigne, qui estoit desgui- sié, resgardoit la contenance d'elles. Si resgarda que quant l'en salua l'ainsnée, que elle ne leur res- pondist riens que entre ses dens, et estoit ficre et de grant port; maiz sa suer estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers jouoicnt ensemble aux tables à deux chevaliers; maiz l'ainsnée tcnsa à l'un des chevaliers et mena
forte fiAiwasi'^P***^, doffeiisenibtadet»»»'
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DU Chevalier de La Tour. 3i
forte fin ; maiz sa suer puisnée, qui aussy avoit per- du, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d'Espaigne resgarda tout ce ; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit : « Vous savés que les roys d'Espaigne ne les roys de France ne se doivent pas marier par convoitise , fors noble- ment et à femmes de bonnes meurs , bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter fruit , et pour ce j'ay veues ces deux filles et leurs manières , et me sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n'est lautre, et n'est pas de si haultain couraige ni de si haulte ma- nière comme lainsnée, comme j ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus jeune, car je leslis. » Si lui respondirent : a Sire, lainsnée est la plus belle, et se- ra plus grant honneur de avoir Tainsnée que la plus j uenne. » Si respondit que il n'estoit nul honneur ne nul bien terrien qui s'acomparaige à bonté et à bonnes meurs , et par especial à Tumilité et cà humblesce , et pour ce que je l'ay veue la plus courtoise et la plus humble, si la vueil avoir. Et ainsi l'esleut. Et adonc- ques Tevesque et les barons vindrent au roy d'Arra- gon et luy demandèrent sa fille plus j uenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult esmerveillez qu'ilz ne prenoient Tainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi avint que la plus jeune fut royne d'Espaigne, pour estre humble et do doulccsparolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue. Dont l'ainsnée eust grant desdaing et grant dospit, et en fut toute forcennôe, et pour ce a cy bon exem- ple comment par courtoisie et par humilité l'on ac-
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croist en l'amour du monde : car il n'est riens si plai- sans comme estre humble et courtoise et saluer le grarit et le petit, et non pas faire chière de perte ne degaain, car nulles gentilz femmes ne doivent avoir nul effroy en elles ; elles doivent avoir gentilz cuers et de doulces responces et estre humbles , comme Dieu dist en TEuvangille, que qui plus vault et scet plus se humilie , car qui plus se umilie plus s'es- saulce , comme fist ceste mainsnée fille du roy d'Ar- ragon, qui, par sa courtoisie et son humilité, conquist à estre royne d'Espaigne et Tosta à sa suer Tainsnée.
Cy parle de celles qui estrwent les unes aux autres.
Chappitre XV'.
elles filles, gardez que vous ne prengniez estrif à fol , ne à folle , ne à gens folz qui ayent maie teste : car c'est grant péril. Je vous en dirai un exemple que j'en vi. 11 avint en un chastel, où plusieurs dames et damoisel- les demeuroient. Si y avoit une damoisellc, fdle d'un chevalier bien gentilz ; si se va courrouscier à jeu de tables, elle et un gentil homme, qui bien avoit maie teste et rioteuse, et n'estoit pas trop saige. Si fut le débat sur un dit qu'elle disoit qu'il n'estoit pas droit ; tant avint que les parollcs se haulcèrent et qu'elle dit qu il estoitcornart et sot. Hz laissèrent le jeu par tenson. Si dis à la damoiselle : « Ma chière cousine,
DU Chevalier de La Tour. 33
ne vous marrissiez de riens qu'il die , car vous savez qu'il est de haultes paroles et de sottes responces. Si vous prie pour vostre honneur que vous ne prei- gnez point de débat avecques luy, et le dis féable- ment, comme je voulsisse dire à ma suer. » Maiz elle ne m'en voult croire, ains tença encore plus fort que devant, et lui dist qu'il ne valoit riens, et moult d'au- tres parolles. Et il respondist, comme fol , qu'il va- loit mieux pour homme qu'elle ne faisoit pour fem- me. Et elle lui dist qu'il ne disoit mie voir, et creu- rent leurs paroles et surmontèrent tant que il deist que , s'elle feust saige, elle ne venist pas par nuit es chambres aux hommes les baisier et accoler en leurs liz sans chandoille , et elle s'en cuida bien venger, et lui dist qu'il mentoit, et il luy dist que non faisoit et que tel et tel lui avoient veue. Siavoitlà moult de genz, qui furent esmerveillez, qui riens ne sçavoient de ce , et si y ot pluisseurs qui dirent que ung bon taire lui vaulsist mieulx , et qu'elle s'estoit batue par son baston mcsmes, c'est-à-dire par sa langue et son hatif parler. Et après celles parolles, elle ploura et dist qu'il l'avoit diffamée, et il ne demeura pas ainsi, car il l'assaillit arrière devant tous et estriva et ten- ça tant que il luy dist encores qu'il y avoit veu pis, et dist paroles encore plus ordes et plus honteuses au déshonneur d'elle , que jamais ne luy diierroit pour secourre qu'elle face , et ainsy se ahontaga par son fol couraige et par sa haultesce de cuer. Et pour ce ainsy a cy bon exemple comment nulle femme ne doit tencier ne estriver à fol, ne à folle, ne avecques gens qu'elle sache quiaienthaultaincouraige; ainsi les doit l'en cschever, et, se l'en voit qu'ilz vueillent par-
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1er haultement ou grossement, l'en les doit laissier tous piquiés, leur dire : « Beaulx amis, je vois bien que vous voulés parler hault ou rioter ; je vous lai- ray le champ et m'en yray » , et puis soy en aler et départir, si come fist un chevalier que je congnoys bien, à une dame qui avoit maie teste et envyeuse, et disoit moult d'oultraiges au chevallier devant tous. Si dit le chevallier : « Dame , il vous plaist à dire tant de merveilles ; se je vous escoute , je ne vous fais nul tort. Je voy bien que vous estes marrie, dont me desplaist. » Mais pour tant celle ne se voult onc- ques taire, maiz tença plus fort , et quand le cheval- lier vit qu'elle ne se vouloit souffrir ne taire pour riens, si prisl un petit bouchon de paille que il trou- va et le mist devant elle, et lui dist : « Dame se vous voulez plus tencier, si tencez à ceste paille , car je la laisse pour moy et m'en iray. » Et il s'en ala et la laissa. Si fut tenu pour bien fait au chevallier qui ain- si l'escheva , et elle fut foie et seulle et ne trouva à qui plus tencer, et s'enffrenaisist se elle voult. Et ainsi le doit l'en faire, car l'en ne doit mie estriver à fol, ne à gens tenseurs, ne qui ayent maie teste. Ains les doit-en eschever, comme ftst le chevallier à la da- me, comme oy avez.
DU Chevalier de La Tour. 35
De celle qui menga Venguille .
Chappitre XVI*.
n exemple vous vueil dire sur le fait des femmes qui manguent les bons morceaulx en l'absence de leurs seigneurs. Si fut une damoiselle qui avoit une pye en caige, qui parloit de tout ce qu'elle véoit faire. Si avint que le seigneur de l'ostel faisoit garder une grosse anguille dedans un vaissel ou un vivier, et la gardoit moult chierement pour la donner à aucuns de ses seigneurs ou de ses amis, si ilz le venissent veoir. Si avint que la dame dist à sa clavière que il seroit bon de menger la grosse anguille, et au fait ilz lamengèrentetdistrent que ilz diroicnt à leur seigneur que le loerre l'avoit mangée. Et quant le seigneur fut venu, la pye lui commença à dire : « Mon seigneur, ma dame a man- gié l'anguille. » Lors le seigneur ala à son vivier et ne trouva point de son anguille. Si vint à son hostel et demanda à sa femme que estoit devenue l'anguil- le, et elle se cuida bien excuser, maiz il dit qu'il es- toit tout certain et que la pie le lui avoit dit. Sy ot céans assez grand noise et grant tourment. Maiz quand le seigneur s'en fut alez, la dame et la claviè- re si vindrent a la pye et lui plumèrent toute la teste en lui disant : « Vous nous avez descouvertez de l'anguille. » Et ainsi fut la povre pie toute plumée. Maiz de là en avant, quant il venoit nulles gens qui
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feussent pelez ne qui eussent grant front, la pie leur disoit : ce Vous en parlâtes de l'anguille. » Et pour ce a cy bon exemple comment nulle femme ne doit men- gier nul bon morsel par sa lescherie sans le sceu de son seigneur, se elle ne l'employé avec gens d'on- nour. Car celle damoiselle en fu depuis mocquée et rigolée pour celle anguille, à cause de la pie qui s'en plaignoit.
Comment nulle femme ne doit estre jalouse. Chappitre XVII^.
n exemple vous diray comment c'est maie chose que jalousie. Une damoiselle, qui es- toit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur, qu'elle en estoit jalouse de tou- tes celles à qui il parloit. Si l'en blasmoit son sei- gneur mainteffoiz par bel ; mais riens n'y valoit , et entre les autres elle estoit jalouse d'une damoi- selle du païs, laquelle estoit de haultain couraigc. Si advint une foiz qu'elle tença à celle damoiselle , et lui reprouchoit son mary , et l'autre lui dyt que par sa foy elle disoit ne bien ne voir, et l'autre di- soit qu'elle mentoit. Si s'entreprindrent et destressè- rent malement, et celle qui estoit accusée tenoit un baston et en fiert l'autre par le nez tel coup que elle lui rompit l'os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le plus séant membre que homme ne femme ait , comme cellui qui siet au milieu du vi-
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saige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et honteuse , et son mary lui reprouchoit bien sou- vent qu'il lui eust mieulx valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et ainsi par celle laideur et mescheance , il ne la peut depuis si par- faictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi perdit lamour et Tonnour de son seigneur par sa jalousie et par sa follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne dame fut dame de Languillier, et avoit un sei- gneur qui tenoit bien mil et v* livres de rente, et te- noit moult noble estât. Et estoit le chevallier à mer- veille luxurieux, tant qu'il en avoit tousjours une ou deux à son hostel , et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie , il trouvoit la chandoille alu- mée et l'eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant il estoit revenuz , elle ne ly disoit rien , fors qu'elle luy prioit qu'il lavast ses mains , et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées : «Et pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus grant mestier de vous laver. » Ne autre ne lui reprouchoit , maiz que aucune foiz elle luy disoit privéement , à eulx tous deulx seulz : « Mon seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma foy, se Dieu plaist, puisque c'est vostre plaisir et que je n'y puis mettre autre remède , je n'enferay ne à vous ne à elles pire chière ne semblant. Car je se-
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roys bien folle de tuer ma teste pour l'esbat de voz denrées , puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie , mon seigneur, que au mains vous ne m'en faciez point pire chière , et que je ne perde vostre amour ne vostre bon semblant ; car du seurplus je me deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu'il vous en plaira commander. » Et aucunes fois , par ces doulces parolles , le cuer lui en pitéoit et s'en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie , par grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit ; car par autre voie jamaiz ne l'eust vaincu , et tant que au derrenier il s'en repentist et se chastia. Cy a bon exemple comment , par courtoisie et par obéis- sance , l'on puet mieulx chastier et desvoyer son sei- gneur de cclluy faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que , quant elles leur cou- rent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour tant , à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est grant aspresse d'a- mour, et je pense que il die voir ; car il ne me chaul- droit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n'auroye d'amer, se il faisoit bien ou mal ; maiz de mon proucbain , ou de mon amy , je en auroye dou- leur et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal ; et pour ce jalousie n'est, point sans grant amour. Maiz il en est de deux manières , dont l'une est pire que l'autre ; car il n'en est aucune où il n'a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s'en souffrir pour leur honneur et pour leur estât. Et aussi l'omme ne doit pas trop mal gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy ; car elle monstre comment le
DU Chevalier de La Tour. 3g
cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que aultre ait l'amour qu'elle doit avoir de son droict, selon Dieu et saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal , et tout ainsi doit faire l'omme , et soy refraindre saige- ment au moins de samblant que il pourra ; car c'est grant sens qui s'en peut garder. Maiz toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalons d'elle , se il s'apparçoyt d'aucunes follies plaisantes qui ne lui plaisent pas , la bonne femme le doit por- ter saigement sanz en faire semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye , elle le doit dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu'elle scet bien que la grant amour qu'il a avecques elle lui fait avoir paour et doubte qu'elle tourne s'amour ailleurs et lui dire qu'il n'en ait jà paour, car, se Dieu plaist , elle gardera l'onneur de eulx deulx. Et ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa folle merencolie ;■ car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles , elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fièrés en leurs mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foizfont plus de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame , combien que elle ait un pou de riote et d'ennuy, elle n'en doit pas moins avoir chier son seigneur pour un pou de jalousie , car elle doit penser que c'est la très grant amour qu'il a à elle , et comment il a grant doubte et grant soussy en son cuer que autre ait l'a- mour que il doit avoir de son droit, selon l'Église et
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Dieu, ai penser et regarder se aultre lui fortrait l'a- mour que il doit avoir, et que jamaiz ne l'aymera, et que la joie de leur mariage seroit perdue, et leur ma- riage tourné à déclin et tournera de jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalou- sie et fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme l'en doit amesurer son couraige et son penser.
Cf parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige.
Chappitre XVIIIe.
près ne doit l'en point à son seigneur estri- ver ne luy respondre son desplaisir, com- me la bourgoise qui respondoit à chas- cune parolle que son seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel etcotrr- rouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent ; si en ot honte , et lui dist une foiz ou deux qu'elle se teust, et elle n'en voulsist riens faire. Et son sei- gneur, qui fut yrié, haulça le poing etl'abbali à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu'elle se feust teue et soufferte ; car il est raison et droit que le seigneur ait les haultes paroUes , et n'est que honneur à la bonne femme de l'escouter et de sov
DU Chevalier de La Tour. 4i tenir en paix et laissier le hault parler à son sei- gneur, et aussy du contraire, car c'est grant honte de oïr femme estriver à son seigneur, soit droit , soit tort , et par especial devant les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul , que par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer courtoisement qu'il avoit tort, et s'il est homme de Dieu il luy en saura bon gré, et s'il est au- tre , se n'aura elle fait que son droit. Car tout ainsy le doit faire preude femme à l'exemple de la sage dame la royne Hester, femme du roy de Surie , qui moult estoit colorique et hatif ; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre ; maiz après, quant elle véoit son lieu , elle faisoit tout ce qu'elle vou- loit , et c'cstoit grant senz de dames, et ainsi le doi- vent faire les bonnes dames à ceste exemple. Gestes femmes, qui sont foies et remponeuses, ne sont pas de l'obeyssance comme fut la femme d'un marchant, dont je vous en diray l'exemple.
De celle qui saillit sur la table, Chappitrb XIX«.
ne fois avint que trois marchans ve- noient de l'emplette de querre draps de Rouen. Si dist l'un : C'est trop bonne chose que femme, quand elle obeist vou- lontiers à son seigneur. — Par foy, fist l'autre, la moye m'obeist bien. — Vrayement, dist l'autre , la moye ,
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si comme je pense, me obeist plus. — Voire , dist le ^ tiers, mectons une fermaille, laquelle obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary. — Je le vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous trois que nul ne advertiroit sa fem- me, fors dire : Ce que je commanderay soit fait, com- ment que ce soit. Si vindrent premièrement chez lune. Sy dist le seigneur : Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit. Après cela le seigneur dist à sa femme : Sailliez en ce bassin. — Et elle res- pondit : A quoy, ne à quelle besoingne? — Pour ce, dist-il, que je le vueil. — Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n'en fist rien ; si fut le mary moiilt fel , si luy donna une buffe. Après ilz vindrent chiés le second marchant et dist , ainsi comme dist Tautre, que son commandement feust fait , et puis d'illec ne demeura guères après qu'il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist : Pourquoy? Et au fort elle n'en voult riens faire, et en fut batue comme l'autre. Si vindrent chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus.. Si dist aux autres en l'oreille que après mengier il lui commanderoit à saillir ou bacin. Et se misrent à table , et le seigneur dit devant tous que ce que il commanderoit feust fait, comment qu'il feust. Sa fem- me , qui le amoit et craignoit , oyt bien la paroUe ; sy ne sçcut que penser. Si advint que il mengèrent oeufs moles, et n'y avoit point de sel fin sur la table. Sy va dire le mary : Femme , saul sur table ; et la bonne femme , qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et viandes , et vin et voirres, et éscuelles , tant que tout ala par la place. Com-
DU Chevalier de La Tour. 43 ment , dist le seigneur, est-ce 1$ manière ? vous ne sçavés autre jeu fère; estes-vous desvée? — Sire, dist-elle, j'ay fait vostre commandement; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait, combien qu'il feust? je Tay faict à mon pouvoir, combien que ce feust vostre dommaige et le mien : car vous m'aviez dit que je saillisse sur la table. — Quoy, dist-il , je disoye : Sel sur table. — En bonne foy, dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu'il ne falloit jà commander qu'elle saillist ou bacin, et qu'elle en avoit assez fait, et que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille , et fut la plus loée de obéir à son seigneur , et ne fut mie batue comme les autres, qui ne vouloient faire le commandement de leurs seigneurs ; car gens voittu- riers sy chastient leurs femmes par signes de cops ; et aussy toute gentil femme de son droit mesmes doit l'en chastier et par bel et par courtoisie , car autre- ment ne leur doit l'en faire. Et, pour ce, toute gen- til femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non , c'est assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx , et obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a plus grant doubte et paour de luy désobéir. Car les bonnes craignent comme fist la bonne femme au tiers marchant , qui , pour doubte de désobéir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout , et ainsi doit toute bonne femme fère , craindre et obéir à son seigneur, et faire son com- mandement, soit tort, soit droit, se le commande-
44 Le Livre
ment n'est trop oullrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure le blasme , se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de To- beissance et de la crainte que l'on doit avoir à son sei- gneur, et comment l'en ne doit pasrespondre à chas- cune paroUe de son seigneur ne d'autre, et quel pé- ril il y a et comment la fille d'un chevalier en mist son honneur et son estât en grant balence , pour cs- triver et respondre au fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige qu'ilz dient en hastiveté tout ce qu'ils sce- vent, et que à la bouche leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens. Car qui l'y prent , il met son honneur en grant adventure ; car maintes gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier. Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui don- nent la char aux petiz chiens.
De celle qui donnoit la char aux chiens. Chappitre XX'.
e vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les avoit sy chiers qu'elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la
DU Chevalier de La Tour. 45
char. Sy y ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n'estoit pas bien fait que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit malade de la mort, et y avint telles merveilles que l'en vit tout appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit, ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle fut transie, l'on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée, comme charbons, dont je Touy compter à une demoiselle qui disoit qu'elle l'avoit veue , et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les povres de Dieu meurent de faing là hors , qui sont créatures de Dieu et fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens , et cestes femmes ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvan- gille, que qui fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy ; car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir de toute bonne femme doit estre à véoir les orphe- lins et povres et petiz enfanz par pitié, et les nourrir et les veslir comme faisoit la sainte dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx or- phelins , et disoit que c'estoit son esbat , et pour ce
4iî Le Livre
fut amie de Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l'en plus grant clarté et planté de petiz enfanz en sa mort ; ce ne furent pas les petiz chiens que l'on vit à la mort de l'autre, comme ouy avez.
Du débat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame.
Chappitre XXP.
es belles filles, je vous prye que vous ne soyez mie des premières à prendre les estas nouveaulx , et que en cestui cas vous soiez les plus tardives et les derrenières , et par especial de prandre estât de femmes d'estrange pais, sy comme je vous diray d'un débat qui fut d'une baronnesse qui demouroit en Guienne et du sire de Beaumanoir , père de cestuicy qui à présent est, qui fut malicieux et saige chevallier. La dame le arraysonnoit de sa femme et lui dist : « Beau cousin, » je vien de Bretaigne, et ay veu belle cousine vostre » femme, qui n'est pas ainsi atournée, ne sa robe es- » toffée comme les dames de Guienne et de plusieurs » autres lieux ; car les pourfiz de ses courses et de » ses chapperons ne sont pas assez grans ne de la » guise qui queurtà présent.» Le chevalier luy res- pondi : « Ma dame , puisqu'elle n'est pas arrayée à » vostre guise et comme vous , et que ses pourfiz » vous semblent petiz et que vous m'en blasmés , » sachiez que vous ne m'en blasmerés plus ; ains la
DU Chevalier de La Tour. 4?
» feray plus coinle et aussy nouvellement arrayée de » nobles cointises comme vous ne nulles des autres ; » car vous et elles n'avez que la moitié de vos corsés » et de vos chapperons rebuffez de vair et d'ermines ; » et je feray encores mieulx, car je lui feray ses cor- » ses et ses chapperons vestir en l'envers, le poil de- » hors. Ainsi sera mieulx pourfillée et rcbuffée que » vous ne les autres. » Après luy dit : « Ma dame , » pensés-vous que je ne vucille qu'elle soit bien ar- » rayée selon les bonnes dames du paix? mais je ne » veul pas qu'elle mue Testât des preudes femmes et » des bonnes dames de honneur de France et de ce » pais qui n'ont pas prins Testât des amies et des » meschines aux A ngloy s et aux gens des compaignes ; » car ce furent celles qui premièrement admenérent » cest estât en Bretaingne des grans pourfdz et des » corsés fendus es costez et lés floutans ; car je suy » du temps et le vy. Sy que , à prendre Testât de » telles femmes le premier , je tiens à petitement » conseillies celles qui le prennent, combien que la » princesse et autres dames d'Angleterre sont après » long temps venus qui bien le pevent avoir. Mais » j'ay tousjours oy dire aux saiges que toutes bonnes » dames doivent tenir Testât de bonnes dames du » royaulme dont elles sont, et que les plus saiges sont » celles qui derreniôrement prennent telles nou- » veaultez. Et aussy par renommée Ton tient les da- » mes de France et de cestes basses marches les » meilleurs dames qui soient et les moins blasmées. » Mais en Angleterre en a moult de blasmées , si » comme Ton dist ; si ne sçay se s'est à tort ou à droit. » Et pour ce est-il mieulx de tenir le fait aux dames
48 Le Livre
» qui ont meilleur renommée. » Si furent cestes pa- roles dictes devant plusieurs , dont la dame se tint pour nice et ne sçeut que elle luy deust respondre, dont plusieurs se prindrent à rire et dirent entre eux qu'il lui vaulsist mieulx un bon taire. Et pour ce, belles tilles, a cy bonne exemple de prendre et te- nir lestât moyen et lestât des bonnes dames de son pays et du commun du royaulme dont l'en est , c'est assavoir dont les plus des bonnes dames usent com- munément, et especiaulment les preudes dames, se- lon ce que chascune le doit faire; car à prandre nouvel estât venu d'esiranges femmes ne d'autruy pays, l'en est plus tost moquée et rigolée que de tenir l'estat de son pays, si comme vous avez ouy dire que le bon chevalier, qui saiges estoit et de grant gou- vernement, en reprint la dame. Et saichiez de certain que celles qui premiers les prennent donnent assez à jangler et à rigoler sur elles. Mais , Dieu mercy, aujourduy, dès ce que une a ouy dire que aucune a une nouveaulté de robe ou de atour, aucunes de cel- les qui oyent les nouvelles ne finiront jamais jusques à tant qu'elles en aient la copie, et dient à leurs sei- gneurs chascun jour : « Telle a telle chose qui trop a bien lui avient, et c'est trop belle chose; je vous » prie, mon seigneur, que j'en aye.» Et se son seigneur lui dist : « M'amie , se celle en a, les autres, qui sont y> femmes aussi sages comme elles, n'en ont point. — » Quoy ! sire, se elles ne se scevent arrayer, qu'en ay- » je à faire? puisque telle en a, j'en puis bien avoir » et porter aussy bien comme elle. » Si vous dy qu'el- les trouveront tant de si bonnes raisons à leur dit, qu'il conviendra que elles aient leur part de celle nouveauté
DU Chevalier de La Tour. 49
et cointise. Maiz cestes manières de femmes ne sont mie voulentiers tenues les plus saiges ne les plus sça- vans, fors qu elles ont plus le cuer au siècle et à la playsance du monde. Dont je vous en diray d'une manière qui est venue, de quoy les femmes seiTantes et femmes dechambres, clavièresetaultres de mendre estât, se sont prinses communément, c'est-à-dire qu'el- les fourrent leurs doz et leurs talons , autant penne comme drap, dont vous verrez leurs pennes derrière que ilz ont crottées de boue à leurs talons, tout aussy comme le Ireu d'une brebis soilliée derrière. Si ne priseriés riens celle cointise en esté ne en y ver ; car, en yver, quant il fait grant froit , elles meurent de froit à leurs ventres et à leurs tétines, qui ont plus grant mestier d'estre tenues chaudement que les ta- lons , et en esté les puces s'y mucent , et pour ce je ne prise riens la nouveaulté ne telle cointise. Je ne parle point sur les dames ne sur les damoiselles atournées, qui bien le pevent faire à leur plaisir et à leur guise ; car sur leur estât je ne pense mie à parler chose qui leur doye desplaire, que je le puisse sçavoir ; car à moy ne affiert ne appartient fors les servir et honorer et les obéir à mon povoir, ne je ne pense sur nulles en parler par cest livre, fors que à mes propres tilles et à mes femmes servantes, à qui je puis dire et monstrer ce que je vueil et il me plaist.
5o Le Livre
Comment il fait périlleux estrii^er à gens sçavans du siècle, et parle de la dame qui print tens- son au mareschal de Clermont.
Chappitre XXIK
elles filles, je vous diray un exemple com- ment il fait périlleux parler ne tenir estrif à gens qui ont le siècle à main et ont ma- nière et sens de parler. Car voulentiers l'en gaaingne pou à leur tenir estrif de bourdes ne de jangles , qui bien ne leur plaisent. Dont il advint à une grand feste , où il avoit moult de grans dames et seigneurs, et là fut le mareschal de Cler- mont, qui à merveilles avoit le siècle à main , com- me de beau parler et beau maintient, et de sçavoir bien son estre entre tous chevaliers et dames. Si y avoit une grant dame qui lui dist devant tous : « Clermont , en bonne foy, vous devez grant guer- redon à Dieu, car vous estes tenu pour bon chevalier et assez beau, et savez merveilles. Se feussiez assez parfaiz, se ne fust vostre jangle et vostre mauvaise langue qui par foiz ne se puet taire. — Or, ma da- me, dist-il, est-ce donc la pire tache que j'aye? — Je pense que ouil, dist-elle. — Or veons, dist-il, en ce fait : il me semble, à droit jugier, que je ne l'ay pas si pire comme vous avez, et vous diray pourquoy; vous m'avez dit et reprouchié la pire tache que j'aye selon vostre ad vis , et , se je me tais de dire la pire
DU Chevalier de La Tour. 5i
que vous aiez, quel tort vous fais-je? Madame, je ne suis pas si legier en parler comme vous estes. » La dame escouta et ama mieux ne avoir jà parlé, ne es- trivé à lui, pour plusieurs raisons que je ne dy pas, lesquelles j ay ouy compter qu'il en fust assez parlé, et distrent plusieurs que trop grant appertise n'a mestier , et il luy vaulsist mieux à soy estre teue. Et pour ce a cy bon exemple : car il vault mieulx au- cunes foys soy taire et soy tenir plus humblement que estre trop apperte ne commander paroUes à telz gens qui ont parolles à main et qui n'ont nulle honte de dire parolles doubles à plusieurs entendemens. Et pour ce regardez bien à qui vous emprendrez à parler, et ne leurs dittes point de leur desplaisir, car l'estrif d'eulx est moult périlleux.
Cf parle de Bouciquaut et de iij dames, comment il s'en chei>it.
Chappitre XXIIP.
.ncores vous parleray de ceste matière, ■ comment il avint à Bouciquaut que trois ' dames lui cuidoient faire honte , et com- ment il s'en chevit. Bouciquaut cstoit saige etbeaulparlier sur tous les chevaliers, etsiavoitgrant siècle et grant senz entre grans seigneurs et dames. Sy advint à une feste que trois grans dames se seoient sur un comptouer et parloient de leurs bonnes ad- ventures , et tant que lune dist aux autres : « Belles
52 Le Livre
cousines , honnie soit elle qui ne dira vérité par bon- ne compaignie , se il y a nulle de vous qui en ceste année feust priée d'amours. — Vrayement,distrune, je Fay esté depuis un an. — Parmafoy, dist Taulre, siay- je moy.— Et moy aussi, se dist la tierce. — Et dist la plus apperle : Honnie soit elle qui ne dira le nom de celluy qui derenierement nous pria. Par foy, se vous dictes, je vous diray. Sy se vont accordera dire voir. — Vrayement, dist la première, le derrenier qui me pria fust Bouciquaut. — Vraiement, distlautre, et moy aussi. — Et, dist la tierce, si fist-il moy. — Vrayement, distrent les aultres, il n'est pas si loyal chevalier comme nous cuidions. Ce n'est que un bour- deur et un trompeur de dames. 11 est céans; en- voyons le querrc pour luy mettre au nez ce fait. » Sy l'envoyèrent querre , et il vint ; si leur demanda : « Mes dames, que vous plaist? — Nous avons à parler à vous ; seez vous cy. » Sy le vouloient faire seoir à leurs piez, mais il leur dist : «Puis que je suis venus à vostre mandement , faictes-moy mettre des quar- reaulx ou un siège à moy seoir ; car, se je me seoie bas , je pourroye rompre mes estaches , et vous me pourriez mettre sus que ce seroit aultre chose. » Si convint que il eust son siège , et quant il fust assis , icelles , qui bien furent yrées, sy vont dire : « Comment, Bouciquaut, nous avons esté deçeues du temps passé , car nous cuidions que vous fussiez voir disant et loyal ; et vous n'estes que un trom- peur et un moqueur de dames ; c'est vostre tache. — Comment, madame, savez-vous que jay fait? — Que vous avez fait? Vous avez prié d'amours bel- les cousines qui cy sont, et sy avés vous moy, et si
DU Chevalier de La Tour. 53
aviez juré à chascune de nous que vous lamiés sur toutes autres. Ce n'est pas voir, ains est mensconge ; car vous n'estes pas trois en vault, et ne povez avoir trois cuers pour en amer trois, et pour ce estes faulx et decevable, et ne devez pas estre mis ou compte des bons ne des loyaulx chevaliers. — Or, mes dames, avez-vous tout dit ? vous avez grand tort, et vous diray pourquoy ; car à l'eure que je le dis à chacune de vous, je y avoye ma plaisance et le pensoie ainsy, et pour ce avez tort de moy tenir pour jongleur; maiz à souffrir me convient de vous , car vous avez vos parlers sus moy. » Et quant elles virent qu'il ne s'es- bahissoit point, si va dire l'une : « Je vous diray que nous ferons. Nous en jouerons au court festu à la- quelle il demourra. — Vrayement, dist l'autre, d'en- droit moy je n'y pense point à jouer, car j'en quitte ma part. — Vrayement, fist l'aultre, sy fais-je moy. — Lors respondit: Mesdames, parle sabre Dieu, je ne suis point ainsi à départir ne à laissier ; car il n'y a cy à qui je demeure. » Si se leva et s'en ala, et elles demourèrent plus esbahies que luy, et pour ce est grant chose de prandre estrif à gens qui scevent du siècle ne qui ont si leur manière et leur maintieng. Et pour ce a cy bon exemple comment l'on ne doit point entreprendre paroUe ne estriver avecques celles gens ; car il y a bien manière. Car celles qui aucunesfois cui- dent plus savoir en sont par fois les plus deceues , dont je vouldroye que vous sceussiez l'exemple sem- blable à ceste cy sur cette matière.
54 Le Livre
De iij aultres dames qui accusèrent un chei^alier, Chappitrb XXIIIK
, 1 fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier dé tel cas et de telle dece- vance, et Tavoient enfermé dans une cham- bre tout seul et chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoi- selle. Et sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le coustel pour le occire ; ne nul deblasme ne excusalion ne lui valoit riens. Sy leur va dire : « Mes dames et damoiselles, puis qu'il » vous plaist que je meure, sans remède ne mercy » avoir, je vous pry à toutes qu'il vous plaise à moy » donner un don. » Et au fort elles lui accordèrent. « Sçavez-vous , dist-il , que vous m'avez octroyé ? » — « Nennil, distrent-elles, se vous ne le dictes. » — » Vous m'avez octroyé, dist-il, que la plus pute de » vous toutes me frappera la première. » Lors si fu- rent esbahies et s'entreregardèrent l'une l'autre , et pensa chascune endroit soy : Se je frappoye la pre- mière, je seroye honnie etdeshonnorée. Et, quant il les vit ainsi esbahies et en esmay , il sailly en pies et court à l'uis, et le defferma et s'en yssy et ainsi se sau- va le chevalier. Et elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce unpoy de pensement vaull moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous
DU Chevalier de La Tour. 55 laisse de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle , comme à estre es joustes et es festes, et aler voulentiers en pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion.
De celles qui vont ifoulentiers aux joustes et aux pellerinaiges.
Chappitre XXV^
e vous diray une exemple d'une bonne dame qui recouvra un grant blasme sans cause à une grant feste d'une table ronde de joustes. Celle bonne dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et dans- soyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers Tavoient bien chière, et les compaignons aussi. Tou- tes voyes son seigneur n'cstoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle vouloit bien en estre requise , et son seigneur lui en donnoit grans eslar- gissemens que on la requist et priast d'amer, et son seigneur le faisoit pour paour d'acquerre la maie grâce des seigneurs , et que on ne deist pas qu'il en feust jaloux ; si la leur octroyoit-il pour aler à leurs festes et esbatemens , et il mectoit moult de grans mises pour l'accoinlir à celles festes pour l'onneur d'eulx. Mais elle povoit bien apparccvoir que , s'il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle n'y a- last pas. Et, si comme il est accoustumé en esté , temps que l'en veille à dances jusques au jour, il
i lii
54
î Livré
T)e ujaultresdam. qui accusèrent un chcalù Chap trb XXIIIK
I fut ainsi le trois dames avoient ac( ; un cheva - de tel cas et de telle d.
vance,et /oient enfermé dans une cl ' bre tout i A et chascune dame avoif
damoiselle,etaufor3Jugièrent-ellesàmort,c jamez par telle guisae decevroit dame ne d selle. Et sy estoient courrouciées et sy yré luy que chascune tent le coustel pour le oc nul deblasme ne ex salion ne lui valoit ri leur va dire : « Mes imes et damoiselles, p « vous plaist que je eure, sans remède no « avoir, je vous pry toutes qu'il vous plais
«donner un don., i au fort elles lui accc « Sçavez-vous, dist , que vous m'avez r ~ « Nennil, distren .«lies, se vous ne le c
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vais yeolx et et :spie!aet , our plos angleurs, qoi jien.
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56 Le Livre
advint, une fois entre les autres , que, à une feste où elle fust la nuit, l'en estaigny les torches et fist l'en grans huz et grans eris , et quant vint que l'en ap- porta la lumière , le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle dame et l'avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense ferme- ment qu'il n'y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et en eut si grant dueil que il l'en mescrut toute sa vie, ne depuis n'en eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance , com- me il souloit; car il en fut fol et elle folle et s'entre- rechîgnèrent , et en perdirent aussi comme tout leur bien et leur bon raesnage, et par petit d'achoison.
Je sçay bien une autre belle dame qui très vou- lentiers estoit menée aux grans festes. Si fu blasmée et mescreue d'un grant seigneur. Dont il advint qu'elle fut malade de si longue maladie , qu'elle fut toute deffaicte et n'avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous : « Mes seigneurs , mes » amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je » souloye estre blanche , vermeille et grasse, et le » monde me louoit de beaulté ; or povez-vous veoir » que je ne semble point celle qui souloit estre ; je » souloye amer festes , joustes et tournoys ; mais le » temps est passé ; il me convient que je aille à la » terre dont je vins. Et aussi, mes chers amis et » amies , l'en parle moult de mal de moy et de mon » seigneur de Craon ; mais, par celuy Dieu que je doys » recevoir et sur la dampnacion de mon âme , il ne » me requisl oncques , ne me fist villennie mais que
DU Chevalier de La Tour. Sy-
» le père qui me engendra ; je ne dy mie qu'il ne » couchast en mon lit , maiz ce fut sans villennie et » sans mal y penser. » Si en furent maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust , et pour tant ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honneur blessié , et pour ce a grant péril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au siècle, ne d'estre trop désirables d'aler à telles festes, qui s'en pourroit garder honnourablement ; car c'est un fait où moult de bonnes dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu'il ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler. Mais , belles filles , se il advient que vous y ailliez et que vous ne le puissiez refuser bon- nement , quant vendra la nuit que l'en sera à dan- cier et à chanter, que pour le péril et la parleure du monde vous faciez que vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens ; car se il advenoit que l'en estaingnist voz torches et la clarté , qu'ilz se tenissent près de vous , non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz pour le péril de mau- vais yeulx et de mauvaises langues , qui tousjours espient et disent plus de mal qu'il n'y a , et aussy pour plus seurement garder son honneur contre les jangleure, qui voulentiers disent le mal et taisent le bien.
58 Le Livre
De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux f estes.
Chappitre XXVK
n autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes robes aux ^estes et aux dymenches pour l'onneur de Nostre Seigneur. Dont je vouldroye que vous sceussiez l'exemple de la dame que sa demoiselle reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches ; mais elle ne les vouloit vestir aux di- menches ne aux festes, se elle ne cuidast trouver no blés gens d'estat. Et advint à une feste de Nostre- Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoy- selle : « Ma dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour Tonneur de la feste? car il est feste de Nostre- Dame et dymenche. — Quoy! dist-elle, nous ne verrons nulles gens d'estat. — Ha ! ma dame , ce dist la damoyselle , Dieu et sa mère sont plus grans et les doist Ten plus honnourer que nulle chose mondaine , car il puet donner ou tollir de toutes choses à son plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui , et pour ce doit l'en porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs sains jours. — Taisiez-vous , dist la dame , Dieu et le prestre et les gens d'esglise me voyentchascun jour ; mais les gens d'estat ne me voyent pas, et pour ce m'est plus grant honneur de moy parer et cointoier contre eulx. —
DU Chevalier de La Tour. 5g Ma dame, distla damoiselle, c-'est mal dit. — Non est, dist la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra. » Et tantost, à ce mot, un vent, chault comme feu , la ferit par telle guise qu'elle ne se pot bou- ger ne remuer, ne plus que une pierre , et dès là en avant la convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une pipe. Si recognut sa fol- lour et se voua en plusieurs pèlerinages et s'i fist porter en une litière , et à toutes gens d'onneur elle disoit la cause comment le mal lui estoitprins, et que c'estoit la vengence de Dieu, et que bien estoit em- ployé le mal qu'elle souffroit; car toute sa vie elle avoit porté plus d'onneur au monde que à Dieu, et avoit plus grant joye et plus grant plaisir à soy coin- toier quant gens d'estat venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part des regards , qu'elle ne faisoit par devocion es festes de Dieu ne de ses sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes : «Mes amies, veez cy la vengence de Dieu »" et comptoit tout le fait et leur disoit : « Je souloye avoir beau corps bel et gent , se me disoit chascun pour moy plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye , je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les faisoie faire bien justes et estroites ; et aucunesfoiz le fruit qui estoit en moy en avoit ahan et péril, et tout ce faisoie pour en avoir la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons qui me disoient pour moy plaire : « Veez cy un bel corps de femme qui est » bien taillié d'estre amé d'un bon chevalier », lors tout le cuer me resjouissoit ; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse et plus con-
6o Le Livre
strainte que une pipe, ne je ne semble point celle qu
fut ; ne mes belles robes , que je avoye si chières qu(
je ne vouloye vestir aux dymenches ne aux bonnes fes
tes'pour Thonneur de Dieu, ne me auront jamais mes
lier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m':
monstre ma folie, qui espargnoye mes bonnes robe
auxfestes pourmoy cointoier devant les gens d'esta
pour avoir le los et le regart des gens. Sy vous prye
mes amies , que vous prengniez icy bon exemple.
Ainsy se complaignoit la dame malade , et fut bie
malade et enflée par l'espace de vij ans. Et après
quant Dieu eut veu sa contricion et sa repentance
si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dt
lors en avant moult humble envers Dieu, et donna ]
plus de ses bonnes robes pour Dieu, et se tint simpL
ment et ne eut pas le cuer au monde comme el
souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemp
comment Ton doit plus parer et vestir sa boni
robe aux dimenches et aux festes', pour honneur
amour de Dieu, qui tout donne, et pourlamourde
doulce mère el de ses sains, que l'on ne doit fai
pour les gens terriens, qui ne sont que boue et terr
pour avoir leur gràc« et leur los ne les regards d'eul
car celles qui le font par telz plaisances , je pen
qu'il dcsplaise à Dieu , et que il en prendra sa ve
gcnce en cest siècle ou en l'autre, sy comme il fist
la dame , comme vous avez ouy, et pour ce y a b
exemple à toutes bonnes femmes et bonnes damt
DU Chevalier de La Tour.
6i
mes-
wm\
De la suer saint Bernart. Chappitre XXVII».
n autre vous vueil dire après de ceste ma- tière. Il advint que saint Bernart, qui fui moult saint homme et noble et de hault lignaige, laissa toutes ses possessions et grans noblesses pour servir Dieu en abbaye ; et pour sa sainte vie il fut esleu en abbé. Si vestoit la baire et faisoit grans abstinences et esloit grant aumosnier aux povres. Si avoit une suer moult grant dame, qui le vint veoir à grant foyson de gens et moult noble- ment adournèe de riches robes et d'alour de perles et de précieuses pierres, et vint en cest estât devant son frère qui preudomme estoit, et quant le saint homme vit en cest grant arroy sa suer, sy se seigna et luy tourna le dos , et la dame eut grant honte et lui envoya sçavoir pourquoy il ne daignoyt parler à elle, et il lui manda que elle lui avoit fait grand pi- tié de l'avoir veue en tel ourgueil et desguisement et ainsi deffaite. Et lors elle osta ses riches robes et ri- ches atours et se arroya moult simplement, et il lui dist: « Belle suer, se je aime vostre corfiS, je doy par raison plus amer vostre ame; ne cuidiez vous pas qu'il ne desplaise à Dieu et à ses angelz de veoir tel bobant'et tel orgueil mettre à parer une telle charoin- gne, qui, après vij jours que Tame en sera hors, purra que créature ne le pourra sentir ne veoir sans grant
6o Le Livre
strainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut ; ne mes belles robes , que je avoye si chières que je ne vouloye vestir aux dymenches ne aux bonnes fes- tes]pour l'honneur de Dieu, ne me auront jamais mes- tier.Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m'a monstre ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes auxfestes pourmoy cointoier devant les gens d'estat pour avoir le los etleregart des gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple. » Ainsy se complaignoit la dame malade , et fut bien malade et enflée par l'espace de vij ans. Et après , quant Dieu eut veu sa contricion et sa repentance , si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes pour Dieu, et se tint simple- ment et ne eut pas le cuer au monde comme elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l'on doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes', pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l'amour de sa doulce mère et de ses sains, que l'on ne doit faire pour les gens terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grâce et leur los ne les regards d'eulx ; car celles qui le font par telz plaisances , je pense qu'il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa ven- gence en cest siècle ou en l'autre, sy comme il fist de la dame , comme vous avez ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames.
DU Chevalier de La Tour. 6i
De la suer saint Bernart. Chappitre XXVIK
n autre vous vueil dire après de ceste ma- tière. Il advint que saint Bernart, qui fut moult saint homme et noble et de hault lignaige, laissa toutes ses possessions et grans noblesses pour servir Dieu en abbaye ; et pour sa sainte vie il fut esleu en abbé. Si vestoit la haire et faisoit grans abstinences et esloit grant aumosnier aux povres. Si avoit une suer moult grant dame, qui le vint veoir à grant foyson de gens et moult noble- ment adournée de riches robes et d'alour de perles et de précieuses pierres, et vint en cest estât devant son frère qui preudomme estoit, et quant le saint homme vit en cest grant arroy sa suer, sy se soigna et luy tourna le dos , et la dame eut grant honte et lui envoya sçavoir pourquoy il ne daignoyt parler à elle , et il lui manda que elle lui avoit fait grand pi- tié de l'avoir veue en tel ourgueil et desguisement et ainsi deffaite. Et lors elle osta ses riches robes et ri- ches atours et se arroya moult simplement, et il lui dist: « Belle suer, se je aime vostre corps, je doy par raison plus amer vostre ame; ne cuidicz vous pas qu'il ne desplaise à Dieu et à ses angelz de veoir tel bobanl et tel orgueil mettre à parer une telle charoin- gne, qui, après vij jours que l'ame en sera hors, purra que créature ne le pourra sentir ne veoir sans grant
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horreur et abbominacion. Belle suer, que ne pensez- vous une fois de journée comment les povres meu- rent de froit et de faing là hors, que du x* de vostre cointerie et de voz noblesces feussent plus de xl per- sonnes ressaisiz et revestus contre le froit? » Lors lui dist le saint preudomme tant de bien et lui desclaira sy la folie du monde et les bonbans, et aussi le sau- vement de Tame, que la bonne dame ploura et de- puis fist vendre le plus de ses robes et de ses riches atours, et Targent donna pour Dieu, et prist simples vestemens et humbles atours , et mena sy sainte vie que elle eut la grâce de Dieu et du monde, c est-à- dire des saiges et des preudes gens , qui vault mieux que celles des folz. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l'en ne doit pas tant avoir le cuerau monde, ne mettre en ses cointises pour plaire aux folz et au monde, que Tenue départe à Dieu, qui tout donne et dont l'en puet acquerre son sauvement ; car il vault mieulx moins avoir de riches robes et d'atours que les povres gens n'en ayent leur part ; car qui met tout pour avoir la plaisance du monde , je suis certain que c'est folie et temptacion d'ennemy, et se doit l'en mieulx parer pour honneur et amour de Dieu, c'est aux dimanches et aux festes, en reve- rance et louange de luy et de ses sains, que pour la folle plaisance du monde, qui n'est que umbre et vent au regart de lui qui tout puet et tout donne, et tous diz durera sa gloire.
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De celles qui ne font que jengler aux esglises. Chappitre XXVIII".
n autre exemple vous diray de celle qui loquençoit et jengloit à Tesglise quant elles doivent ouir le divin office. Il est contenu es gestes de Athènes que un saint hermite estoit, preudons et de sainte vie. Si avoit en son her- mitage une chapelle de saint Jehan. Si y vindrent les chevaliers , les dames et damoiselles du pais en pele- rinaige, tant pour la feste comme pour la sainteté du preudomme. Si chanta Termite la grant messe, et, quant il se tourna après Teuvangille , si regarda les dames et damoiselles et plusieurs chevaliers et es- cuiers, quibourdoyentetjengloyentàlamesse etcon- seilloient les uns aux autres. Si regarda leur folle contenance, et vit à chascune oreille de homme etde femme un ennemy moult noir et moult orrible qui aussy se rioyent et jengloyent d'eulx et escripvoient les parolles que ils disoient. Ces ennemis sailloient sur leurs cornes, sur leurs riches atours et sur leurs cointises, aussi comme petiz oiselez, qui saillent de branche en branche. Sy se seigna li preudomme et se esmerveilla. Et quant il fut à son canon , aussy comme en la fin , il les ouy flater et parler , et rire et bourder. Sy fery sur le livre pour les faire taire , mais aucuns et aucunes y avoit qui se teurent point. Lors dist : « Beau sire Dieux, faictes les taire et faictes
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congnoistre leurs folies. Lors tous ceux qui se rioient et qui jengloient se prindrent à crier et à braire , hommes et femmes , comme gens demoniacles , et soufroient si grant doulour que c'estoit piteuse chose à ouïr. Et quant la messe fu chantée, le saint hermite leur dit comment il avoit veu les ennemis d enfer eulx rire des mauvaises contenances quilz faisoient à la messe , et après leur dist le grant péril où ilz cheoyent de parler et de y bourder, et le grant pc- chié où ilz entroient , comme à la messe et ou ser- vice de Dieu nulz et nulle n'y doit venir fors pour le ouïr humblement et dévotement et pour adourer et prier Dieu.'Et après leur dist comment il veoit les en- nemis saillir et saulteler sur leurs cornes et sur les attours de plusieurs femmes , c'estoit à celles qui le- noient parolles et contens aux compaignons et à cel- les qui pensoient plus en amourettes et aux deliz du monde que à Dieu, pour plaire et avoir les resgars des musars. Sur celles y veoit les ennemis espin- guer ; maiz sur celles qui disoient leurs heures et estoient en leur devocion , il n'y estoit pas , com- bien que il y en avoit d'assez cointes et bien parées ; car il tient le plus au cuer. Et après leur dist que celles qui se cointissoient pour mieulx estre regardées et y prenoient plus grans plaisances que au service de Dieu , donnoient grant esbat à l'ennemy. Après si advint que ceulx et celles qui cryoient et estoient tourmen- tez, que les