BINDING LIST AU G 1 5 1923>

LA REVUE DE PARIS

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LA

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REVUE DE PARIS

VINGT-NEUVIÈME ANNEE

TOME SIXIÈME

Novembre- Décembre 1922

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PARIS

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS

85"*, FAUBOURG SAINT-HONORé, 85''"

1922

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SOUVENIRS

DE

LA PRINCESSE DE METTERNIGH*

ALEXANDRE DUMAS PÈRE ET ALEXANDRE DUMAS FILS

Paris, 1868.

On disait d'Alexandre Dumas père qu'il était « une force de la nature ^ ». Pour moi il représentait une force imagi- native comme de longtemps on n'en rencontrera plus. Nous fîmes sa connaissance à Paris et cela par l'entremise de sa fille, madame Olinde Petel, laquelle, séparée de son mari, se faisait appeler Marie-Alexandre Dumas. Madame Marie Dumas, à qui son mari avait rendu la vie commune impos- sible, s'était yue un jour lasse des difficultés qu'elle avait à subir, et avait demandé à son père de la reprendre chez lui, ce qu'il accepta avec bonheur. Elle menait son ménage, et c'est certainement à elle que le grand romancier a de ne pas finir son existence dans la misère, car étant d'une géné- rosité sans bornes, il dépensait sans compter, et surtout il donnait sans s'inquiéter s'il lui resterait de quoi vivre.

Madame Marie Dumas était dans la haute piété, et s'occu- pait exclusivement de bonnes œuvres. C'est en venant demander notre secours pour une de ces œuvres que nous nous sommes connus. Elle venait à partir de ce moment nous voir souvent, C'était une femme fort intelligente, très lettrée, et qui avait hérité non seulement de l'intelligence, mais aussi de la bonté de cœur paternelle. Elle adorait son père qui le lui rendait,

1. Voir la Revue de Paris des 15 octobre.

2. Mot du grand historien Michelet.

1" Novembre 1922.

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Un jour que je lui demandais des nouvelles de celui-ci et qu'elle me répondait qu'il allait bien, mais qu'à son grand regret il vivait trop retiré du monde, ce qui ne lui valait rien, je lui dis que je le regrettais doublement, puisque, ainsi, je resterais privée du plaisir de faire sa connaissance, et que, comme bien elle pouvait penser, rien ne m'aurait intéressée davantage que de me rencontrer avec l'auteur des Trois Mousquetaires. Elles ne répondit rien. Le lendemain, je reçus une lettre de madame Marie Dumas ainsi conçue : « J'ai fait part à mon père du désir que vous avez si aimablement exprimé. Il sera heureux de vous remercier de vive voix, au jour et à l'heure que vous voudrez bien lui indiquer, des bontés que vous avez pour sa fille... »

Nous convînes, mon mari et moi, d'inviter Alexandre Dumas et sa fille à dîner pour un des jours suivants. L'invitation fut acceptée, et ils firent leur entrée chez nous sans tambour ni trompette, c'est-à-dire sans que personne d'autre fût invité. Seuls ces messieurs de l'ambassade étaient présents, puisqu'ils dînaient régulièrement chez nous.

Le père Dumas était énorme et avait l'air d'un mulâtre, sans cependant qu'il eût la peau noire! Ses cheveux étaient crépus comme ceux des nègres. Il faisait l'impression d'un bon gros homme tout rond, sans prétention, plutôt fami- lier, quoique sa familiarité aurait presque pu passer pour de l'aisance, car elle n'était pas vulgaire. De suite il trouvait le mot aimable, mais sans que celui-ci donnât l'impression d'être une phrase. Bref, il nous plut de prime abord. On se mit à table et Dumas parla d'abondance. Jamais je n'ai entendu quelqu'un s'exprimer plus facilement que lui. Il touchait à tous les sujets et semblait tout savoir. On aurait dit qu'il avait traversé la Mer Rouge avec Pharaon, qu'il avait été avec Scipion fonder Carthage, qu'avec Jules César il avait fait l'invasion dans les Gaules, qu'il avait intimement connu Charles-Quint, qu'il avait beaucoup fréquenté la cour des Médicis, qu'il connaissait le secret du poison des Borgia, qu'il avait passé sa vie auprès de Louis XIV à Versailles, qu'il était le confident de madame de Pompadour, qu'il fai- sait la partie de la reine Marie-Antoinette avec le comte de Provence, le comte d'Artois, et le comte de Fersen, que Char-

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lotte Corday lui avait confié son projet d'assassinat, et qu'il avait assisté à côté de Napoléon à toutes ses batailles. Il était universel et racontait, en mentant comme un romancier qu'il était, de la façon la plus charmante et la plus attachante qu'on puisse imaginer. On écoutait bouche béante et il aurait parlé ainsi des journées entières, que l'on ne s'en serait pas plaint. Il mangeait, et Dieu sait de quel bon appétit, il buvait sec, il causait, il gesticulait, il riait, tandis que nous autres nous n'arrivions même pas à l'écouter et à l'admirer tout en mangeant. Il se répandait comme un torrent.

En sortant de table, pendant que Dumas prenait son café, mon mari s'approcha de moi, et me glissa tout bas à l'oreille ces mots : « Tu es distancée! En voilà un qui te rend des points, pour ce qui est de tenir le de la conversation! »

En efïet, il m'écrasait. Je suis un bonnet de nuit en com- paraison de ce qu'était le père Dumas. Je le répète, rien, rien, rien au monde ne peut donner approximativement une idée de la verve inouïe de cet homme extraordinaire.

Le café pris, on s'assit, et je demandai à Dumas s'il était en train d'écrire un nouveau roman. Il me dit : « Je ne l'écris pas encore, mais je tiens le sujet et je vais m'y mettre un de ces jours. Et quel en serale titre? Création et Rédemp- tion. » Madame Marie Dumas semblait très étonnée de ce que son père venait de dire. « Mais, cher père, s'écria-t-elle, tu ne m'as rien dit encore de ce livre que tu vas faire. Que c'est vilain à toi d'être aussi cachottier! Eh bien! mon enfant, répliqua Dumas, si le prince et la princesse m'y autorisent, je vais leur raconter mon prochain roman, et tu en auras la primeur ici, de façon qu'il te rappelera toujours la soirée que nous venons de passer ici. » Et voilà Dumas qui commence exactement comme lorsqu'on fait la lecture d'un livre : « Par une froide matinée de décembre... », sans faire d'exposé, sans nous indiquer les personnages. Il allait et il allait. On eût dit qu'il lisait! Jamais il ne se trompait de mot, jamais il ne se reprenait. Les intonations étaient appropriées aux per- sonnes qui parlaient. C'était une lecture faite par cœur, et cela, par le meilleur lecteur qu'on ait jamais entendu, et en même temps une histoire racontée par un conteur comme on n'en trouve pas! Cette impression restera gravée d'une

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façon ineffaçable dans ma mémoire. Comment Dumas pou- vait-il se rappeler tous ces événements qui se passaient dans ce roman aux mille complications, comment retrouvait-il ces personnages nombreux, comment sortait-il de ces situa- tions embrouillées, comment arrivait-il au dénouement sans patauger, ceci restera toujours inexplicable pour moi... Il fumait pendant qu'il contait et il faisait parfois des gestes avec ses belles mains, dont il était très fier, comme s'il vou- lait préciser telle ou telle chose et enfin, quand sa voix se tut, nous ne pûmes nous empêcher de nous écrier : « Bravo ! » d'ensemble, de l'entourer, de le féUciter et de lui dire qu'il était le premier conteur du monde, et décidément le plus grand romancier des temps modernes. Il avait parlé sans interruption deux heures et demie, sans avoir une seule fois cherché son mot ! ! !

Je le remerciai avec enthousiasme. Mon mari lui demanda : « Eh bien! monsieur Dumas, quand paraîtra Création et Rédemption'^ Mon Dieu! prince, répondit celui-ci en sou- riant, peut-être jamais, car j'ai fait le roman ce soir en l'hon- neur de la princesse, et, en le commençant, je n'en savais pas le premier mot. J'inventais à mesure que j'avançais, mais je vous avouerai qu'à un moment donné j'y avais fourré tant de monde que je crois bien en avoir oublié sur mon che- min. Eh bien! ils sont morts à l'heure qu'il est! »

Madame Marie Dumas, qui en voulait un peu à son père de lui avoir caché son projet littéraire, vu que d'habitude il lui faisait toujours part de ceux-ci, alla vers lui et, loin de s'étonner de son esprit inventif et de son imagination, lui dit : « C'était bien joli ce que tu as fait aujourd'hui », et, se tournant vers nous, elle ajouta : « J'aime beaucoup quand mon père improvise. Quelquefois, lorsque nous sommes seuls en tête à tête le soir, il se met à raconter, et je trouve regret:.able qu'il n'y ait pas de sténographe auprès de nous pour noter les ravissantes choses qu'il me raconte! »

Le père Dumas, à la suite de cette première visite, vint souvent chez nous et, lors de nos grandes réceptions du jeudi à l'ambassade, quand le gros des invités était parti, il se mettait à raconter et charmait tout son auditoire par sa faconde intarissable et la grâce qu'il savait mettre dans tous

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ses récits. Lorsque ma fille Clémentine naquit, il m'adressa un quatrain charmant que je joins à ce récit :

Je vois des vengeances étranges Au ciel contre vous s'amasser : Si vous lui prenez tous ses anges, Dieu finira par se lasser !

Biarritz, 5 juillet 1870.

A vos pieds :

ALEX. DUMAS

On le trouvera d'ailleurs dans une grande collection auto- graphe, comme aussi quelques lettres de lui, écrites de cette merveilleuse écriture dont il aimait à être loué. Quand il mourut, on trouva dans un codicille de son testament un legs qu'il m'avait fait par les mots suivants : « Je lègue à madame la princesse de Metternich, en témoignage de mon admiiation et de mon respectueux attachement, mon beau saphir, et je la prie de le conserver en souvenir d'un vieux romancier qui l'aimait beaucoup. »

J'ai fait monter ce saphir en bracelet sur un simple cercle en or. Mon mari, en revanche, recevait le bureau de Dumas avec le fauteuil. La planche du bureau est toute recouverte d'écriture. Il se trouve, ainsi que le fauteuil, au musée de famille, au château de Kônigswart, en Bohême.

Quant à Alexandre Dumas fils, je le rencontrai aux Tui- leries, où il se fit présenter à moi, et, comme il sortait beau" coup, je le vis souvent dans le monde et aussi chez nous â l'ambassade. Sans ressembler à son père, il avait, après toutj pour ceux qui les connaissaient tous deux, un certain air de famille, et les cheveux crépus d'un blond tirant sur le roux rappelaient la descendance du sang noir. La grand'mère du vieux Dumas était une mulâtresse et son maître, le marquis Davy de la Pailleterie, l'avait épousée. Le vrai nom des Dumas était celui de Davy de la Pailleterie, et le père de l'auteur d'Antony avait quitté pendant la grande Révolution le titre et le nom pour prendre celui de Dumas, que son fils et son petit-fils ont rendu célèbre plus tard.

Le fils Dumas était tout l'opposé de son père. Autant celui-ci était bonhomme et avait le cœur sur la main, autant celui-là était froid à prime abord, et profondément cynique. Comme esprit, certes, ils n'avaient rien à s'envier, mais le

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pôle Nord et le pôle Sud ne sont pas plus éloignés l'un de l'autre que ne l'étaient leurs caractères, leurs appréciations, leurs façons de voir et leur manière de s'énoncer. Le père confiant, très en dehors, très beau parleur, le fils méfiant, renfermé et ne causant volontiers que lorsque le milieu dans lequel il se trouvait lui convenait de toute façon. Alors évi- demment il surpassait quelquefois le père par ses traits, mais il eût été incapable de raconter avec la verve de celui-ci. Le vieux Dumas voyait le monde en beau et en bon, il ne voyait que le côté noble des hommes et des choses, les femmes étaient pour lui des déesses, les hommes de preux chevaliers, tandis que le fils voyait le monde plus laid encore qu'il ne l'est réellement, qu'il s'acharnait à découvrir sous toute action un mobile bas, que les femmes lui semblaient dénuées de toute élévation de sentiments, et qu'il avait pour le genre humain en général un profond mépris. On s'attachait au père de confiance, on était sur ses gardes avec le fils, de crainte d'être mal jugé par luil

Ainsi qu'on avait dit que le père Dumas avait été comme « une force de la nature », on a prétendu, dans un discours récent, que Dumas fils fut « la conscience de la nature »! Il creusait à plaisir dans le cœur humain et n'en retirait que des déchets. Son père n'y trouvait en revanche que de l'or pur.

Pour ma part, je préférerai toujours les illusions de l'un aux désenchantements de l'autre. Alexandre Dumas fils pro- fessait une grande admiration pour son père, comme aussi le père ne parlait qu'avec enthousiame du talent d'écrivain et de l'esprit de son fils. Ce dernier, malgré la très vive affec- tion qu'il portait à l'auteur de ses jours, s'amusait cependant de temps à autre de se moquer légèrement de lui.

Ainsi, un jour qu'on parlait de vanité, il ne put s'empêcher de dire : « Tenez, mon père, par exemple, est si vaniteux qu'il monterait sur son propre siège pour faire croire aux gens qu'il a un nègre! » Le propos n'est guère respectueux.

Il m'a dit une fois, alors que nous parlions de son père, et que je lui disais « qu'à mon avis celui-ci n'avait pas au même degré que lui l'esprit de repartie », qu'au contraire il en avait tout autant, et peut-être même plus que lui, et me conta la chose suivante :

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Ils voyageaient tous deux en Suisse. Arrivés à Lucerne, ils allaient se mettre au lit, lorsque le vieux Dumas s'aperçut qu'ils avaient oublié leur sac 'de voyage à l'hôtel du Righi d'où ils venaient, et il s'écria : « Voilà que nous avons laissé ce diable de sac là-haut, sommes-nous bêtes! » Alexandre lui dit : « Tu n'es pas gentil, tu ferais mieux de parler au singu- lier! » Et le père de répondre : « Volontiers! es-tu bête! » » Vous voyez bien, ajouta-t-il en riant, que mon père avait la repartie prompte! » Et un jour qu'une des admiratrices passionnées lui demanda la faveur de lui dire des vers qu'elle avait faits en son honneur et qu'installé dans son grand fau- teuil il se préparait à écouter, la dame commença très émue en balbutiant : « Oh! Alexandre dont le nom bril... » Dumas l'interrompit en lui disant : « Ne louez pas ce que vous ne connaissez pas! »

Je reprochais à Dumas fils, dans une de ces causeries, de ravaler sans cesse le genre humain dans ses écrits lorsqu'il me dit : « Mais notre tâche à nous autres consiste à dire ce qui est, et non pas à décrire et à raconter ce qui devrait être ! » Je lui répondis : « Mon Dieu, monsieur, il y a dans la vie, comme dans la nature, des jours de pluie et des jours de soleil. Vous préférez vous promener par des temps de boue, tandis que moi je préfère les temps de soleil! » Il se tut un instant et me dit : « C'est que chez nous, probablement, il pleut toujours! C'est en quoi vous vous trompez, per- mettez-moi de vous le dire, répliquai-je vivement, vous tendez à le faire croire au monde entier, et je puis vous assurer qu'il y a mille fois plus de braves gens et de femmes honnêtes en France que vous ne le supposez, et même que vous ne vous en doutez ! »

Nous discutions souvent ensemble de la sorte, et loin de m'en vouloir de mes emportements, il finissait par me donner raison. Lors de l'exposition de la Musique et du Théâtre à Vienne, Dumas fils m'a écrit une lettre charmante et m'a envoyé dans une ravissante reliure la fameuse Visite de noces, pièce qui fut jouée par Aimée Desclée avec tant de succès.

Il a fait joindre deux autographes à la reliure, la lettre qu'il avait écrite à l'artiste ainsi que la réponse de celle-ci.

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LES GRANDS BALS DE COUR

LES LUNDIS DE l'iMPÉRATRICE. BALS COSTUMÉS ET MASQUÉS. LES REDOUTES A l' AMBASSADE. LE BAL DE l' AMBASSADE EN 1867.

Paris, 1860 à 1870.

Il y avait régulièrement deux grands bals de cour aux Tuileries durant le Carnaval et même quelquefois trois. Ceux-ci étaient donnés dans la grande salle des Maréchaux, qui tenait le milieu du' palais des Tuileries et qui était ainsi dénommée parce qu'elle se trouvait ornée des portraits de tous les maréchaux du temps du premier Empire. Elle était haute et vaste. L'orchestre se trouvait placé en haut sur une galerie. Sur une grande estrade, au-dessous, figuraient les deux fauteuils réservés à l'empereur et à l'impératrice, puis trois chaises pour les princesses Clotilde et Mathilde, ainsi que pour le prince Napoléon. Sur une marche à droite, il y avait les places des ambassadrices, et, sur une marche à gauche, celles destinées aux membres de la famille civile de l'empereur, tels que les Murât et les Bonaparte.

On avait invité pour neuf heures, et à l'heure précise le corps diplomatique arrivait pour se réunir dans la salle du trône Leurs Majestés tenaient le cercle avant d'entrer dans la salle de bal. Vers 9 h. 15, la porte donnant dans la galerie de Diane, précédant la salle du trône, s'ouvrait et un huissier annonçait à très haute voix : « L'empereur. » L'impératrice, à gauche de Sa Majesté et un peu en arrière s'arrêtait alors et faisait trois grandes révérences, puis elle commençait par les ambassadrices, tandis que l'empereur parlait aux ambassadeurs. Ce cercle durait à peu près vingt minutes, puis les souverains se donnaient le bras et, suivis de tout le corps diplomatique, traversaient les salons pour se rendre à la salle des Maréchaux leur entrée était saluée par une marche solennelle. Du haut de l'estrade, l'impératrice faisait encore trois grandes révérences à l'assemblée et le bal s'ouvrait par une valse. Vers 11 heures, la cour se rendait au souper, lequel était servi en buffet à la galerie de Diane et à minuit on se retirait heureux de voir cette corvée officielle terminée. Je n'ai pas besoin de dire

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que tons ces messieurs étaient en grand uniforme. J'ajouterai seulement qu'ils portaient tous la culotte courte avec les bas de soie et les escarpins, comme on le fait à la cour d'Angle- terre, ce qui donne très grand air à une réunion : j'ai toujours regretté que cet usage n'ait pas été introduit à la cour d'Autriche.

Il n'y a pas grand' chose à dire de ces grands bals dont le coup d'œil était évidemment très beau, mais qui dépassaient en ennui, à mes yeux du moins, tout ce qu'on pouvait ima- giner. Les ambassadrices étaient clouées sur leur estrade, et comme j'étais jeune à cette époque, l'obhgation de ne pas bouger et de ne pouvoir causer avec personne, excepté avec mes collègues, me semblait extrêmement pénible.

Tout autres étaient ce qu'on appelait les lundis de l'impé- ratrice, où l'on dansait et s'amusait beaucoup. Donc, tous les lundis, on se réunissait aux Tuileries, et le bal avait heu dans le grand salon bleu qui précédait la salle des Maréchaux. Les petits appartements privés de l'impératrice étaient ouverts alors, excepté son beau cabinet de travail. A 9 h. 30, il fallait être rendu au palais, et dès que tout le monde était arrivé Leurs Majestés apparaissaient.

Il était d'habitude que l'impératrice adressât d'abord la parole aux ambassadrices qui se tenaient près de la porte par laquelle elle faisait son entrée. Un soir cependant, je ne sais ce qui lui prit, et, au heu de venir vers nous, elle se tourna vers quelques étrangères nouvellement débarquées et nous laissa en plan! Puis elle continua à causer avec un tas d'autres personnes et ne songeait plus à. nous qui atten- dions là, la bouche en cœur. Impatiente, je me tournai vers lady Cowley et la baronne de Budberg en leur disant : « S'il vous convient de rester à attendre que l'impératrice ait fini de causer avec tout ce monde, attendez! Quant à moi, je n'admets pas que, coram publico, on nous traite de cette façon, et je vais m'installer dans le salon à côté. Lorsque l'impératrice aura envie de me parler, elle me fera appeler ou bien elle viendra me trouver », et je m'en allai!...

Ces dames voulurent me retenir, mais je restai sourde à leurs instances et Je partis. Au bout d'une heure à peu près, je vis paraître l'impératrice qui me cherchait et qui vint

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à moi en me disant : « Vous avez quitté le cercle, pourquoi donc? Madame, répondis-je, je sais bien que le bal d'aujour- d'hui n'est pas une fête officielle, mais alors pourquoi le grand'maître des cérémonies nous place-t-il officiellement à côté de la porte d'entrée de Votre Majesté, si ce n'est pas parce que l'impératrice est censée nous parler avant les autres femmes? Si je n'étais que la princesse de Metternich, je ne m'en offusquerais pas, mais je suis l'ambassadrice d'Autriche, on me place comme telle et je crois qu'il est du devoir de Votre Majesté de tenir compte de cette situation. » L'impératrice, bonne comme toujours, me répondit : « Vous avez raison, j'ai eu tort, je ne sais quelle idée m'a passé par la tête. J'espère que vous n'êtes plus fâchée! Comment donc, répliquai-je, j'ai à faire des excuses à Votre Majesté, je la supplie de faire valoir la seule que je me permette de croire acceptable : j'ai défendu une situation qui n'est pas la mienne. »

Et gentiment, affectueusement, comme elle seule savait l'être, elle me tendit la main en disant avec son charmant sourire : « Je ne le ferai plusl... »

C'est à un de ces bals que je vis pour la première fois la célèbre comtesse Castiglione, cette merveilleuse beauté qui avait, à ce qu'on se disait, obtenu les faveurs de Napoléon III et qui, avec une insolence inouïe, faisait son entrée au bal vers minuit, alors qu'il fallait être rendu aux Tuileries à 9 h. 30.

J'avoue être restée pétrifiée devant ce miracle de beauté! Elle était vêtue d'une robe en tulle blanc recouverte de grosses roses à longues tiges, et ne portait comme coiffure que ses admirables cheveux tournés en grosses tresses sur sa tête et formant diadème. Sa taille était celle d'une nymphe. Son cou, ses épaules, ses bras, ses mains elle n'avait pas mis ses gants qu'elle tenait à la main semblaient sculptés dans du marbre rose! Le décolletage, quoique excessif, ne parais- sait pas indécent, tant cette superbe créature ressemblait à une statue antique! La figure était à l'avenant. Un ovale déUcieux, un teint d'une fraîcheur incomparable, les yeux vert foncé et tout veloutés, surmontés de sourcils qu'on aurait cru être tracés par le pinceau d'un miniaturiste, un petit nez à la Roxelane, mutin et cependant d'une régularité

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absolue, des dents de perles. En un mot, Vénus descendue de r Olympe 1 Jamais je n'ai vu beauté pareille, jamais je n'en reverrai plus comme celle-là!

La perfection n'étant, hélas! pas de ce monde, il manquait à la comtesse Castiglione une chose essentielle, et cette chose était le charme! Elle semblait tellement imbue de sa triom- phante beauté, elle en était si uniquement occupée, qu'au bout de quelques instants, après qu'on l'avait bien dévisagée, elle vous donnait sur les nerfs. Pas un mouvement, pas un geste, rien qui ne fût étudié ! Si elle avait été simple et natu- relle, elle aurait bouleversé le monde, car je crois qu'elle aurait subjugué l'univers entier, tandis qu'on allait la regarder et l'admirer et qu'on la quittait écœuré de tant de pose et de tant de vanité. Excepté l'empereur, je ne sache personne qui lui ait voué une admiration particulière. Fort peu aimable pour les femmes, madame de Castiglione ne parlait qu'aux hommes. Je n'ai pas fait sa connaissance, elle n'ayant pas songé à se faire présenter à moi. On lui demandait un jour si elle ne dansait pas, à quoi elle répondit : « Danser? pour devenir rouge et laide comme toutes ces femmes que nous voyons devant nous, certes non! » Ce propos, qui fut colporté, n'a pas contribué à lui conciher les sympathies féminines. On m'a raconté qu'un soir, à un bal donné à Saint- Cloud, elle arriva poudrée à blanc d'une moitié de la tête et coiffée en bandeaux plats de l'autre moitié. Le côté poudré était surmonté d'énormes plumes bleu ciel, jamais on ne l'avait vue plus belle, cette coiffure étrange lui seyait à ravir. Le lendemain, elle vint, à un bal donné à Paris, vêtue d'une simple robe de mousseline blanche et coiffée en bandeaux sans aucun bijou! Les personnes qui l'avaient vue la veille dans cet accoutrement étrange m'ont assuré qu'elle était peut- être plus belle encore dans cette simplicité exagérée.

Il y avait d'ailleurs de bien johes femmes, à cette époque, à la cour et je ne citerai que la comtesse de Mercy-Argenteau, née de Caraman-Chimay, grande, élancée, ayant un port de reine, superbe en un mot; mon amie madame de Pourtalès, née de Bussierre, idéalement jolie, fine et gracieuse; madame de Galliffet, née Laffitte, ravissante avec ses cheveux à teinte rousse, ses yeux étranges, dont l'un était vert et l'autre cou-

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leur de châtaigne, et ses dents merveilleuses qui éclairaient toute sa figure; madame Léopold Lebon, née Genzano, extrêmement gracieuse; madame Waiewska, née Ricci; la marquise de Cadore, née de Bonneval, à l'air si distingué; teiks que la maréchale Canrobert, madame de Bourgoing. née Dolfus, son amie, la petite marquise de Las Marismas, la maréchale de Malakofî *, née Sophie VaUera délia Paniega, une cousine de l'impératrice et enfin aussi la duchesse d'Albc, sœur de Sa Majesté, qui ne venait que rarement à Paris il est vrai, madame Alphonse de Rothschild et tant d'autres encore 1

L'impératrice faisait quelquefois un tour de valse dans les premiers temps. Après la mort de la duchesse d'Albe, elle n'a plus dansé!,..

Nous avons eu aussi, aux Tuileries plusieurs bals costumés qui étaient charmants. Les hommes, n'aimant pas à se cos- tumer, étaient autorisés à venir en manteau vénitien, une espèce de manteau court attaché par une cordelière au cou et dont la couleur variait suivant le goût de chacun. Mon mari en avait un en moire rouge bordé de velours noir et un mauve, les diplomates et les gros bonnets se refusant absolu- ment à tout costume. L'empereur, bien entendu, ne portait lui aussi que le manteau vénitien. Il fallait venir à la cour en toute occasion, même lorsqu'on n'était pas en uniforme, c'est-à-dire pour les réunions du soir, -avec l'habit noir, la culotte courte et bas de soie noirs. Quant à moi, je me souviens avoir eu une fois un costume de diable noir fort joli. Il était tout brodé d'argent et véritablement cons- tellé de diamants. J'avais fait monter par Baptiste de petites cornes en diamants. Une autre fois, je portais un costume Louis XV jaune, tout enguirlandé de roses pompon retenues par des glands d'argent. Je portais comme coiffure un cha- peau de crêpe jaune surmonté de plumes jaunes. On a trouvé ce costume, un chef-d'œuvre de Worth, comme celui du diable noir, fort réussi, Le costume Louis XV avait été copié d'après un portrait du temps.

L'impératrice apparut à un de ces bals, costumée en doga- resse, et elle était vraiment d'une beauté éblouissante. La petite calotte ou, pour mieux dire, le bonnet de dogaresse,

1. Femme du maréchal Pélissier créé par Napoléon IIÎ dnc de Malakoff.

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qui rappelle le bonnet phrygien, lui allait divinement. Je ne pouvais détacher mes yeux d'elle.

C'est encore à l'une de ces fêtes que madame de Castiglione fit son apparition en Salammbô, costume composé par elle d'après la description de cette héroïne du roman de Flaubert, qui faisait sensation à ce moment-là. Qu'on juge de notre étonnement en découvrant que la dame en question avait les pieds nus, ou du moins recouverts d'un maillot de soie tellement fm que c'était tout comme! Mais ce qui était plus surprenant encore, c'est que la tunique en velours noir qu'elle portait était fendue jusqu'à la taille et qu'à certains mouvements elle s'entr'ouvrait et laissait voir la jambe du haut en bas! Eh bien! Malgré notre indignation, je dois avouer que la beauté sculpturale de celle qui se montrait ainsi était si complète, que cette tenue n'avait rien d'indécent! On eût dit une statue animée ! Ses magnifiques cheveux ruisse- laient sur ses épaules et descendaient jusqu'aux genoux. Ses bras, ornés de bracelets représentant des serpents en or, étaient nus jusqu'à l'épaule, et les doigts de pied étaient cou- verts de bagues ! Jamais on n'a vu apparition plus curieuse, plus fantastique ni plus renversante ! Mais quelle incroyable beauté !

Autant ces bals étaient amusants et présentaient un aspect unique comme luxe et comme élégance, autant Leurs Majestés préféraient cependant les bals costumés dans les ministères et aux ambassades, le masque était admis, c'est-à-dire les dominos se mêlaient aux costumes. L'animation y était bien plus grande. Je citerai seulement, avant de parler de ces fêtes-là, le grand bal donné par l'impératrice au palais d'Albe, un déhcieux hôtel entre cour et jardin qu'elle possé- dait aux Champs-Elysées, à peu près se trouve actuelle- ment la rue Pierre-Charron et où, pendant leurs séjours à Paris, la comtesse de Montijo et la duchesse d'Albe habitaient. L'impératrice avait fait construire une grande salle admi- rablement décorée du côté du jardin, et nous avons eu la plus jolie fête du monde. L'empereur et l'impératrice y assistaient en dominos. Je figurais dans le quadrille des quatre éléments; j'étais dans le groupe de l'air. La terre, c'est-à-dire les femmes qui étaient de ce groupe (nous étions quatre par quatre), portaient comme bijoux rien que des

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émeraudes et des diamants; le feu, rien que des rubis et des diamants, et l'air, des turquoises et des diamants. Nous nous étions prêté mutuellement les bijoux. N'ayant pas de tur- quoises, j'avais celles de la princesse Lise Troubetzkoï, qui étaient splendides. Le quadrille eut beaucoup de succès.

Les plus beaux bals costumés et masqués eurent lieu au ministère des Affaires étrangères chez le comte Walewski, au ministère de la Marine chez le marquis de Chasseloup-Laubat, à la présidence du Corps législatif chez le duc de Morny, chez le grand écuyer de l'empereur, le général Fleury, chez le ministre de la maison de l'empereur, M. Rouher, et enfin chez nous, à l'ambassade. Puis il y en eut d'autres chez des particuHers, comme chez le duc de Bisaccia (aujourd'hui duc de Doudeauville), chez le comte de Montgomery et chez le prince de Sagan.

Leurs Majestés n'allaient que dans les ministères et nous firent l'honneur de venir aussi chez nous. Au bal de la Marine, il y eut une entrée qui fit grand effet. On représentait les cinq parties du monde et le coup d'œil de ce magnifique cortège était absolument grandiose. J'ai rarement vu un étalage de plus beaux costumes portés par de plus jolies femmes. La marquise de Chasseloup-Laubat, qui était exces- sivement jolie, fut très admirée dans un costume indien. On la portait dans un palanquin surmonté de plumes de paon gigantesques, et tous ceux qui l'entouraient portaient des ajustements superbes. Madame Bartholoni, en reine africaine traînée dans une espèce de char doré et tout fleuri, triomphait également ce même soir. Deux mille invitations avaient été lancées, et on n'imagine pas la variété inouie des costumes. J'avais choisi le domino et je me suis amusée à intriguer de minuit jusqu'à six heures du matin, en imitant la duchesse de Persigny qui avait un zézaiement tout particulier, que j'avais bien attrapé; vers la fin du bal, un tas des messsieurs qui causaient et riaient avec moi crurent si bien que j'étais madame de Persigny que, lorsque je voulus m'en aller, M. de La Redorte, me proposa d'appeler mes gens en me disant : « Madame la duchesse, l'heure de vous démas- quer est venue, nous vous avons tous reconnue depuis long- temps I » Je protestai énergiquement en assurant ces messieurs

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qu'ils ne me reconnaissaient pas, mais ma protestation fut accueillie par des rires homériques. M. de La Redorte me dit : « Vous n'êtes pas arrivée à changer votre charmant petit zézaiement... » Je l'interrompis en lui affirmant que je ne zézayais pas le moins du monde et en le priant de dire mon nom s'il le savait vraiment si bien! Nouveaux éclats de rire, et tous de se placer devant moi en scandant : « La du-ches-se de Per-si-gny! » A peine ce nom avait-il été prononcé que tranquillement j'enlevai mon loup. Décrire la stupeur, je dirai plus, l'efîroi de ces messieurs est chose impossible. Ils étaient tellement sûrs de leur affaire qu'ils se seraient fait hacher en morceaux plutôt que d'admettre qu'ils s'étaient trompés sur l'identité de la personne.

Le bal de la présidence était d'une élégance extrême. La jeune duchesse de Morny (née princesse Troubetzkoï) était dans tout l'éclat de la beauté blonde de ses vingt-cinq ans. Quoique d'une maigreur extrême, elle plaisait par la finesse et la grande distinction de sa personne. Elle portait un cos- tume de fantaisie qui représentait l'étoile du matin. Vêtue d'une tunique blanche, lamée d'argent, avec une grande étoile en diamants au milieu de la tête, cela aurait pu passer pour une robe de bal un peu extraordinaire. Mais la sensation de la soirée fut causée par l'entrée de la belle madame Ernest Feydeau, la femme du célèbre romancier, en Louis XIV enfant. C'était une merveille. En costume de satin blanc recouvert de broderies d'or et coiffée d'un grand chapeau blanc orné de plumes blanches, elle m'a laissé le souvenir d'un éblouissement de beauté. Comme, à l'époque du grand roi, le costume masculin se composait d'une petite jupe à gros plis allant jusqu'aux genoux et d'un petit collet attaché aux épaules, la tenue n'avait rien d'inconvenant. On ne pouvait rien imaginer de plus séduisant, aussi fut-on unanime à lui décerner la palme du succès.

L'empereur, au lieu du domino noir traditionnel, avait choisi le costume de Bédouin, avec le burnous et le turban en laine blanche. Avec cela il portait un masque. On le recon- naissait aisément à sa démarche, mais il ne fallait pas faire semblant de le reconnaître. Il portait dans son ceinturon un poignard richement orné de pierres en imitation.

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Venant me parler, il me demanda si je n'avais pas peur d'un homme armé jusqu'aux dents. Je lui répondis que sa vue me faisait trembler en effet, et que le seul moyen de me rassurer était de me donner son magnifique poignard. « Que veux-tu en faire? J'en démonterai les pierres pour en faire de beaux bijoux que je pourrai porter 1 Sais-tu que chaque pierre vaut un million? Allons donc! m'écriai-je, un pauvre Bédouin comme toi! tu aurais vendu depuis longtemps ces pierres, si chacune valait un million. Tu rentreras chez toi, et demain matin, à ton réveil, tu m'enverras ton poignard. Je n'en ferai pas faire de bijou pour moi, mais je le conser- verai en souvenir de toi dans un musée qu'a mon mari en Bohême, dans un château qui s'appelle Kônigswart! » Le lendemain matin, on vint m' apporter un petit paquet bien ficelé, qui contenait le poignard en question, avec un bout de papier sur lequel se trouvaient écrits ces mots tracés par, la main de l'empereur : « De la part du pauvre Bédouin. »

A ce même bal, on vit M. de L..., un horrible fat que tout le monde avait en grippe, et cela avec raison, apparaître costumé en Fils de la nuitl Le costume était magnifique, mais l'individu qui le portait fort ridicule. Il avait imaginé de faire faire un pantalon bouffant en satin bleu saphir ruisse- lant de broderies d'argent et recouvert, ainsi que la veste, d'un voile en tulle bleu constellé de diamants et surmonté d'un superbe croissant également en diamants! On faisait haie sur son passage, et on se moquait ouvertement de ce malheureux, qui paraissait ne pas s'en apercevoir, mais au contraire croire qu'il n'inspirait qu'admiration et envie. Il était fort beau garçon et n'admettait pas qu'on pût rire de lui.

Les jeudis de la mi-carême, nous donnions régulièrement une redoute à l'ambassade et je dois à la vérité de dire que ce genre de réunions eut le plus grand succès. On s'arrachait les invitations qui arrivaient presque toujours au nombre de quinze cents à deux mille.

Un orchestre, placé dans le grand salon, jouait des valses et toutes sortes de danses, et les femmes circulaient en dominos en s' amusant à intriguer. Au fond de l'appartement, il y avait un grand buffet l'on servait des rafraîchissements. Pas de soupers, comme de raison, à cause du carême. Ces

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fêtes se prolongeaient généralement jusque vers trois ou même quatre heures du matin, tant on s'amusait. Les redoutes « à la viennoise » n'ont eu lieu que chez nous; depuis notre départ, on n'en a plus jamais donné, et encore aujourd'hui, ceux qui s'en souviennent en parlent avec enthousiasme. Ce qu'on y dépensait d'esprit et de verve est incroyable, et je me rappelle m'être arrêtée souvent devant un groupe, pour écouter les propos qui s'échangeaient, et pour admirer la faconde de certaines personnes qui ne tarissaient pas en bons mots, de façon à faire se tordre de rire l'auditoire qui se groupait autour d'elles.

Beaucoup de femmes s'amusaient à changer de dominos deux ou trois fois dans la soirée. J'avais installé dans mon appartement du premier des cabinets de toilette pour leur permettre de se changer; les dominos avaient été apportés dans la journée par les femmes de chambre, et celles-ci, revenues le soir, attendaient ces dames pour les aider à se dévêtir et à se revêtir.

Je terminerai ce récit en faisant mention du grand bal donné à l'ambassade en mai 1867 à l'occasion de l'Exposition. Le gouvernement autrichien avait ouvert un crédit de 100 000 francs, et 65 000 francs ont été dépensés par nous pour cette fête, laquelle, j'ose le dire, a enfoncé toutes celles données par les autres ambassades. J'avais demandé à M. Alphand, le directeur en chef des travaux de la Ville de Paris, l'organisateur par excellence, de me venir en aide et il voulut bien se rendre à mon désir. Nous fîmes construire une salle immense donnant sur le jardin. La décoration en était ravissante. Les murs blancs et or, les tentures mi-satin rose, mi-satin vert. Les lustres représentaient de gigan- tesques corbeilles d.e fleurs. Les apphques avaient la forme de hottes. Les bougies sortaient de ces fleurs. Tel lustre était tout en géraniums roses, tel autre en géraniums rouges, le grand lustre du milieu en géraniums de toutes les couleurs. Des plantes vertes admirables remplissaient les coins. De grandes glaces sans tain donnaient sur le jardin éclairé à la lumière électrique, avec des ballons lumineux dans les arbres. De chaque fenêtre ou de chacune de ces énormes glaces, on jouissait d'un autre coup d'œil. Ainsi, de l'une, on avait

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vue sur des parterres de fleurs merveilleusement arrangés, de l'autre sur une statue placée dans un berceau de fleurs, puis sur une allée d'orangers en fleurs, enfm sur un établisse- ment avec les fauteuils et les chaises drapées d'étoffes brodées en or, entouré de gigantesques palmiers et de fougères... Mais le clou était sans contredit le fond de la salle qui se com- posait d'une glace sans tain, derrière laquelle s'élevaient des rochers dans lesquels fleurissaient en masse les plus admirables roses. Une cascade tombait du haut de ces rochers par-dessus ce paysage féerique : l'éclairage électrique aidant, cette eau scintillait de mille feux. Les roses et la verdure, cachées à moitié par cette cascade lumineuse, n'en recevaient pas une goutte. Alphand avait installé cela d'une manière extraordi- naire et tout le monde, à commencer par Leurs Majestés et les princes étrangers qui assistaient à la fête, s'extasia sur ce coup d'œil vraiment enchanteur.

J'avais fait dresser le souper de l'empereur et de l'impéra- trice et des princes dans les appartements du premier. Le reste des invités soupa dans une immense tente en toile, rayée rouge et blanc, placée dans le jardin et dans laquelle j'avais fait entrer un groupe de huit grands marronniers autour desquels on avait fait faire des tables, de sorte que l'arbre tout enguirlandé du tronc faisait pour ainsi dire un énorme surtout. Les fleurs avaient été fournies par les serres de la Ville de Paris, car aucun fleuriste n'aurait pu arriver à une semblable décoration. Le baron Haussmann nous avait proposé de nous les prêter à condition que nous paye- rions le transport et la casse! Il n'y a pas eu de casse, mais le transport et les pourboires donnés à cette armée de jardiniers ont bien été l'affaire de plusieurs billets de mille francs, trois ou quatre mille, autant que je me souviens.

Johann Strauss, qui à cette époque donnait des concerts à Paris, nous demanda la faveur de tenir l'orchestre au bal de l'ambassade, à quoi nous avons consenti comme de raison avec le plus grand plaisir. Il émerveilla tout le monde par l'entrain inimitable de son jeu, seulement on n'en revenait pas de la lenteur qu'il mettait dans les quadrilles et, à maintes reprises, nous avons été obligés d'aller à lui pour lui dire de hâter la mesure.

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Le prince et la princesse royale de Prusse qui, à ce moment- ià, étaient les hôtes de l'empereur, assistaient au bal en question.

Le prince royal me dit, en me saluant à son entrée, combien il était heureux de débuter à Paris à l'ambassade d'Autriche (il était arrivé de la veille)... Il y avait tout juste un an que son père, le roi Guillaume, avait déclaré la guerrre à l'empe- reur d'Autriche I

Il est possible que le prince royal en ait été trèsheureux^ mais je ne puis dire que je l'étais autant que lui.

WORTH

J'étais un matin tranquillement installée à lire dans mon salon, lorsque ma femme de chambre parut, tenant un album en main. Je lui demandais ce qu'elle apportait, et elle me répondit : « Il y a chez moi une jeune femme qui voudrait que Votre Altesse daignât jeter un coup d'œil sur les dessins contenus dans ce livre. Ce sont les croquis des toilettes que fait son mari. Celui-ci serait, très désireux de faire une robe pour vous, n'importe à quel prix, pourvu qu'il vous en fasse une! »

Je m'informai du nom de l'individu : a II est Anglais et s'appelle Worth^ Un Anglais qui ose prétendre faire des toilettes de femmes à Paris, voilà une idée étrange, m'écriai-je, je n'en veux sous aucun prétexte. Votre Altesse ferait bien cependant de regarder les croquis, réphqua ma femme de chambre, ils me semblent charmants. Laissez voir, repris-je d'un air ennuyé, je doute fort que les toilettes de votre Anglais soient à mon goût! »

J'ouvrais l'album et quelle ne fut pas ma surprise, lorsque à la première page je vis une toilette charmante, à la seconde une toilette ravissante!... Immédiatement, je flairai l'artiste, et je dis à ma femme de chambre : « Amenez-moi l'Anglaise. Ce n'est pas une Anglaise, c'est une Française pur sang », me fut-il répondu et, au bout de peu d'instants, je vis appa- raître madame Worth, modeste, timide et rougissante! Elle me dit que on mari, qui avait été premier commis chez Gagelin, le grand faiseur de l'époque, venait de s'établir avec un Suédois, un certain Bobergh, et qu'ils

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étaient installés rue de la Paix, 7; que ces messieurs, très désireux de me compter au nombre de leurs clientes, me priaient de bien vouloir faire faire une robe chez eux et que je n'avais qu'à dire le prix que je voulais y mettre. Je répondis que j'en ferais faire deux, une du matin et une du soir, et que l'ensemble ne devait pas dépasser le prix de 600 francs, c'est- à-dire 300 francs chacune. Madame Worth ne se tenait plus de joie. La robe du soir devait être inaugurée au prochain bal des Tuileries. A la fin de la semaine, après un essayage, j'appuie sur cet un, car actuellement on essaie jusqu'à cinq et six fois, on m'apporta les deux chefs-d'œuvrel... Il n'y avait pas à dire, c'était parfait en tous points, et je fis faire des compliments à l'auteur que je ne connaissais pas personnellement, car on était venu essayer chez moi!

J'arborai donc le mercredi suivant il y avait grand bal dans la salle des Maréchaux la fameuse robe, et je dois à la vérité de dire que j'en ai rarement vu de plus jolie et de mieux faite!

Elle était en tulle blanc lamé d'argent (ce qui était tout nouveau) et garnie de pâquerettes à cœurs rosés, placées dans des touffes d'herbes folles. Ces fleurs étaient voilées de tulle blanc. Une large ceinture en satin blanc entourait ma taille; j'avais piqué des diamants partout... et Worth eut son premier succès!

L'impératrice, en entrant dans la salle du trône le corps diplomatique se tenait toujours réuni pour le cercle, aperçut en un clin d'œil le chef-d'œuvre! Lorsqu'elle vint à moi, elle me demanda de suite qui avait fait cette robe si mer- veilleusement jolie dans sa simplicité e son élégance. « Un Anglais, madame, une étoile qui se lève au firmament de la mode! Et quel est son nom? Worth. Eh bien! reprit l'impératrice, que l'étoile ait des satellites, je vous prie de lui faire dire de venir chez moi demain matin à 10 heures! »

Worth était lancé et j'étais perdue, car à partir de ce moment les robes à 300 francs ne revirent plus le jour.

S'il était cher, horriblement cher, monstrueusement cher, il était reconnaissant, et je puis dire à son honneur que je n'ai vu que chez bien peu de personnes ce sentiment aussi développé que chez lui. Il n'a pas oublié un jour qu'il me

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devait sa réputation, et il m'a témoigné en toute occasion son profond et sincère dévouement. Très attaché à Timpé- latrice, il n'a pas caché ses opinions impérialistes après la chute de l'Empire, et a donné ainsi à bien des personnes du monde, qui ont oublié les bienfaits qu'eux ou leurs parents avaient reçus de l'empereur, une fière leçon.

Pourtant il risquait plus que ceux-ci à se déclarer ouver- tement partisan de l'empire, car lorsqu'on tient boutique sur la rue, on est exposé à ce qu'on vous casse les vitres. Ces sentiments de reconnaissance et de fidélité m'ont toujours fait passer sur bien des ridicules et des façons un peu outre- cuidantes de « ce bon monsieur Worth », comme nous î'appe^ Uons, surtout quand il s'agissait d'avoir une toilette inédite à sensation!

Ensuite, ce qui m'attachait à lui, c'était son esprit et son admirable bon sens ! Il est impossible de porter sur les hommes, sur les choses et les événements, un meilleur jugement qu'il ne le faisait! S'il n'avait pas été, par la condition dans laquelle il était né, amené à se faire couturier, il serait toujours devenu, dans n'importe quelle condition, un homme de marque. C'était un plaisir de causer avec lui, je le répète.

Son flair, pour juger les femmes, était impeccable. On rira de ce que je dis là... tant pis! mais nul mieux que lui ne vous disait : (c Madame une Telle..., c'est une bonne femme, mais une linotte, et puis vaniteuse comme si la toilette seule suffisait pour vous faire remarquer. Je lui mettrais tout ce que j'ai de plus beau sur le dos qu'elle n'en resterait pas moins une petite bourgeoise! »

La princesse Lori Schwarzenberg était venue un beau jour chez lui. Il ne l'avait jamais vue; elle était arrivée de la veille à Paris. Simplement vêtue, elle entra dans le magasin. Worth la voit et, se tournant vers son premier commis Carlsson, un type, celui-là, comme on n'en reverra plus, lui dit : « Tenez, voilà une très grande dame, je vois cela à son port de tête! »

Il avait la passion de la distinction et du « grand air ».

Sa santé laissait beaucoup à désirer et à tout instant il était malade. Ces indispositions nous désolaient, car elles venaient toujours fort mal à propos, et elles prenaient la proportion de catastrophes lorsqu'elles coïncidaient avec les

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grands bals costumés qui se donnaient si fréquemment durant l'Empire. Worth composait des costumes éblouissants et y faisait certaines retouches au dernier moment, changeait ceci, changeait cela, vous arrangeait une autre coiffure, bref, le dernier coup d'œil du maître et du créateur était indispen- sable. Or, un jour que nous arrivions rue de la Paix pour essayer nos costumes pour le bal qui devait avoir lieu le même soir aux Tuileries, on nous apprit sans ménagement que M. Worth, très souffrant d'une affreuse migraine, s'était retiré dans ses appartements!...

L'affolement était devenu général. Que faire? Com- ment met-on ceci? Comment met-on cela? Les personnes du magasin étaient comme des bûches, et ne pouvaient nous donner aucun renseignement; les ouvrières ne savaient pas davantage, car, dans chaque atelier, on avait travaillé à des choses différentes, que faire?... Je prends mon courage à deux mains, et je grimpe chez Worth qui habitait au second dans la cour. Je fais irruption dans sa chambre, et je le trouve couché sur sa chaise longue, avec des compresses sur la tête et les yeux. Je lui déclare qu'il faut absolument nous voir, qu'il me doit cela, qu'il le doit surtout à l'impé- ratrice chez laquelle nous sommes invitées, et j'emporte son consentement. D'une voix mourante il me dit : « Eh bien! qu'elles montent toutes dans leurs costumes! » Nous nous habillons et nous arrivons devant notre maître. Une demoi- selle de magasin la première se tenait à côté du malade et lui glissait à l'oreille le nom de chaque femme qui défilait devant lui. Il soulevait la compresse qui couvrait ses yeux et, après avoir regardé la malheureuse qui se tenait devant lui, attendant son arrêt, disait lentement : « Affreuse... ridicule... épouvantable! » Qu'on juge du désespoir général!!!

Alors une idée grande comme le monde me vient, et je m'écrie : « Monsieur Worth, vous signez aujourd'hui votre décadence A ces mots, il bondit de sa chaise longue, arrache les compresses et le bandeau, en nous criant comme un général qu'il était à ses troupes : « Allons ! en avant Il y a pourtant de beaux moments dans la vie! Nous descendons, et, au bout d'une heure, tout était en ordre, et, le soir aux Tuileries, on eût dit que tout s'était passé sur des roulettes.

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Worth, ayant rapidement fait fortune, alla s'installer superbement à Suresnes près de Paris, Il arrivait tous les jours à dix heures rue de la Paix, et rentrait le soir vers six heures. J'exprimai un jour le désir d'aller voir sa villa qu'on disait arrangée d'une façon merveilleuse et meublée avec un luxe insensé.

Autant Worth avait de goût pour tout ce qui touchait à la toilette, autant il en manquait, à mon avis, pour le reste. La villa de Suresnes, qu'il a agrandie et augmentée en y ajoutant une aile par-ci, une aile par-là, et des pavillons et des chalets, fait l'effet d'un fouillis de constructions qui, se trouvant sur un espace beaucoup trop restreint, se nuisent réciproquement. Au miUeu de cet amas de bâtiments, le propriétaire a édifié, avec les pierres et les sculptures dont il a fait acquisition dans les décombres du palais des Tuileries, une espèce de ruine qui, placée elle se trouve, est d'un effet désastreux, parce qu'elle écrase le reste. Les apparte- ments sont meublés avec une grande richesse et j'avoue que je préférerais habiter une chambre blanchie à la chaux que certain salon dont le pauvre Worth se montrait extrêmement fier, et qui était ruisselant d'or, de satins, de peluches, de broderies, de meubles dorés sur toutes les tranches et de bibelots.

Comme chez Gambetta, une grande baignoire en argent se trouvait dans le cabinet de toilette et, dans certain réduit plus secret, une fontaine faisait jaillir sans cesse de l'eau de Cologne 1

Le jardin de la villa était admirablement bien tenu et les fleurs y abondaient comme les fruits. Ce qui m'a frappée, c'est que, dans les massifs, on voyait pousser des lis, des rosiers, des iris, des glaïeuls, ce que je n'ai vu nulle part ailleurs. L'aspect de ces fleurs sortant de cette épaisse verdure était charmant. Lorsqu'on allait visiter Suresnes, monsieur et madame Worth ne manquaient pas de nous faire servir un goûter succulent, soit dans le jardin, soit dans la magnifique salle à manger. Le service à thé était en vermeil; les gens, en culottes courtes et bas de soie, avaient l'air d'être de grande maison; en un mot, le tout avait remarquablement bonne façon.

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Le maître de la maison faisait les tionneurs simplement et sans pose. Sa femme, en revanche, minaudait et jouait à la grande dame. Les fils qui mènent aujourd'hui la maison, après la mort de M. Worth, se tenaient modestement à l'écart. Ils ont gardé les traditions de leur père et lui conservent un pieux et touchant souvenir. Chaque année, à Pâques fleuries, ils m'envoient, ainsi que le faisait M. Worth, un buis bénit de Sainte-Clotilde, qui était notre paroisse quand nous habi- tions la rue de Grrenelle!

Un dernier mot pour finir...

Quand, après le grand bal que nous avions donné lors de l'exposition de 1867, les journaux étant remplis de descriptions sur la splendeur de cette fête, sur le goût qui y avait présidé, sur la façon dont j'avais fait les honneurs, je revis le père Worth, celui-ci me fit aussi force compliments sur le grand succès obtenu, puis, me regardant d'un air attendri, s'écria : « Et dire que c'est moi qui vous ai inventée! »

C'est peut-être vrai.

LE ROI LOUIS I^" DE BAVIÈRE

Paris, 1867.

Le roi Louis de Bavière ^, dont l'originalité et l'esprit étaient réputés dans toute l'Europe, m'avait de tout temps intéressée, et dès mon enfance je riais des histoires qu'on racontait de lui et sur lui. J'eus enfin la bonne chance de me rencontrer avec Sa Majesté en 1867, lors de l'exposition il était venu passer quelques jours. On me présenta à lui à Saint-Cloud, Leurs Majestés résidaient, et une grande soirée eut lieu en son honneur.

La Comédie-Française donna une représentation dans le grand salon d'honneur. Mademoiselle Favart et Delaunay jouèrent La Nuit d'octobre d'Alfred de Musset. Avant de se rendre dans cette pièce, les souverains firent cercle, et je me souviens de la stupéfaction que causa, à peine entré, le roi Louis. L'empereur Napoléon alla vers lui suivi des ministres, et lui dit : « Votre Majesté me permet-elle de lui présenter

1. Louis I" de Bavière avait abdiquer en 1848 au profit de son flls Maximilien II et lui survivait sous le règne de son petit-flls Louis II.

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mes ministres? » A quoi le roi répondit : « Non, cela m'ennuie I » L'empereur se mita rire à gorge déployée, mais les ministres, qui se tenaient là, tout près du roi, la bouche en cœur, firent de bien sottes figures en retournant, tout penauds, à leurs places.

Le roi Louis parlait très haut et on l'entendait d'un bout de la chambre à l'autre. Comme il était extrêmement sourd, il fallait lui crier les réponses qu'on lui donnait, ce qui n'était pas toujours commode. On était véritablement sur la sellette quand il vous faisait l'honneur de vous adresser la parole. Il profitait, je crois, de sa sujrdité, pour parler haut et dire de façon à être entendu par tout le monde certaines choses qui l'amusaient à dire, afin d'interloquer les gens. C'était tout ce qu'il aimait. Son amour de la vérité le faisait cepen- dant passer aux yeux de bien des personnes pour fort peu aimable, et même pour très impoli, et en somme on le crai- gnait, parce que chacun avait peur, lorsqu'il s'approchait de lui, d'attraper quelque chose de désagréable.

Hélas! Il ne m'a rien dit, et je l'ai beaucoup regretté, car j'étais préparée à lui répondre de sorte que je n'eusse pas été facilement décontenancée. Il me parla très aimablement de f€u mon grand-père qu'il disait vénérer tout particulièrement.

Un jour que nous dînions à Saint-Cloud avec le roi, celui-ci se mit à parler espagnol avec l'impératrice Eugénie. Il paraît que c'était un charabia effroyable, et l'impératrice ne put s'empêcher de rire aux larmes! Le roi lui dit alors : « J'aime l'Espagne, j'en aime la langue, et j'ai toujours admiré les Espagnoles! » Le terrain devenait b.ûlant, et l'impératrice, se rappelant les aventures du roi avec Lola Montez, n'insista pas sur les préférences que Sa Majesté avouait! Eut-il le sentiment qu'il l'embarrassait et qu'il nous embarrassait tous, je l'ignore, mais le fait est qu'il profita de ce moment de silence général pour s'écrier : « Ah! les Espa- gnoles, j'en sais quelque chose. Il y en a une qui m'a coûté ma couronne] » Qu'on juge de la stupeur de l'assistance! Nous ne savions que faire! Rire eût été inconvenant, et quant à pleurer, personne de nous n'y songeait. On se tut, et tout le monde mit le nez dans l'assiette. Mais on se mordait les lèvres pour ne pas éclater!

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A ce même dîner, auquel assistait l'archiduc Charles-Louis (frère de notre empereur), celui-ci qui, ainsi que nous tous, n'en revenait pas de la franchise de son oncle S s'adressa à lui pour lui exprimer la part sincère qu'il avait prise à la mort du roi Othon de Grèce, son fils; le roi Louis l'interrompit en lui disant : « Oui, oui... il faut avouer qu'il gouvernait joliment mal! »

Ce panégyrique cruel jeta un froid et l'archiduc se tourna vers moi et me glissa à l'oreille : « Mon oncle est incalculable, et on tremble sans cesse qu'il ne vous dise quelque chose qui vous abasourdisse ! » Ensuite il me raconta plusieurs histoires sur lui qui m'amusèrent infiniment. Entre autres celle-ci. Le roi, en se promenant un jour dans les rues de Munich, rencontra une dame de sa connaissance qui venait d'arriver dans l'intention de mener ses trois filles dans le monde. Il l'arrêta, lui parla fort aimablement et, se tournant vers les jeunes personnes, qui se tenaient timidement derrière leur mère et qui portaient des voiles épais, releva ceux-ci afin de les dévisager, et les ayant bien regardées, s'écria : « Certai- nement bonnes, mais fort laides! » Le roi était amateur passionné de beauté féminine, et avait installé, comme on sait, dans son palais, « la galerie des beautés », qui est très connue et qu'on va visiter à Munich. Il attrapait les jolies femmes au passage et leur demandait de se faire peindre pour lui. Un certain Stieler faisait ces portraits qui, au point de vue artistique, sont des croûtes, mais dans lesquels on retrouve cependant la beauté des modèles.

L'impératrice Caroline-Auguste, la veuve de l'empereur François, qui était la sœur du roi Louis, déplorait ses dépor- tements, et lorsque son frère soupirait aux pieds de Lola Montez, elle fit demander des prières à l'égUse de Saint- Étienne pour « un vieillard égaré »! Tout Vienne sut à quoi s'en tenir, et je crois qu'on a beaucoup ri et très peu prié...

Le roi Louis était encore à Paris quand l'empereur d'Au- triche y vint. Il assista à ce fameux et splendide dîner donné à l'Hôtel de Ville. La table des souverains était placée sur une estrade élevée de quatre marches au miUeu de la salle des

1. L'archiduchesse Sophie, mère de l'empereur François-Joseph et de l'archiduc Charles-Louis, était, princesse bavaroise, sœur du roi Louis.

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fêtes. L'empereur d'Autriche était placé en face de l'empe- reur Napoléon, lequel avait à sa droite la reine des Pays-Bas et à sa gauche le roi de Bavière.

J'avais l'honneur d'être placée à côté de ce dernier. Tout d'un coup le roi se tournant vers l'empereur Napoléon lui dit : « Vous savez que j'ai beaucoup connu le roi Louis votre père, et cela à la Hayel » ^ Ces paroles ayant été prononcées à très haute voix, la reine Sophie les entendait comme d'ail- leurs tout le reste de la table. L'empereur, pressentant le danger de cet entretien, se troubla légèrement et tâcha d'amener la conversation sur un autre terrain moins glissant, lorsque son auguste interlocuteur, lui mettant la main sur le bras et se penchant du côté de la reine qui ne savait plus quelle figure faire, hurla : «Ne nous troublez pas..., un clou chasse l'autre! » Malgré la solennité de la réunion, tout le monde se mit à rire. Il n'y avait pas moyen de faire autrement.

Après le dîner, les souverains et les deux souveraines firent cercle dans les salons attenants. Dans le premier nous nous trouvions, il y avait les princes et les princesses, le corps diplomatique et les ministres. Le roi Louis vint à moi et me demanda : « Qui est ce personnage qui cause maintenant avec le prince de Metternich? » Je lui répondis : a Sire, c'est le prince Joachim Murât. Vous dites! Le prince Joa- chim Murât, répétai-je plus haut. Je n'entends pas, veuillez élever la voix! » Désespérée, je criai le nom du prince Joachim Murât de façon que tous les assistants l'entendirent, comme ils avaient entendu d'ailleurs les questions du roi. Le silence se fit dans la salle, et Sa Majesté, paraissant ravie d'avoir enfin compris ce qu'elle désirait savoir, s'écria : « Oh, Murât 1 Je me rappelle l'époque feu le prince de Metternich était l'amant de la reine Caroline! » Mon mari baissa modestement les yeux. Joachim Murât prit la chose gaie- ment et, se tournant vers lui, dit : « Eh bien! comme nous n'y pouvons plus rien changer, rions-en! »

J'ajouterai, en terminant ce petit récit, que le roi Louis parlait le français avec une rare correction. Il connaissait toutes les finesses de la langue, et s'en servait pour inter-

1. On sait que Napoléon I" avait fait son frère Louis, père de Napoléon III, roi de Hollande.

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loquer les gens dans cet idiome, comme il les interloquait en leur parlant sa langue maternelle. Son extérieur était absolument dépourvu d'élégance, et sa mise était tout à fait défectueuse : on eût dit un pauvre professeur d'une chaire délaissée! Vieux, il était devenu fort laid, et une énorme loupe déparait son front. Il se rendait compte de sa laideur, et vous demandait à brûle-pourpoint : « Croiriez-vous que j'ai été joli comme enfant? »

On hochait la tête... respectueusement!

L EMPEREUR D AUTRICHE EN FRANGE

Paris, 1867.

Le 23 octobre 1867, vers trois heures de l'après-midi, une foule galonnée se pressait sur le perron de la gare de l'Est.

Les boulevards regorgeaient de monde. Les voitures de gala stationnaient autour de la place de la gare, et une haie de troupes se trouvait échelonnée sur tout le parcours situé entre la place Sébastopol et le palais de l'Elysée dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux et d'emblèmes. Paris était en fête.

On attendait l'arrivée de l'empereur François-Joseph.

Cette arrivée aurait avoir lieu au mois de juin, mais la mort de l'empereur du Mexique, son frère, fusillé par Juarez à Queretaro, survenue à cette époque, pendant que l'exposition battait son plein, mit le projet à néant, et, le voyage n'ayant pu avoir lieu, il fut remis au mois d^octobre après l'expiration du deuil.

Donc, au milieu du mouvement qui se faisait sur le perron et dans la gare, soudain les tambours se mirent à battre aux champs, les clairons sonnèrent, et l'empereur Napoléon fit son entrée alors que l'horloge marquait dix minutes avant trois heures. Sa Majesté s'avança vers nous et nous tendit la main en nous disant : « Je suis heureux de voir l'empereur en France, heureux, oui, très heureux! » Il appuya tout particulièrement sur ce mot, et un sourire éclaira sa figure. En effet, il avait l'air content, et je lui ai rarement vu une expression aussi radieuse.

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Au bout de peu d'instants, on vint annoncer à l'empereur que le train impérial entrait en gare, et tout le monde se rangea. Un profond silence régnait. Tous les yeux se por- taient du côté l'on voyait apparaître le train qui s'avan- çait avec une lenteur majestueuse. Il stoppa devant le chemin en velours cramoisi qui allait du wagon impérial jusqu'au bas de l'escalier qui donne sur la place Sébastopol. A peine le train était-il arrêté, que l'empereur François-Joseph en descendit rapidement, et que, tendant ses deux mains à l'empereur Napoléon, il fut attiré par celui-ci dans ses bras.

A ce moment éclatèrent des hourras formidables, et l'enthousiasme ne connut plus de bornes. On eût dit que la gare allait crouler. Notre empereur vint à nous et nous tendit la main.

Il était suivi de ses deux frères, l'archiduc Charles-Louis et l'archiduc Louis- Victor qui l'accompagnaient dans ce voyage véritablement triomphal.

Les présentations d'usage eurent lieu ensuite, et lorsqu'elles furent terminées, l'empereur Napoléon invita son auguste hôte à se rendre vers les voitures, qui attendaient devant le grand escalier qui se trouve sur le fronton de la gare et duquel on envisage la grande place et l'immense hgne du boulevard.

Jamais je n'oubUerai le spectacle qui s'offrit alors à nos yeux.

La place était bondée; toutes les fenêtres et les mansardes regorgeaient de monde, et sur les arbres des boulevards étaient suspendues de véritables grappes humaines.

L'empereur Napoléon se tint alors de quelques pas en arrière de son hôte, afin de s'effacer autant que possible, et seule l'élégante silhouette de notre cher empereur se dessi- nait, éclairée par un soleil radieux, entre les deux colonnes du milieu!

A ce moment, de formidables cris éclatèrent, et l'empe- reur, habitué cependant à de pareilles ovations, sembla en paraître étonné. Il resta quelques moments seulement, remerciant cette foule en délire qui l'acclamait; mais, se repre- nant bientôt, il se retourna du côté de l'empereur Napoléon comme pour lui demander s'il ne fallait pas partir. Les deux

1" Novembre 1922. 2

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souverains descendirent le grand escalier aux cris mille fois répétés de « Vive l'empereur »! Les magnifiques équipages de gala les reçurent, et le cortège se mit en mouvement pour gagner l'Elysée l'empereur devait loger pendant son séjour à Paris.

C'est que l'impératrice, entourée du prince impérial et de toute sa cour, attendait l'empereur. Lorsque le carrosse s'arrêta devant le perron, l'empereur en descendit rapide- ment et, gravissant les quelques marches du perron, vint s'incliner devant l'impératrice et lui baisa la main. Elle lui fit, avec la grâce inimitable dont elle avait le secret, une profonde révérence et, notre voiture ayant suivi de près les carrosses impériaux, j'eus la chance d'être assez à temps pour assister à cette première rencontre. Il me semblait voir que l'impression avait été favorable. Comment eût-elle été autre devant cette belle et ravissante femme, si grande dame, si aimable, si gracieuse et si accueillante?

Un haut personnage autrichien qui suivait l'empereur a prétendu que l'empereur Napoléon aurait eu grand'peur d'un attentat pendant le trajet de la gare au palais de l'Elysée. Je me permettrai aujourd'hui de douter de cette prétendue peur. D'abord le service de poHce, sous la conduite de Pietri, était admirablement fait. Ensuite l'hôte que la France rece- vait, jouissait, avant sa venue déjà, d'une grande popularité; et en dernier lieu je ne sache personne de moins peureux que ne l'était feu l'empereur Napoléon, car il était fataliste à l'excès et disait bien souvent que ceux qui étaient con- damnés à mourir par le poignard n'y échappaient pas malgré toutes les précautions qu'on pouvait prendre.

Le soir de l'arrivée, le dîner eut lieu en petit comité à l'Elysée. Seuls les archiducs, mon mari et les personnes des suites impériales y assistaient.

Le lendemain, notre auguste maître se rendit à l'exposi- tion, où Sa Majesté commença sa visite par la section autri- chienne. L'impératrice Eugénie vint l'y saluer, et lui apporta quelques menus objets dont elle venait de faire l'acquisition dans la section espagnole, qu'elle venait de quitter.

Nous offrîmes à notre cher empereur un dîner à l'ambas- sade. Sa Majesté nous ayant autorisés à l'inviter. Nous

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conviâmes les maréchaux les plus en vue, comme aussi les plus haut placés dans la hiérarchie militaire. Le dîner eut lieu à 7 heures. A 6 h. 55, Sa Majesté fit son entrée dans le salon.

Les militaires présents avaient été déjà présentés par l'empereur Napoléon. Notre empereur les salua en commen- çant par causer avec les maréchaux tels que Canrobert, Randon, Lebœuf, et après eux avec tous les autres. Le cercle terminé, le maître d'hôtel Dubosy, qui se piquait de grandes manières, vint annoncer d'une voix tonitruante : « Sa Majesté Impériale est servie. »

L'empereur s'approcha de moi et m'offrit le bras. Le coup d'œil de la salle était superbe, je dois à la vérité de le dire, et Sa Majesté daigna en faire la remarque. Notre cuisinier, qui sortait des cuisines du baron James de Rothschild et qui était parfait, se surpassa heureusement en ce grand jour, et je me souviens du succès d'un plat de « truffes à la LucuUus ) et d'un autre sous forme d'entrée dont Sa Majesté redemanda à deux reprises.

A ce dîner, je demandai à l'empereur de nous accorder la faveur de faire faire son portrait pour la salle du trône de l'ambassade, et il éprouva une minute d'étonnement, après laquelle cependant il acquiesça de la meilleure grâce du monde.

Après le dîner, un haut dignitaire qui avait entendu la demande en question vint à moi en me disant : « Vous êtes étonnante! Quel courage vous avez! Quel franc-parler! A propos de quoi me dites-vous cela? répliquai-je. Mais à propos de la demande que vous avez formulée au sujet du portrait! Jamais on n'adresse une demande à Sa Majesté, excepté dans une audience, et encore faut-il qu'on la fasse connaître d'avance. Cependant, dis-je vivement, comme rien ne s'oppose à ce qu'on demande à Dieu, à toute heure de la journée et de la nuit, des faveurs et des grâces autre- ment grandes que celle-là, c'est-à-dire d'un portrait officiel donné à une ambassade, je suis sûre que l'empereur n'est pas plus difficile que le Tout-Puissant et qu'il me pardonnera s'il ne m'a déjà pardonné! »

Après le dîner, l'empereur fut d'une amabilité sans égale. Le café servi, et connaissant les habitudes de Sa Majesté, je lui offris sur un plateau un cigare. L'empereur le prit en me

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remerciant, puis jetant un regard autour du salon, il dit : « Et ces messieurs ne fument donc pas? »

Personne ne voulait toucher à un cigare, lorsque l'empereur me pria de lui en apporter une boîte et que lui-même alla les offrir en disant à mes invités : « Si ces messieurs ne fument pas, je ne fumerai pas non plus! »

On se mit donc bravement à allumer les cigares et une conversation animée s'engagea entre Sa Majesté et les généraux.

Ceux-ci étaient subjugués par la bonté, le charme, la sim- plicité de l'empereur. Tous raffolaient de lui.

Je crois me souvenir que, le lendemain de notre dîner, avait lieu la grande revue à Longchamp. L'empereur y a été acclamé avec un enthousiasme indescriptible, autant sur son parcours à l'aller et au retour que sur le terrain même. C'était du délire. Le charmant prince de la Moskowa (Edgar Ney), qui faisait office d'aide de camp auprès de notre empereur, m'a dit que les gens du peuple se jetaient sur le carrosse impérial pour voir de près Sa Majesté, et que les ouvriers voulaient grimper sur les marchepieds pour lui serrer la main.

J'en reviens à la soirée qui suivit le dîner à l'ambassade et qui se termina à l'Opéra, on donnait Don Carlos de Verdi. C'était fort ennuyeux et le choix a semblé désastreux à tout le monde. Il suffit d'ailleurs, dans quelque pays et dans quelque endroit que cela soit, qu'on donne une représen- tation de gala pour qu'elle soit manquée. On est toujours à côté et les choix sont toujours mauvais. C'est un des symp- tômes les plus curieux comme aussi des plus répandus dans l'histoire des théâtres.

Le pubhc sut grand gré à l'empereur de ne pas s'être rendu dans les petits théâtres, à l'inverse de l'empereur Alexandre, lequel, en venant à Paris mois de juin précédent, avait fait retenir une loge pour assister à La Belle Hélène en quittant Saint-Pétersbourg, ce qui avait été considéré, non sans raison, comme un manque de convenance.

A cette époque, les opérettes dans le genre de La Belle Hélène passaient encore pour le comble de la licence et on ne se vantait guère d'y avoir été. Qu'une petite digression à ce sujet me soit permise. Nous avions assisté, avec plusieurs

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de nos amis, à la première de l'opérette sus-nommée. Le succès en avait été énorme, et les acteurs, Hortense Schneider, Kopp, Grenier et Couclerc y furent incomparables. Ce der- nier resta court au couplet si connu du Roi barbu qui s'avance, dut s'arrêter net, s'approcher du trou du souffleur et demander à celui-ci de le remettre dans le texte! Ceci fait, Couclerc, qui était un artiste très aimé du pubHc, fit des excuses aux spectateurs en disant : « Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais vous m'auriez assommé que je n'aurais pas su que le rd barbu qui s'avance était Agamemnon! Je reprends donc. » Tout marcha à merveille à partir de là. En rentrant des Variétés, mon mari me dit en voiture : « Nous avons eu tort de venir assister à la première. Notre nom figurera dans tous les journaux, et il n'est pas agréable pour une femme d'avoir été quasi officiellement à une pareille pièce! » Depuis, les temps sont changés, et je crois qu'aujourd'hui, on représen- terait La Belle Hélène dans un pensionnat de jeunes filles, que personne n'y trouverait à redire.

Je reviens à mon sujet.

L'empereur daigna venir me faire une visite. Nous cau- sâmes pendant un bon quart d'heure, et les impressions que Sa Majesté avait recueillies sur les hommes et les choses à Paris tinrent une grande place dans notre conversation.

L'empereur Napoléon, que l'empereur avait rencontré dans de bien pénibles circonstances, en Italie en 1859, sem- blait prendre à tâche d'effacer ce souvenir douloureux par l'extrême bonne grâce et la simplicité affectueuse de son accueil. Son naturel plut à notre empereur. Quant à l'impé- ratrice Eugénie, notre empereur, je l'ai déjà dit, fut subjugué de prime abord par son charme et sa grâce exquise. Il s'est établi dès cette époque de véritables liens d'amitié entre eux, que rien jusqu'à présent n'a rompus.

L'empereur parla du petit prince impérial qu'il trouvait si gentil, si joli et si intéressant de figure. Sa ressemblance avec le père d'un côté et la mère de l'autre l'avait frappé. Les yeux bleus si clairs du père et les sourcils tombants de la mère! L'expression et le port de tête de son père, la démarche de sa mère! Pauvre enfant! Qui nous eût dit alors quel affreux sort l'attendait?

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Le Prince Napoléon et la princesse Clotilde n'étaient pas à Paris, de sorte que de ce côté-là il n'y a pas eu de difficultés pour l'empereur ^ Même un simple échange de visites entre notre empereur et le prince Napoléon eût été impossible.

Comme, à cause de la mort de l'empereur Maximilien, on ne voulait pas donner de grandes fêtes, la cour se bornait aux réceptions un peu plus restreintes. Il y en eut tant aux Tuileries qu'à Saint-Cloud, et dans ce dernier endroit le dîner fut suivi d'une comédie de salon, La Pluie et le beau temps. Le roi Louis de Bavière et la reine Sophie des Pays-Bas, qui se trouvaient à Paris en même temps que l'empereur d'Au- triche, assistaient à cette représentation. J'ai déjà fait men- tion de toutes les excentricités auxquelles le roi Louis s'est livré, et qui nous ont fait rougir, et pâlir, et frissonner, pour finir par des rires étouffés. C'était un type de roi étrange, et je suppose que les générations futures n'en reverront plus jamais d'aussi original! La princesse Mathilde le qualifiait « d'adorable vieillard. »

Quoique la cour ne voulût pas donner de fête trop écla- tante à l'empereur, la ville de Paris demanda à le recevoir chez elle magnifiquement, et lui offrit un banquet de trois cent cin- quante couverts. On avait dressé les tables dans la grande salle des fêtes, et au milieu de celles-ci s'élevait sur une grande estrade élevée de quatre marches la table impériale dans toute sa somptuosité. Le spectacle en était éblouissant. L'impératrice avait à sa droite l'empereur d'Autriche, à sa gauche l'archiduc Charles-Louis; l'empereur Napoléon était placé entre la reine des Pays-Bas et le vieux roi Louis de Bavière, l'archiduc Louis- Victor à côté de la reine Sophie. J'étais à la gauche du roi Louis. Cette table était de vingt-quatre couverts.

Nous dominions toute la salle dont le coup d'œil était féerique !

On avait installé, dans la salle des fêtes le banquet avait lieu, un ou deux orchestres qui alternaient avec des chœurs de femmes. Une personne aurait dit à l'archiduc Louis- Victor

1, Le prince Napoléon, cousin germain de l'empereur, avait, à la veille de la guerre d'Italie, épousé la princesse Clotilde, fllle de Victor-Emmanuel, roi de Sardaigtie et de Piémont, puis roi d'Italie qui, après la Lombardie, venait d'arracher la Vcnitie à l'Autriche.

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qu'on avait fait chanter ces chœurs « parce que l'empereur d'Autriche y était habitué en voyage »! J'ignorais absolu- lument « cet usage » que d'ailleurs personne à notre cour ne connaissait. Un Français, voulant faire un beau compliment à l'archiduc Louis- Victor au sujet du discours de l'empereur, ne trouva rien de mieux à lui dire que : « Sa Majesté n'avait pas fait la moindre fausse haison! »

Après une journée laissée à l'empereur pour les réceptions et les visites, il y eut un dîner à Saint-Cloud suivi d'une comédie de paravent, La Pluie et le beau temps, jouée par madame Arnould Plessy et Bressant de la Comédie-Française. L'empereur parut s'y amuser.

On partit pour Compiègne, une grande chasse dans es magnifiques tirés devait être donnée pour l'empereur, et on y séjourna à peu près deux jours, c'est-à-dire qu'arrivé l'après-midi, le départ eut lieu le surlendemain après le déjeuner. La chasse fut superbe. Plus de trois mille pièces figuraient au tableau; il me semble même qu'il y en avait trois mille quatre cents ou trois mille cinq cents ! Il y avait dix chasseurs en tout. Notre empereur eut plus de six cents pièces à son actif, et la sûreté de son tir fut généralement admirée. L'empereur Napoléon était un excellent fusil, et, avec son grand calme, son air fatigué et indolent, il jetait son coup de fusil avec une rapidité d'autant plus étonnante qu'il portait son arme d'une main qu'il laissait tomber, bref, il ne se tenait pas en garde.

Les rabatteurs aux chasses impériales étaient toujours des soldats, qui naturellement s'acquittaient à merveille de leur tâche, la disciphne aidant à les faire toujours marcher de front avec une grande égalité. Dès qu'il se produisait la moindre inégalité, un signal donné par la trompette du régi- ment remettait tout en bon ordre. L'impératrice Eugénie marchait dans le rayon de l'empereur, et s'amusait de le voir si bien tirer. On avait bien recommandé aux grands digni- taires d'être ménagers de leur plomb et de ne pas risquer d'en envoyer à l'empereur d'Autriche. On n'imagine pas l'imprudence des chasseurs en France. Maintes fois le maré- chal de Mac-Mahon et d'autres ont envoyé du plomb à toute la ligne des tireurs, et ledit maréchal avait même blessé un

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jour l'empereur de façon qu'il fit saigner l'oreille de Sa Majesté et cela très fortement! Le maréchal s'excusa, mais ne s'en émut pas autrement. Les Français considèrent volontiers comme une espèce de lâcheté de craindre les grains de plomb à la chasse. On a beau leur dire qu'après tout c'est un sport et non un engagement avec l'ennemi, rien n'y fait, ils vous rient au nez en disant : « Mon Dieu! que vous autres étrangers êtes donc timorés! »

Le soir après dîner, j'attendais, non sans curiosité, com- ment se passerait la soirée, notre empereur n'étant guère et, disons-le franchement, pas du tout habitué à faire salon... c'est-à-dire s'installer dans un coin à causer, puis circuler, aller d'un groupe à un autre pour se mêle^ à la conversation, et je me demandais ce qui se passerait et comment on s'en tirerait.

L'impératrice Eugénie, avec la désinvolture et le grand' usage du monde qui lui était propre, sut bientôt arranger tes choses, et, s'approchant de l'empereur, lui proposa d'aller dans le fumoir de l'empereur Napoléon pour y fumer avec celui-ci.

Au bout d'une demi-heure les souverains revinrent, tandis qu'en même temps tous les messieurs revenaient de leur côté du fumoir.

Qu'allait-il se passer?

Mais ne voilà-t-il pas que l'impératrice avise le marquis de Castelbajac (un des écuyers de l'empereur qui l'escortait dans ses sorties) et lui demande de siffler au piano, et, se tournant vers notre empereur, lui dit avec cette grâce et ce charme qu'elle savait mettre en tout : « Vous verrez comme M. de Castelbajac siffle joHment! » Et l'empereur stupéfait, qui, de sa vie, n'avait certainement jamais entendu siffler qui que ce soit de son entourage, sourit avec une petite nuance d'embarras, s'assit et se mit à écouter.

Il fut enchanté et déclara M. de Castelbajac artiste con- sommé dans son genre, ce qu'il était en effet, car il sifflait d'une façon délicieuse, avec des nuances vraiment exquises.

Après que le premier numéro du programme de ce concert improvisé eût pris fin, l'impératrice, qui avait entendu dire que le chef de cabinet de l'empereur, le baron de Braun,

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disposait d'une voix de baryton superbe, demanda à celui-ci de s'exécuter et le conduisit au piano. L'empereur, voyant cela, ;ine demanda quelles pouvaient bien être les intentions de l'impératrice au sujet du baron de Braun. Je répondis à Sa Majesté : « Sire, l'impératrice lui demande de chanter. » Et l'empereur de faire un soubresaut et, avec une véritable terreur, de me dire avec une nuance de supplication dans la voix : « J'espère pourtant bien qu'il ne va pas accepter! » Je répliquai, non sans cruauté : « Mais certainement, sire, il a la plus belle voix du monde et chante admirablement ! Pas possible, reprit l'empereur, en êtes-vous bien sûre? Ce serait navrant s'il devait se rendre ridicule! » Je rassurai Sa Majesté. Le baron de Braun chanta, et non seulement il ne se rendit pas ridicule, mais il fut applaudi et acclamé d'enthousiasme.

L'empereur à son tour parut enchanté de la découverte qu'il venait de faire!

Après le chant admirable du baron Braun, vint mon tour. Richard se mit au piano et je commençai par la fable de La Fontaine mise en musique, Le Sauetier et le Financier, pour continuer avec Le Sentier couvert. Je dois à la vérité d'avouer que moi aussi j'obtins mon petit succès, quoique d'un genre bien inférieur à celui de mon prédécesseur, et Leurs Majestés paraissant s'amuser de ces petites chansonnettes en deman- dèrent encore d'autres.

L'empereur s'approcha du piano et voulut bien me dire combien il venait de s'amuser en ajoutant qu'il avait eu peur pour moi, vu qu'une semblable production lui parais- sait fort imposante. Au grand étonnement de Sa Majesté, je l'assurai que je n'avais aucune peur : étant parfaitement sûre du texte, il n'y avait pas de raison pour que je fusse intimidée. Et j'oubUais qu'en bon courtisan j'aurais dire qu'en effet cet auditoire si illustre m'en avait imposé. L'empe- reur parut surpris de ma réponse, lorsque l'impératrice qui, elle aussi, était venue me complimenter auprès du piano, dit en riant : « Oh! nous ne pouvons pas nous faire d'illusions, nous ne lui faisons pas peur! »

Le 27 octobre, l'empereur prit congé de Leurs Majestés Impériales, et partit directement de Compiègne pour rentrer dans ses États.

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Il a laissé un profond souvenir dans les cœurs de tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher. Sa simplicité, son naturel parfait, l'élévation de ses sentiments, ses manières empreintes de noblesse et d'élégance avaient charmé tout le monde, et ont laissé en France jusqu'à ce jour un impé- rissable souvenir.

L'impératrice Eugénie a conservé un profond sentiment d'amitié pour l'empereur et professe un vrai culte pour son auguste personne. Leurs relations sont restées empreintes jusqu'à ce jour d'une grande cordialité et d'une grande fidélité.

L'empereur ne manque jamais, lorsqu'il me voit, de me demander des nouvelles de l'impératrice et d'ajouter : « Veuillez, quand vous lui écrirez, me mettre à ses pieds! » Je ne manque pas de transmettre le message impérial à qui de droit, et lorsque je reçois la réponse de l'impératrice, de la soumettre à l'empereur.

Après la mort de notre infortunée impératrice, notre pauvre cher empereur a envoyé à l'impératrice Eugénie l'ombrelle et l'éventail que l'auguste victime tenait en ses mains lors de l'assassinat à Genève.

J'ai vu arriver ces reliques pendant un séjour que je fai- sais à Paris, en même temps que l'impératrice Eugénie s'} trouvait de passage.

Sa Majesté ne pouvait se décider à ouvrir le paquet qui les contenait, et avait placé celui-ci sur une table couverte de fleurs, et parlait bas en le montrant, comme si la morte était devant elle!

PRINCESSE DE METTERNICH

EN GAGNANT MA VIE'

IV

La nuit est proche; l'air souffle plus frais, le vacarme s'atténue ; les maisonnettes de bois semblent s'élargir en s'enve- loppant d'ombres. On a emmené les enfants pour les coucher, quelques-uns se sont endormis sur place, au pied des palis- sades, ou sur les genoux de leur mère. Les plus grands se calment et s'apaisent quand vient la nuit. Evséienko a disparu sans qu'on s'en aperçût, la grosse veuve n'est plus non plus; on entend les sons graves de l'harmonica au loin, derrière le cimetière. La mère de Lioudmila est assise sur le banc, le dos voûté comme une chatte. Ma grand'mère avait été prendre le thé chez une voisine, entremetteuse et sage- femme, personne maigre au nez de canard; la médaille d'or de « sauvetage » pendait sur sa poitrine plate et mascuUne. Toute la rue la craignait, la considérant comme sorcière; on racontait qu'elle avait sauvé, pendant un incendie, les trois enfants et la femme malade d'un colonel.

Grand'mère et elle sont très liées ; quand elles se rencontrent dans la rue, elles se sourient de loin avec sympathie.

Nous sommes assis sur le banc, au portail, Kostroma, Lioudmila et moi ; Tchourka a provoqué le frère de Lioudmila à la lutte; ils s'étreignent, piétinent sur le sable et se démènent.

1. Voir la Revue de Paris du 15 octobre.

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Finissez! supplie la fillette d'une voix craintive.

En louchant vers elle, Kostroma raconte l'histoire du chas- seur Kalinine, un petit vieux aux cheveux gris, aux yeux rusés; il avait fort mauvaise réputation dans le faubourg chacun le connaissait. Il est mort récemment, mais on ne l'a pas enterré dans le sable du cimetière; son cercueil a été posé sur le sol, à l'écart des autres tombes. Ce cercueil est noir, assez haut sur pieds, et le couvercle est orné d'une croix, d'un: bâton et de deux os peints en blanc. On raconte que toutes les nuits, le vieillard sort de sa tombe et se promène dans le cimetière, il cherche, sans se lasser, on ne sait quoi, jusqu'au premier chant du coq.

Ne parle pas de ces horreurs! supplie Lioudmila.

Lâche-moi ! crie Tchourka, en se libérant de l'étreinte du petit Evséienko; il dit avec un ricanement à Kostroma : Pourquoi ces plaisanteries? J'ai vu moi-même comment on a enterré son cercueil; celui qui est au-dessus est vide; c'est ua monument...

Sans le regarder, Kostroma lui fait une proposition :

Eh bien,, va donc passer la nuit au cimetière, si c'est comme ça!

Ils se mirent à discuter; et Lioudmila, ennuyée, hochant la tête^ demanda à sa mère :

Maman, est-ce vrai que les morts se lèvent la nuit?

Oui, répondit la mère d'une voix blanche.

Le fds de l'épicière survint. Valek était un gros gaillard d'une vingtaine d'années au teint coloré; il prêta l'oreille à la discussion et dit :

Celui qui, pendant toute une nuit, jusqu'au jour, se couchera sur la tombe, je lui donnerai vingt kopecks et dix cigarettes, mais s'il a peur, s'il se sauve, je lui tirerai les oreilles à mon plaisir. Qui accepte?

Tous se turent, troublés, et la mère de Lioudmila déclara :

Quelle bêtise! Est-il permis de pousser les enfants à faire des choses pareilles!

Si tu me donnes un rouble, j'y vais ! proposa Tchourka d'un air maussade.

Aussitôt Kostroma demanda avec insolence :

Et pour vingt kopecks, tu aurais peur?

EN GAGNANT MA VIE 45

Et il expliqua à Valek :

Donne-lui un rouble, il n'ira pas, même à ce prix, tu vois bien qu'il se vante!

bien, je donnerai un rouble!

Tchourka se leva sans mot dire; avec quelque lenteur, il s'en alla en rasant les palissades. Kostroma mit les doigts dans sa bouche et poussa un sifflement aigu en guise d'accom- pagnement. Lioudmila dit d'un ton anxieux :

Ah! mon Dieu! Quel fanfaron! Qui l'aurait cru!

Les beaux poltrons que vous faites ! cria ironiquement Valek. Et vous vous croyez les premiers batailleurs de la rue, petits crapauds!

Ses lazzis m'irritaient et me blessaient. Nous n'aimions pas ce garçon repu qui poussait toujours ses cadets à des tours stupides, leur racontant des histoires malpropres sur toutes les femmes et les filles tout en leur apprenant à les houspiller. Les plus jeunes lui obéissaient et souvent s'en trouvaient très mal. Il détestait mon chien pour des raisons inconnues et lui lançait des pierres ; une fois même, il lui tendit un morceau de pain il avait enfoncé des épingles.

Mais, plus que de ces malices, je souffrais de voir Tchourka s'éloigner, tout pelotonné sur lui-même.

Je dis à Valek :

Donne-moi le rouble, j'irai...

Tout en me raillant et en m'effrayant, il donna l'argent à la mère de Lioudmila, mais celle-ci lui dit avec sévérité :

Non, je ne veux pas...

Et elle s'en alla, très irritée. Lioudmila n'osa pas, elle non plus, prendre le billet, ce qui lui valut aussi les sarcasmes de Valek. J'allais me mettre en route sans prendre l'argent du jeune homme, mais grand'mère survint et, quand elle fut mise au courant de l'affaire, elle accepta la coupure; puis elle me dit paisiblement :

Mets ton pardessus, et emporte une couverture, car il fait froid vers le matin...

Ses paroles me firent espérer qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux.

Valek posa comme conditions que je devrais rester couché ou assis sur le cercueil jusqu'à l'aurore, sans en descendre

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SOUS aucun prétexte, même si le cercueil se mettait à vaciller quand le vieux Kalinine sortirait de sa tombe. Si je sautais à terre, je perdais.

Prends garde! me prévint-il je te surveillerai toute la nuit.

Quand je partis pour aller au cimetière, grand'mère fit le signe de croix sur moi et me conseilla :

Si tu vois apparaître quelque chose, ne bouge pas, mais récite l'Ave Maria...

Je marchais à grands pas; j'avais hâte de voir cette aventure commencer et se terminer. Valek, Kostroma et d'autres garçons encore m'accompagnèrent. Grimpant par-dessus le mur do briques, je m'embarrassai dans ma couverture, je tombai, mais je bondis immédiatement sur mes pieds, comme si le sable m'avait rejeté. De l'autre côté du mur, on riait. Quelque chose me pinça à la poitrine, un petit froid désagréable me courut sur le dos.

En trébuchant, j'arrivai près du cercueil noir; d'un côté, il était enfoncé dans le sable, de l'autre ses pattes courtes et épaisses surgissaient, comme si on avait essayé de le soulever sans y réussir. Je m'assis au bord du cercueil, vers les pieds, et je regardai autour de moi : le cimetière mamelonné 'était tout planté de croix grises; des ombres, se déployant, tom- baient sur les tombes et voilaient les monticules ébouriOés de verdure. Çà et là, perdus parmi les croix, des bouleaux minces et étiques joignaient par leurs rameaux les sépultures éparpillées; à travers la dentelle de leurs ombres, on entre- voyait des brins d'herbe. L'éghse s'érigeait vers le ciel, monu- ment de neige parmi les nuages immobiles; la lune, mince et décroissante, étincelait.

Le père lasa sonne paresseusement la cloche de garde; chaque fois qu'il tire la corde, celle-ci s'accroche à la tôle de la toiture, geint plaintivement, puis le son très sec de la petite cloche retentit, bref et nostalgique.

« Que Dieu nous préserve de l'insomnie! » Je me rappelle cette prière du gardien.

Je suis angoissé. J'ai trop chaud, sans m'exphquer pour- quoi; je suis couvert de sueur; cependant la nuit est fraîche. Aurais-je le temps de courir au pavillon du gardien, au

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cas le vieux Kalinine essayerait vraiment de sortir de sa tombe?

Le cimetière m'est familier; cent fois j'ai joué parmi les sépultures avec le fils d'Iasa et d'autres camarades. Là-bas, près de l'église, ma mère est enterrée.

Tout n'est pas encore endormi; du faubourg arrivent des rires, des fragments de chansons. Sur les collines, à la carrière du chemin de fer, ou au village de Katysov, un harmonica joue, en haletant; le forgeron Miatchof, éternellement ivre, passe derrière le mur et chante, je le reconnais à sa chanson :

Notre petite mère A de tout petits défauts. Elle n'a jamais aimé persomie

Que seul mon papa.

Ces derniers soupirs de la vie me réconfortent; mais après chaque coup de cloche, le silence grandit. Le calme se répand sur les campagnes comme une rivière, il noie tout, dissimule tout. L'âme plane dans un vide sans limite, et elle s'y éteint, comme la flamme d'une allumette au fond des ténèbres.

Enveloppé dans ma couverture, les jambes croisées sous moi, je suis assis sur la tombe, le visage tourné vers l'église; quand je bouge, Je monument grince et le sable craque.

Quelque chose tombe sur le sol derrière mon dos, une fois, puis une fois encore; un morceau de brique me touche presque. Je prends peur, mais je devine immédiatement que ces projec- tiles sont lancés de la route par Valek et sa bande, et qu'ils veulent m'effrayer. La proximité d'êtres humains me fait au contraire du bien.

Je pense à ma mère... Une fois, me surprenant à fumer ma première cigarette, elle m'avait grondé, elle m'avait battu et je lui avais dit :

Non, ne me donne pas des coups, je suis déjà bien assez malade... j'ai mal au cœur...

Puis, le châtiment subi, je m'étais assis derrière le poêle et elle avait dit à grand' mère :

Un garnement insensible, qui n'aime personne... J'étais révolté de l'entendre parler ainsi. Quand ma mère

me punissait, j'avais pitié d'elle, j'étais gêné pour elle, rare-

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ment le châtiment tombait à propos et jamais en proportion des fautes.

Que de choses humihantes dans ma vie! Ne serait-ce que ces gens derrière ce mur; ils savaient fort bien que j'avais peur, tout seul dans ce cimetière et ils voulaient me faire plus peur encore. Pourquoi?

J'avais envie de leur crier :

Allez au diable !

Mais c'était dangereux. Pouvait-on savoir comment le diable prendrait la chose? Sans doute, il était tout près.

Des parcelles de mica, mêlées au sable, brillaient faible- ment sous la clarté lunaire ; leur miroitement me fit souvenir d'un jour où, couché sur la digue de l'Oka, je regardais dans l'eau; tout à coup, presque sous mon nez, un poisson avait émergé et s'était tourné sur le flanc; il ressemblait à une joue humaine; il m'avait examiné d'un œil rond pareil à celui d'un oiseau, puis il avait plongé en se balançant comme une feuille qui tombe.

Ma mémoire travaillait avec une intensité croissante, ressuscitant divers incidents de ma vie et elle s'en servait pour me défendre contre mon imagination, qui créait obstiné- ment des images terrifiantes.

Un hérisson se promène, ses pattes fermes frappent le sol; il me fait penser aux lutins, il est petit et drôle comme eux.

Je me rappelle ma grand'mère accroupie devant le portillon du poêle, qui prononçait une formule magique :

Maître bienveillant, fais périr les blattes...

Bien loin, au delà de la ville que je ne voyais pas , une clarté apparaissait; le froid matinal me piquait aux joues; mes yeux se fermaient. Je me couchai en chien de fusil, la tête cachée sous la couverture. Advienne que pourra!

Je fus réveillé par ma grand'mère. Elle était debout à côté de moi; tout en rabattant la couverture, elle disait :

Lève-toi! N'as-tu pas froid? Eh bien, as-tu eu peur?

Oui, mais il ne faut pas le dire, il ne faut pas le dire aux autres !

Pourquoi? demanda-t-elle étonnée. Si tu n'avais pas eu peur, tu n'aurais aucun mérite!

Nous rentrâmes; en chemin, elle me dit tendrement :

EN GAGNANT MA VIE 49

Il faut tout essayer soi-même, mon petit, il faut tout apprendre soi-même, personne ne le fera pour toi...

Vers le soir, je fus le héros de la rue; tout le monde me demandait :

C'est vrai? tu n'as pas eu peur? C'est effrayant! n'est-ce pas?...

Et lorsque je répondais :

Oui, c'est effrayant !

On s'exclamait avec des hochements de tête :

Ahah! Tu vois!

Quant à l'épicière, elle déclara très haut et d'un ton con- vaincu :

Par conséquent, ils ont menti, ceux qui disaient que Kalinine se promenait la nuit. Si c'était vrai, le petit n'aurait pas eu le temps d'avoir peur. Le vieux l'aurait saisi et envoyé on ne sait où.

Lioudmila me considérait avec un affectueux étonnement; grand-père lui-même était visiblement content de moi; il ne cessait de sourire. Tchourka, seul, dit d'une voix maussade :

Ça lui est facile, sa grand'mère est sorcière !

Mon frère Kolia s'éteignait peu à peu, comme une petite étoile dans la clarté de l'aurore. Grand'mère, Kolia et moi couchions dans un hangar, sur des tas de bois couverts de chiffons; à côté de nous, derrière une cloison de planches toute fendue, se trouvait le poulailler des maîtres. Le soir, nous entendions les poules repues qui se secouaient et glous- saient en s'endormant; le matin, nous étions réveillés par un coq doré, au gosier sonore.

Oh! que la peste l'étoufîe! murmurait grand'mère ensommeillée.

Je ne dormais plus; à travers les fentes du bûcher, les rayons du soleil venaient jusqu'à mon lit, des poussières argentées y dansaient, des poussières pareilles aux mots dans les contes de fée. Dans les piles de bois, les souris glissaient sans bruit; des insectes rouges aux ailes ponctuées de noir cou- raient çà et là.

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Parfois, fuyant les odeurs étouffantes du poulailler, je sortais du bûcher, et je me hissais sur le toit; je regardais dans la maison voisine, les gens qui se réveillaient, encore aveuglés et lourds de sommeil.

Voici la tignasse du batelier Fermanof qui apparaît à la fenêtre; maussade et buveur, il grogne comme un porc et regarde le ciel avec des yeux bouffis, à peine visibles. Le grand-père arrive en courant dans la cour; des deux mains, il lisse ses petits cheveux roux; il se précipite à la fontaine pour s'y débarbouiller à grande eau. La cuisinière du propriétaire, une fille au nez pointu, toute constellée de taches de rousseur, ressemble à une chouette; le proprié- taire lui-même ressemble à un gros pigeon bien gras; tous ces gens me rappellent des animaux, des oiseaux ou des fauves.

Le matin est tendre et rayonnant, mais je me sens un peu triste, j'aimerais aller à la campagne, il n'y a personne; je sais déjà que les humains, comme toujours, souilleront la sereine journée.

Une nuit, l'aube pointant, j'étais couché sur le toit, grand'- mère m'appela et me dit à mi-voix, en désignant de la tête son lit :

Kolia est mort...

Le garçonnet avait glissé de l'oreiller et était couché sur la couverture; il était tout bleu; sa chemise retroussée, laissait voir le ventre gonflé et les petites jambes tordues couvertes de plaies; les mains étaient placées d'une manière bizarre à la ceinture, comme s'il avait voulu se soulever. La tête penchait de côté.

Dieu merci, il est parti ! dit grand'mère en se coiffant. Qu'aurait-il fait, le pauvre infirme ?

Le grand-père arriva, piétinant, on eût dit qu'il dansait; avec précaution, il toucha du doigt les yeux fermés de l'enfant; grand'mère s'irrita :

Pourquoi le touches-tu avant de t'être lavé les mains? Il murmura :

Voilà, on l'a mis au monde, il a vécu, il a mangé... et puis... tout d'un coup...

Si tu divagues, réveille-toi! riposta grand'mère.

EN GAGNANT MA VIE 51

Il la regarda d'un air sombre, et s'en alla dans la cour en ajoutant :

Je n'ai pas de quoi l'enterrer, arrange-toi...

Fou! Malheureux!

Je sortis et ne rentrai qu'à la nuit tombante.

On ensevelit Kolia le lendemain matin; je m'abstins d'aller à l'église; pendant toute la durée de la messe, je demeurai assis près de la tombe ouverte de ma mère, en compagnie de mon chien et du père lasa. Il avait rouvert la fosse, pour un prix très modique, et ne cessait de s'en vanter.

C'est seulement parce que je vous connais, sinon, j'aurais demandé un rouble...

En regardant au fond du trou jaune d'où montait une odeur étouffante, j'aperçus des planches noires et humides. Au moindre de mes mouvements, les petits tas de sable autour de la fosse s'écroulaient et coulaient en minces filets jusqu'au fond, laissant des rigoles sur les parois. Je bougeai à dessein, pour que le sable recouvrît les planches noires.

Ne fais pas de sottises! dit le père lasa, et il se mit à fumer.

Grand'mère apporta dans ses bras le petit cercueil blanc; le père lasa sauta dans la fosse, prit le cercueil, le posa à côté des planches noires; puis, après s'être hissé sur le sol, il se mit à combler le trou, s'aidant de la pelle et des pieds. Sa pipe dégageait des fumées comme un encensoir. Grand-père et grand'mère l'aidaient, sans mot dire. Ni prêtres ni mendiants; nous n'étions que nous quatre parmi la foule des croix.

En donnant au fossoyeur son salaire, grand'mère lui dit avec reproche :

Tu as tout de même dérangé l'esprit familier de ma fille. . .

Comment faire autrement? Et encore, j'ai pris de la terre ailleurs! Mais c'est sans importance!

Grand'mère fit encore une profonde révérence à la tombe; elle eut quelques sanglots, quelques gémissements et elle se mit en route, suivie de grand-père, vêtu d'un habit fripé et se cachant les yeux sous la visière de sa casquette.

De la graine semée dans une terre non labourée, dit-il tout à coup, et il partit devant nous à grands pas, pareil à un corbeau dans un champ.

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Je demandai à grand'mère :

Que raconte- t-il?

Ne t'inquiète pas! Il a ses idées à luil répondit-elle. Il faisait chaud; grand'mère marchait lourdement, ses

pieds s'enfonçaient dans le sable tiède; elle s'arrêtait à chaque instant pour essuyer son visage couvert de sueur. Je lui demandai, en faisant un effort :

Ces choses noires dans la tombe, c'est le cercueil de maman?

Oui, dit-elle tristement. Le fossoyeur est stupide. Il n'y a pas encore un an et Varia est déjà pourrie! Le sable a laissé passer l'eau; de la terre, ça vaudrait mieux.

Est-ce que tout le monde pourrit?

Oui. Excepté les saints.

Alors toi, tu ne pourriras pas !

Elle s'arrêta, rectifia ma casquette qui avait glissé et elle ajouta avec gravité :

Ne pense pas à des choses pareilles, tu entends?

Mais moi, je me disais : « La mort, quelle chose répugnante et humiliante, la mort! Quelle abomination! » J'étais atroce- ment mal à mon aise.

Quand nous arrivâmes à la maison, le grand-père avait déjà allumé le samovar et mis la table. Il murmura :

Il fait chaud, prenons le thé. Je vous offre de mon thé, à vous deux.

S'approchant de grand'mère, il lui frappa sur l'épaule :

Hein, la mère, qu'en dis-tu?

Que veux-tu que j'en dise!

Voilà. Le Seigneur est irrité contre nous. Il nous arrache un membre, puis un autre... Si les familles vivaient bien unies, comme les doigts de la main...

Il y avait longtemps qu'il n'avait parlé sur un ton aussi doux. Je l'écoutais et j'espérais qu'il allait dissiper ma dou- leur, qu'il m'aiderait à oubUer le trou jaune et les planches noires et suintantes.

Mais grand'mère l'arrêta sans ménagement :

Tais-toi, père! Tes paroles, toujours les mêmes, ne remédient à rien. Toute ta vie, tu nous as tous rongés, comme la rouille ronge le fer!

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Grand-père toussa, lui jeta un coup d'œil et se tut.

Le soir, au portail, je racontai, plein de douleur, à Lioud- mila, ce que j'avais vu le matin; mais mon récit la laissa indifférente :

On vit mieux quand on est orphelin; si mon père et ma mère mouraient, je laisserais ma sœur prendre soin de mon frère, et moi je m'en irais au couvent pour toujours. irais-je, sinon là? Je ne peux pas me marier; je boite, je ne peux pas travailler. Et puis, j'aurais des enfants infirmes...

Elle parlait raisonnablement, comme une grande personne; depuis ce soir-là, sans doute, je perdis tout intérêt pour elle; d'ailleurs, la vie s'arrangea de telle sorte que je vis de plus en plus rarement ma camarade.

Quelques jours après la mort de mon frère, grand-père me dit :

Couche-toi de bonne heure ce soir; je te réveillerai à l'aurore; nous irons chercher du bois en forêt...

Et moi, je ramasserai des herbes, déclara grand'mère. La forêt, plantée de bouleaux et de sapins, se trouvait près

des marais, à trois kilomètres du faubourg. Très fournie en broussailles et en abatis d'arbres, elle s'étendait d'un côté jusqu'à rOka, de l'autre jusqu'à la grand'route de Moscou, et reprenait au delà de la route. Au-dessus de son faîte ondu- leux se dressait très haut le dôme noir d'une é paisse forêt de sapins, la « Crête de Savely. »

Cette vaste futaie appartenait au comte Chouvalof et était fort mal gardée; les petits bourgeois de Kounavine la considéraient comme leur propriété, ramassaient les osiers, coupaient les broussailtes, sans dédaigner à l'occasion le bois vert. A l'automne, les gens venaient en bandes, avec des haches et des cordes, s'approvisionner de bois pour l'hiver.

Et nous voici, partant tous les trois à l'aurore par les prés verts que la rosée argenté; à notre gauche, au delà de l'Oka, au-dessus des flancs roux des monts Diatlof, au-dessus de la blanche Nijni-Novgorod, sur les monticules des jardins ver- doyants, sur les coupoles dorées des églises, se lève sans hâte le soleil russe, toujours un peu paresseux. Un vent calme et endormi souffle de l'Oka lent et trouble. Les boutons d'or alourdis de rosée se balancent, les ancolies se penchent silen-

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cieuses vers le sol; des immortelles multicolores traînent sur une pierraille; la « belle de nuit » ouvre ses étoiles vermeilles...

La forêt s'avance à notre rencontre comme une armée noire; les sapins ailés sont pareils à de grands oiseaux, les bouleaux à des jeunes filles. L'odeur aigre des marais flotte sur les champs. Mon chien marche à côté de moi, sa langue rose pendante; il s'arrête, flaire et secoue sa tête de loup avec perplexité.

Vêtu d'une casaque de grand'mère, coiffé d'une vieille casquette sans visière, grand-père cligne des yeux, sourit on ne sait à quoi, et marche avec précaution, comme s'il se dissimulait. Grand'mère, en corsage bleu, en jupe noire, un fichu blanc sur la tête, roule plutôt qu'elle ne marche et si vite que j'ai peine à la suivre.

Plus la forêt se rapproche et plus grand-père s'anime; il aspire l'air par le nez, il parle d'abord en phrases entrecoupées indistinctes; puis, comme grisé, il dit des choses bcfles et joyeuses :

Les forêts, ce sont les jardins de Dieu... Personne ne les a semées, seul le vent de Dieu, la sainte respiration de ses lèvres... Autrefois, quand j'étais jeune, à Gégoula, quand j'étais haleur... Ah! Alexis, tu ne verras pas tout ce que j'ai vu et vécu! Au bord du Volga les forêts vont jusqu'à l'Oural, oui, c'est merveilleux, tant c'est immense!...

Grand'mère le regarde de côté et me fait signe de l'œil; il trébuche sur une souche et égrène une quantité de paroles brèves, que retiendra ma mémoire :

Nous conduisions une barque chargée d'huile, de Saratof à la foire, et nous avions avec nous le comptable Kirillo de Pourek, et un Tatare, appelé Asaf. Arrivés à Gégoula, le vent commença à souffler de telle sorte qu'il fallut jeter l'ancre. Nous abordâmes pour faire cuire la soupe. C'était au mois de mai; le Volga était large comme la mer; les vagues s'y pro- menaient par troupeaux; on aurait dit des miniers de cygnes voguant vers la Caspienne. Les montagnes de Gégoula étaient vertes, toutes printanières, dressées vers le ciel; et au ciel, les nuages blancs moutonnaient, le soleil fondait de l'or sur la terre. Nous nous reposons, nous admirons, nous sommes bienveillants les uns pour les autres. Sur la rivière, il faisait froid et mauvais; sur le rivage, il faisait tiède et bon. Vers

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le soir, notre Kirillo, un homme sombre, qui n'était plus jeune, se lève tout à coup, enlève sa casquette et nous déclare : « bien, les amis, je ne suis plus votre chef ni votre serviteur, allez-vous-en sans moi; moi, je vais dans la forêt! » Nous nous regardions effarés. Que faire? Nous ne pouvions pas nous passer d'un employé responsable vis-à-vis du patron; on ne peut pourtant pas exister sans tête. C'était sur le Volga, c'est vrai, mais on peut s'égarer même sur une voie toute droite Les gens sont parfois des brutes sans raison, qui n'ont égard à rien. Nous eûmes peur. Et lui, il persiste : « Je ne veux plus vivre ainsi, je ne veux plus être votre gardien, je veux aller dans la forêt. » Nous étions prêts à le battre et à le ligoter. Et voilà le pilote tatare qui s'écrie : « Moi aussi, je m'en vais ! « C'était la catastrophe. Le patron lui devait deux voyages; il avait déjà fait la moitié du troisième, ce qui représentait beaucoup d'argent alors. Nous avons protesté, discuté, crié jusqu'à la nuit; sept de la bande partis, nous sommes restés quinze ou seize. Voilà ce que c'est que la forêt!

Ils sont devenus brigands?

Peut-être brigands ou ermites; à cette époque-là, on ne se souciait guère de tout cela !

Grand'mère se signe et dit :

Très Sainte Mère de Dieu! Quand on songe aux actes des pauvres humains, on a pitié de tous!

La raison nous est donnée; il faut seulement savoir de quel côté le démon vous tire...

Nous entrons dans la forêt par un sentier humide, côtoyant des clairières marécageuses et de maigres bouquets de sapins. Je me dis que ce doit être beau de s'en aller pour toujours dans les bois, comme l'a fait Kirillo de Pourek. Dans les bois, on ne rencontre ni gens bavards, ni gens querelleurs, ni ivrognes; on y oublie la répugnante avarice du grand-père, la tombe de sable de maman, tout ce qui mortifie et accable le cœur.

Arrivés à une place sèche, grand'mère déclare :

Il faut casser la croûte, asseyons-nous!

Dans un sac, elle a un pain de seigle, de l'oignon vert, des concombres, du sel, du fromage blanc; grand-père considère le tout avec embarras et murmure :

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Et moi qui n'ai apporté aucune provision, ma parole!...

Il y en a assez pour tous...

Nous nous asseyons, adossés au tronc cuivré d'un gros sapin; l'air est imprégné d'une odeur de résine; de la campagne vient un vent léger; les branches se balancent. Grand' mère cueille des herbes et me raconte les propiiétés curatives du mille- pertuis et de la bardane; elle me parle des vertus mystérieuses des diverses herbes de la Saint- Jean.

Grand-père coupe des osiers; je suis chargé de porter sa cueillette à un endroit fixé, mais je me plonge sans qu'il s'en aperçoive au cœur de la forêt, je suis grand'mère qui marche entre les troncs majestueux et qui se penche constamment vers le sol couvert d'aiguilles de sapin. Tout en cheminant, elle se parle à elle-même :

Il fait trop sec, il y aura peu de champignons. Ah! Seigneur, Tu ne prends pas bien soin des pauvres; pour les pauvres, les champignons sont une friandise !

Je la suis sans mot dire, avec précaution, veillant à ce qu'elle ne m'aperçoive pas; je ne veux pas la troubler dans sa conversation avec Dieu, avec les plantes, avec les bêtes.

Mais elle me voit.

Tu as lâché le grand-père?

Et, faisant la révérence à la terre noire, somptueusement vêtue d'une riche chasuble verte, elle me raconte comment, autrefois, dans les temps sans histoire. Dieu, irrité contre les hommes, a recouvert la terre d'eau et a noyé tout ce qui vivait.

... Et la Très Sainte Vierge a ramassé à l'avance dans sa poche toutes les graines. Elle les a cachées, et elle a dit au soleil : « Bon soleil, sèche la terre d'un bout à l'autre; les hommes chanteront ta gloire, pour te récompenser! » Le soleil a séché la terre et la Vierge l'a ensemencée avec les graines qu'elle avait cachées. Et le Seigneur regarde et voit que la terre est de nouveau couverte d'êtres vivants, et d'herbes, et de plantes, et d'animaux, et de gens ! ... « Qui a agi contre ma volonté? » demande-t-il. Et la Vierge Lui avoue ce qu'elle a fait. Le Seigneur qui voyait avec tristesse la nudité de la terre, répondit à la Vierge : « Tu as bien agi! »

EN GACxNANT MA VIE 57

L'histoire me paraît belle, mais étonné, je demande grave- ment :

Es-tu sûre que tout s'est bien passé ainsi? La Sainte Vierge est née longtemps après le déluge.

C'est au tour de grand'mère d'être surprise :

Qui est-ce qui te l'a dit?

A l'école, c'est écrit dans les livres... Ma réponse la tranquillisa.

Mon enfant, dit-elle, oublie ce que racontent les livres; ils mentent, les livres!...

Elle sourit d'un sourire intérieur.

Ils en inventent de belles, ces nigauds! Dieu existait, et II n'aurait pas eu de Mère? Allons dcnc! De qui donc serait-il né?

Je ne sais pas.

Tu vois! C'est tout ce que tu as appris : « Je ne sais pas. »

Le prêtre a dit que la Vierge était la fille de Joachim et d'Anne.

Grand'mère commence à se fâcher; plantée devant moi, elle me fixe d'un air sévère :

Si tu as des pensées de ce genre, moi, je te calotterai! Tu verras !

Mais immédiatement, elle m'explique :

La Mère de Dieu a toujours existé, avant toutes choses! Dieu est d'Elle, et ensuite...

Et Jésus, de qui est-Il né?

Grand'mère se tait; embarrassée, elle ferme les yeux.

Et Jésus, de qui est-Il né? répétai-je.

Je vois que j'ai la victoire, que j'ai fait errer grand'mère dans les mystères de la théologie, et j'en suis ennuyé.

Nous avançons toujours au plus profond de la forêt, parmi la pénombre bleue transpercée par les rayons du soleil. Dans la tiédeur douce des bois court une rumeur toute spéciale, rêveuse et évocatrice de rêves. Les becs-croisés grincent, les alouettes grisollent, le coucou rit, le merle siffle ; le chant acide du pinson résonne sans arrêt; l'étrange oiseau qu'est le gros- bec chante un air mélancohque. Les grenouilles couleur d'éme- raude sautent sous nos pieds; entre les souches, sa petite tête dorée haut levée, une couleuvre est allongée et les guette.

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Un écureuil passe, on entrevoit au pied d'un sapin sa queue touffue. On remarque une quantité inouïe de choses et l'on voudrait en voir toujours davantage, aller toujours plus loin.

Entre les troncs des sapins, il me semble que j'aperçois les silhouettes transparentes et vaporeuses de géants qui dispa- raissent dans l'épaisse verdure; çà et là, le ciel d'un bleu argent se montre entre les faîtes des arbres. A mes pieds, la mousse forme un somptueux tapis, brodé de buissons d'airelles et de canneberges aux fils desséchés; la ronce étincelle dans l'herbe en gouttelettes de sang et l'odeur forte des cham- pignons chatouille le nez.

Très Sainte Mère de Dieu, Lumière du monde! prie grand'mère avec un soupir.

Au bois, on la dirait à la fois maîtresse et sœur de tout ce qui l'entoure; elle marche avec majesté, elle voit tout, elle a des louanges et des remerciements pour tout. 11 semble qu'elle répande autour d'elle de tièdes effluves, et quand la mousse qu'elle a foulée se redresse après son passage, j'en suis ravi.

Tout en cheminant, je pense : « J'aimerais être un brigand ; je pillerais les gens riches et avares, je donnerais mon butin aux pauvres; alors tout le monde serait rassasié et content; on ne serait plus envieux et l'on n'aboierait plus les uns contre les autres comme des chiens hargneux. J'aimerais aussi aller jusque vers le Dieu de grand'mère, vers sa Sainte Vierge, et leur dire toute la vérité sur la vie lamentable des gens, sur la manière méchante et méprisante dont ils s'enterrent les uns les autres dans le sable pourri. Je leur révélerais com- bien il y a sur terre de choses cruelles, irritantes et tout à fait inutiles. Et si la Vierge me croyait, je Lui demanderais de me donner assez de sagesse pour être capable de tout améliorer. Les gens pourraient m'écouter avec confiance. Je chercherais, moi, la meilleure manière de vivre. Je suis petit, c'est vrai, mais qu'importe? Jésus n'avait qu'un an de plus que moi lorsque les sages l'écoutaient dans le temple. »

Aveuglé par mes pensées, je tombai dans un trou profond; j'eus la peau égratignée à la nuque et le flanc blessé par une racine. Je restai assis au fond, dans la boue froide, visqueuse comme de la résine; très honteux, je sentais que je ne pourrais

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remonter tout seul, et cependant, je ne voulais pas effrayer grand'mère en criant. Pourtant, je l'appelai.

Elle me tira vivement de la fosse et elle dit en se signant :

Grâce à toi, Seigneur! C'est heureux que la caverne soit vide, mais si le propriétaire y avait été!

Et elle se mit à pleurer au milieu de ses rires. Puis, elle me mena au ruisseau, elle me débarbouilla, elle banda mes plaies avec son mouchoir, après y avoir appliqué des feuilles qui calmaient la douleur; ensuite nous restâmes dans la guérite d'un aiguilleur; j'étais trop faible pour rentrer immédiate- ment.

... Presque tous les jours, je disais à grand'mère :

Allons à la forêt!

Elle acquiesçait volontiers. Nous passâmes ainsi tout l'été, jusqu'à r arrière-automne, ramassant des herbes, des baies, des champignons et des noix. Grand'mère vendait nos cueil- lettes, ce qui nous faisait vivre.

Parasites! glapissait grand-père, quoique nous ne fussions nullement à sa charge.

La forêt faisait naître en moi un sentiment de confort et de paix intérieure; toutes mes amertumes s'y dissipaient; j'oubliais les choses désagréables et, en même temps, une acuité de perception spéciale se développait en moi : l'ouïe et la vue s'aiguisaient; la mémoire devenait plus subtile et le réceptacle de mes impressions plus profond.

Grand'mère m'étonnait de plus en plus. Je m'étais habitué à la considérer comme une créature supérieure à tout le monde, la plus sage et la meilleure qui existât, et elle ne faisait sans cesse que renforcer cette conviction. Un soir, après avoir cueilli des mousserons blancs, nous rentrions à la maison, A l'orée de la forêt, grand'mère s'assit pour se reposer, et je retournai derrière les arbres, afin de chercher encore des champignons.

Soudain, j'entendis sa voix. Je regarde : assise au bord du sentier, elle trie et nettoie des champignons, et près d'elle se trouve un chien efflanqué, au poil gris, qui tire la langue.

Va-t'en, va-t'en! dit grand'mère. Va-t'en d'ici! Peu de temps auparavant, Valek avait empoisonné mon

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chien; j'eus aussitôt envie d'adopter celui-ci. Je courus vers le sentier, la bête eut un mouvement ondoyant bizarre; sans tourner le cou, elle dardait sur moi le feu vert de ses yeux affamés; la queue entre les jambes, elle fit un bond vers la forêt. Elle n'avait pas l'allure d'un chien; quand je la sifflai, elle se précipita brusquement dans les buissons.

Tu as vu ? demanda grand'mère en souriant. Tout d'abord, je m'y suis trompée, j'ai cru que c'était un chien; ensuite j'ai vu ses crocs de loup et aussi son cou! J'ai eu peur, je lui ai dit : « Va-t'en, puisque tu es un loup! » C'est heureux que les loups ne soient pas dangereux en été...

Jamais elle ne s'égarait dans la forêt; elle retrouvait infailliblement le chemin de la maison. Par l'odeur des herbes, elle savait quels champignons on trouvait en un lieu déter- miné et souvent elle m'interrogeait :

Quel arbre le pleurote aime-t-il? Comment distingues-tu le bolet comestible du faux bolet? faut-il chercher des mousserons?

Par d'imperceptibles égratignures sur les troncs, elle m'indi- quait les creux des arbres nichent les écureuils; je grimpais sur l'arbre et je vidais leurs nids; j'en enlevais les provisions de noix faites pour l'hiver; parfois, j'en trouvais jusqu'à dix livres dans une seule cachette.

Une fois que j'étais ainsi occupé, un chasseur m'envoya, dans le côté droit du corps, vingt-sept plombs de petite grenaille; grand'mère réussit à en extraire onze à l'aide d'une aiguille ; les autres restèrent de longues années dans ma chair et en sortirent peu à peu.

Grand'mère fut satisfaite de voir que je savais supporter patiemment la souffrance.

Bravo, dit-elle, tu as de la patience, tu auras donc aussi de la sagesse.

Chaque fois qu'elle réunissait une petite somme en vendant des noix et des champignons, elle la distribuait en « aumônes secrètes » déposées sur l'appui des fenêtres; elle se contentait, môme le dimanche, de vêtements rapiécés.

Tu as l'air plus misérable qu'une mendiante, tu me fais honte, grommelait grand-père.

EN GAGNANT MA VIE 61

Qu'est-ce que ça fait; je ne suis pas ta fille, ni en âge de me marier...

Leurs querelles devenaient de plus en plus fréquentes.

Je ne suis pas un plus grand pécheur que les autres, criait grand-père d'un ton offensé, et je suis puni plus que les autres 1

Grand'mère le taquinait :

Les démons savent très bien ce que vaut chacun ! Et quand nous étions seuls, elle disait :

Il a peur des démons, mon vieux bonhomme ! Il vieillit vite, uniquement de peur! Ah! le pauvre homme!

Pendant l'été, je m'étais beaucoup fortifié; j'étais aussi devenu sauvage; je n'éprouvais plus d'intérêt pour la vie de mes camarades et leurs rivalités, ni pour Lioudmila, dont la sagesse me paraissait ennuyeuse...

Un soir, grand-père rentra de la ville, tout mouillé c'était l'automne, et il pleuvait il se secoua sur le seuil, comme un moineau, et il déclara avec solennité :

Eh bien, petit rôdeur, demain tu entres en place.

encore? s'informa grand'mère irritée.

Chez ta sœur Matriona, chez son fils,..

Ah! quelle malheureuse idée, père!

Tais-toi, sotte! Peut-être fera-t-il de lui un dessinateur I Grand'mère baissa la tête sans rien ajouter.

Le soir, je dis à Lioudmila que je m'en allais en ville, que j'allais y vivre.

Moi aussi, on m'y mènera bientôt, m'annonça-t-elle pensive. Papa veut qu'on me coupe complètement la jambe; ensuite je serai tout à fait bien portante...

Pendant l'été, elle avait maigri; la peau de son visage était devenue bleuâtre et ses yeux avaient grandi.

Tu as peur? lui demandai-je.

Oui, répondit-elle, et elle se mit à pleurer silencieuse- ment.

Je n'avais aucune consolation à lui offrir; j'avais peur moi-même d'aller vivre à la ville. Nous restâmes longtemps assis, serrés l'un contre l'autre, plongés dans un lugubre silence.

Si c'était encore l'été, j'aurais demandé à grand'mère de

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prendre la besace et d'aller mendier, comme elle le faisait quand elle était fillette. Nous aurions emmené Lioudmila avec nous; je l'aurais tramée dans un petit char.

Mais c'était l'automne; un vent humide soufflait dans les rues; le ciel était voilé de perpétuels nuages; la terre s'était ridée; elle était devenue sale et malheureuse...

VI

De nouveau, me voici en ville, dans une grande maison blanche à deux étages, qui ressemble à une tombe. Le bâti- ment est neuf, mais comme boureouflé et étique; on dirait un pauvre qui se serait soudain enrichi et aurait aussitôt mangé à en crever de graisse. Il est perpendiculaire à la rue; chacun de ses étages a huit fenêtres et, devrait se trouver la façade, on en compte quatre. Aux étages inférieurs, les fenêtres ouvrent sur un étroit passage, sur la cour; plus haut, elles ont vue sur la palissade de la maisonnette d'une blan- chisseuse et sur un ravin malodorant.

Pas de rue digne de ce nom, devant la maison, c'est le ravin malpropre sur lequel on a jeté deux étroites passerelles.

A gauche, il s'étend jusqu'à la caserne des disciplinaires; on y lance toutes les ordures des cours; une mare d'eau boueuse et vert foncé y stagne; à droite, à son extrémité, l'étang de Zviezdine, entouré de saules, dégage une odeur aigre. Le centre du ravin est juste en face de la maison; par moitié, il est recouvert de balayures, d'orties, d'oseille sauvage, de bardanes; plus loin, le prêtre Dorimédonte Pokrovsky a planté un jardin; il y a aussi construit un pavillon en lattes minces peintes en vert. Quand on lance de grosses pierres contre ce pavillon, les lattes se brisent avec un grand cra- quement.

L'endroit est morne à l'extrême et d'une saleté répugnante ; l'automne a cruellement défiguré la terre argileuse; il l'a transformée en une résine jaunâtre qui se colle opiniâtrement aux pieds. Jamais encore je n'avais vu autant de boue sur un espace aussi restreint; j'étais habitué à la propreté des champs et de la forêt, et ce coin de la ville m'inspirait du dégoût et de l'ennui.

EN GAGNANT MA VIE 63^

Au delà du ravin s'élevaient des palissades grises et vétustés; plus loin, j'aperçois la maisonnette j'ai vécu cet hiver, pendant que j'étais apprenti au magasin. La proximité de cette maison m'accable encore davantage. Pourquoi faut-il que je revienne habiter dans cette rue?

Je connais mon patron; il venait en visite chez ma mère, en compagnie de son frère, qui glapissait d'une manière comique :

André est papa, André est papa!

Ils n'ont pas changé; l'aîné, qui a le nez en bec de corbin, de longs cheveux, est agréable et paraît bon; le cadet, Victor, a le même visage chevahn et les mêmes taches de rousseur. Leur mère, la sœur de ma grand'mère, est de tempérament irascible et criard. L'aîné est marié; sa femme est appétis- sante, blanche comme du pain de froment; elle a de grands yeux très noirs.

Dès le premier jour, elle me dit à deux reprises :

J'ai fait cadeau à ta mère d'une pèlerine de soie garnie de jais...

Je n'arrivais pas à croire qu'elle avait pu faire un cadeau à ma mère et que ma mère l'eût accepté. Lorsque la patronne me rappela cette pèlerine encore une fois, je lui répliquai :

Si tu l'as donnée, tu l'as bien voulu; ce n'est pas la peine de t'en vanter... '

Elle eut un mouvement de recul :

Hein! A qui parles-tu?

Son visage se couvrit de taches rouges; ses yeux sortirent de leur orbite; elle appela son mari.

Celui-ci arriva à la cuisine, le compas à la main, la crayon derrière l'oreille; il écouta sa femme et me dit :

Il faut lui dire « vous »; à elle et à tout le monde. Et il ne faut pas être insolent!

Puis, d'un ton impatient, il s'adressa à sa femme : Ne me dérange pas pour des bêtises!

Comment, des bêtises? Si ta famille...

Que le diable l'emporte, la famille! s'exclama le patron, et il prit la fuite.

Je n'étais pas content non plus de ce que ces gens fussent de la parenté de grand'mère; d'après mes observations, les parents se traitaient les uns les autres beaucoup plus mal que

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les étrangers; car, mieux que les étrangers, ils connaissent leurs faiblesses et leurs ridicules réciproques ; leurs calomnies sont plus méchantes; leurs querelles et leurs batteries plus fréquentes.

Le patron me plaisait; il avait une jolie manière de secouer ses cheveux, de les arranger derrière les oreilles. Il me rappe- lait, je ne sais pourquoi, mon ancien ami, la «Bonne Affaire ^ ». Il riait souvent avec satisfaction; ses yeux gris avaient une expression débonnaire; des petites rides comiques se dessi- naient de chaque côté de son nez de vautour.

Finissez donc de vous quereller, les poules ! disait-il à sa femme et à sa mère, découvrant en un bon sourire ses dents petites et serrées.

Belle-mère et belle- fille se disputaient tous les joui-s; j'étais très étonné de voir avec quelle facilité et quelle rapidité naissaient les querelles. Dès le matin, débraillées, décoiffées, elles couraient d'une pièce à l'autre, comme si le feu était à la maison; elles se démenaient ainsi toute la journée et ne se reposaient qu'à table, pendant le dîner,^ le thé et le souper. Elles buvaient et mangeaient à l'excès, jusqu'à ce qu'elles en fussent ivres et fatiguées; pendant les repas, elles parlaient nourriture; elles échangeaient de mauvais compliments, sans acharnement, en vue de la prochaine dispute. De quelque manière que la belle-mère s'y prît pour un travail, la bru disait infailliblement :

Maman, elle, s'y prend autrement.

Alors, c'est moins bien fait!

Pardon! c'est mieux!

Eh bien, va-t'en chez ta mère, si c'est comme ça.

Je suis maîtresse ici.

Et moi, que suis-je? Le patron intervenait :

Assez, les poules! Êtes-vous folles, ou quoi?

Tout dans la maison était bizarre et ridicule à l'extrême; pour aller de la cuisine à la salle à manger, il fallait passer par un water-closet exigu, le seul de l'appartement; on était obligé de le traverser pour servir les repas. C'était l'objet de joyeuses plaisanteries et, souvent aussi, de malentendus

1. Lire Ma vie d'Enfant. Calmaiin-Lévy, éditeur.

EN GAGNANT MA VIE 65

comiques. J'étais chargé de verser de l'eau dans le baquet du closet; je dormais dans la cuisine, entre la porte du closet et celle de l'entrée; j'avais chaud à la tête à cause du fourneau et froid aux pieds à cause de la porte d'entrée, filtrait un courant d'air. Avant de me coucher, je ramassais tous les paillassons pour me les mettre sur les pieds.

Le grand salon était morne et vide, avec ses deux glaces entre les fenêtres, ses tableaux, primes de journaux illustrés, ses deux tables à jeu et sa douzaine de chaises cannées. Le petit salon, encombré de meubles capitonnés, d'armoires pleines d'argenterie et de vaisselle, était éclairé par trois lampes dépareillées. Dans la chambre à coucher obscure, sans fenêtres, se trouvaient, en plus d'un vaste lit, des malles et des armoires d'où sortait une odeur de tabac en feuilles et de romarin. Ces trois pièces étaient toujours vides et les patrons se réunis- saient dans la petite salle à manger, ils se gênaient mutuelle- ment. Aussitôt après le thé du matin, vers 8 heures, le patron et son frère déplaçaient la table, y étalaient des feuilles de papier blanc, des règles, des crayons, des godets à encre de Chine et se mettaient à travailler, l'un à un bout de la table et l'autre vis-à-vis du premier. La table vacillait. Elle occupait toute la pièce et, quand la bonne sortait avec la patronne de la chatnbre des enfants, elles heurtaient le coin du meuble.

Ne traînez donc pas par ici! criait Victor. La patronne disait d'un ton vexé à son mari :

Vassia, dis-lui de ne pas m'injurier!

Tu ferais mieux de ne pas ébranler la table, lui répondait celui-ci, toujours conciliant.

Je suis enceinte, il n'y a presque pas de place...

Eh bien, nous irons travailler au grand salon! Mais la femme, mécontente, s'exclamait :

Seigneur, a-t-on jamais vu quelqu'un travailler au salon ! A la porte apparaît un visage irrité et rougi par les flammes

du fourneau de la cuisine; c'est la belle-mère; elle crie :

Tu vois, Vassia, tu travailles, et elle est à l'étroit dans quatre pièces. Quelle princesse!

Victor ricane et le patron commande :

Assez!

1" Novembre 1922. 3

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Mais la belle-mère, après avoir inondé sa bru d'un torrent de paroles venimeuses, s'affale sur une chaise et gémit :

Je m'en vais! Je meurs!

Vous m'empêchez de travailler; que le diable vous emporte! hurle le patron, blême d'efîort. Quelle maison de folles! C'est pour vous, pour vous nourrir, que je me tue de travail! Ohl ces poules!

Au commencement, ces disputes m'effrayaient. J'eus bien peur surtout un jour que la patronne, s'emparant d'un couteau de table, courut se cacher dans le closet; la porte fermée au crochet, elle se mit à y brailler d'une manière sauvage. Pendant un instant, le silence se fit dans la maison; puis, le patron s'appuyant des deux mains à la porte, se pencha et me dit :

Grimpe sur mon dos, casse la vitre, enlève le crochet! Prestement, je sautai sur son dos, je brisai l'imposte,

mais quand je voulus me baisser vers l'intérieur, la patronne se mit à me marteler le crâne avec le manche du couteau. Je parvins néanmoins à ouvrir la porte, et le patron, traînant à grand'peine sa femme dans la salle à manger, réussit à lui enlever son arme. Assis à la cuisine, je frottai ma tête endolorie et je devinai bien vite que j'avais souffert en vain : le couteau était émoussé; on ne pouvait même pas s'en servir pour couper convenablement du pain, encore moins pour se trancher la gorge. 11 ne m'aurait pas été nécessaire de grimper sur le dos du patron; j'aurais fort bien pu briser la vitre en montant sur une chaise; enfin, une grande personne aurait eu plus de facihté à enlever le crochet, ayant les bras plus longs. Après cette histoire, les querelles dans cette maison ne m'émotionnèrent plus.

Les deux frères chantaient au chœur paroissial; parfois, tout en travaillant, ils entonnaient à mi-voix une chanson; l'aîné commençait d'une voix de baryton :

J'ai laissé tomber dans la mer L'anneau de l'âme de la jeune fille.

Le cadet ténorisait :

Et avec cet anneau j'ai perdu Tout le bonheur qu'on peut avoir sur terre.

EN GAGNANT MA VIE 67

De la chambre des enfants arrivait une exclamation étouffée :

Vous avez perdu la tête! Le petit dort... Ou bien :

Tu es marié, Vassia; tu peux chanter autre chose que des chansons d'amour. De quoi cela a-t-il l'air? D'ailleurs on va bientôt sonner les vêpres...

Eh bien, nous allons chanter un cantique...

Mais la patronne exphquait qu'il n'était pas convenable de chanter des airs religieux' n'importe où, et surtout... et elle désignait d'une main éloquente la petite porte du water-closet...

Il faut changer d'appartement, sinon, je ne sais ce que je deviendrai! concluait le patron.

Il répétait tout aussi fréquemment qu'il fallait changer de table, mais il le répéta pendant plus de trois ans.

En écoutant mes patrons parler des autres gens, je me rappelais toujours le magasin de chaussures; c'était le même répertoire. Je le constatais nettement; mes patrons se consi- déraient aussi comme le dessus du panier de la ville; ils connaissaient les règles de conduite les plus précises, et, s'appuyant sur ces règles, très vagues à mes yeux ils jugeaient tous les gens sans la moindre pitié. Ces sentences faisaient naître en moi un ennui féroce et de l'acharnement contre les décrets de mes patrons; violer ces lois devint pour moi une source de plaisir.

J'avais beaucoup de besogne; j'exerçais les fonctions de femme de chambre; le mercredi, je lavais le plancher de la cuisine, je nettoyais le samovar et les cuivres; le samedi, je lavais les planchers de tout l'appartement et les deux escaliers. Je fendais et montais tout le bois pour les poêles, je lavais la vaisselle, et pelais les légumes; j'allais au marché avec la patronne, portant derrière elle un panier plein de ses achats; je courais à l'épicerie, à la phar- macie.

Mon chef le plus direct, la sœur de grand'mère, la vieille femme bruyante, perpétuellement en colère, se levait de bonne heure, vers 6 heures du matin; après une rapide toi- lette, elle allait s'agenouiller en chemise devant l'image

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sainte et elle se plaignait longuement à Dieu de sa vie, de ses fils, de sa bru.

Seigneur! s'exclamait-elle avec des larmes dans la voix, les doigts rassemblés appliqués sur son front, Sei- neur, je ne Te demande rien, je n'ai besoin de rien, laisse-moi seulement me reposer, calme-moi, Seigneur, par Ta force!

Ses lamentations me réveillaient; je la guettais de dessous ma couverture et j'écoutais avec effroi ses ardentes prières. Le matin automnal apparaissait vaguement à la fenêtre de la cuisine, à travers les vitres embuées par la pluie; dans la pénombre froide, une silhouette grise se balance sur le plan- cher et agite une main anxieuse; le fichu, mal assujetti sur sa petite tête, laisse tomber sur son cou et sur ses épaules quelques mèches de cheveux clairs. Le fichu glisse constam- ment; la vieille le rajuste de la main gauche et grommelle :

Que la peste te prenne!

Avec frénésie, elle se frappe le front, le ventre, les épaules et elle siffle :

Et punis ma bru. Seigneur, pour me faire plaisir; fais-lui payer toutes mes offenses, toutes! Et ouvre les yeux à mon fils, et à Victor aussi! Seigneur! viens en aide à Victor, comble-le de Tes grâces!...

Victor dort dans la cuisine; réveillé par les jérémiades de sa mère, il crie d'une voix ensommeillée :

Vous hurlez de nouveau avant qu'il fasse jour, maman! C'est une vraie calamité!

C'est bon, c'est bon, dors, murmure la vieille, confuse. Pendant une minute ou deux, elle se balance en silence; puis elle recommence à s'exclamer d'un ton vindicatif : «... Et qu'ils aient mal dans tous les os. Seigneur, qu'ils soient sans feu ni lieu... »

Grand-père lui-même ne priait pas d'une façon aussi terrifiante.

Ses dévotions achevées, elle me réveillait :

Lève-toi, assez ronflé! Tu n'es pas poUr ne rien faire. Allume le samovar, va chercher du bois; tu n'as pas préparé du petit bois, hier soir? Hein?

Je m'efforce de travailler le plus vite possible, pour ne pas entendre les murmures aigus de la vieille; mais il est impos-

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sible de la satisfaire; elle tournoie dans la cuisine comme une tempête de neige en hiver, et elle siffle tout en tourbillonnant :

Doucement, démon! Si tu réveilles Victor, tu verras 1 Va vite à l'épicerie!

Les jours de semaine, on achetait pour le thé du matin deux livres de pain de seigle et deux petits pains d'un sou pour la jeune femme. Quand j'apportais l'emplette, les deux femmes examinaient le pain d'un air soupçonneux et deman- daient, en le soupesant :

Et il n'y avait pas de morceau pour faire le poids? Voyons, ouvre la bouche!

Et elles criaient d'un ton victorieux :

Il a dévoré le morceau! Il a encore des miettes aux dents, là, tu vois, Vassia!

Je travaillais volontiers, j'aimais à anéantir la saleté dans la maison, laver les planchers, faire briller les cuivres, les poignées des portes; plus d'une fois, j'entendis les deux femmes parler de moi aux heures d'accalmie :

Il est zélé.

Il est propre sur lui...

Mais trop insolent.

Eh, mère, par qui a-t-il été élevé?

Et toutes deux s'efforçaient de m'inspirer du respect; mais je les considérais comme à moitié folles; je ne les aimais pas; je ne les écoutais pas et je leur répliquais constamment. La jeune femme remarquait sans doute le peu d'effet qu'avaient sur moi certaines observations; car elle se mit à me répéter de plus en plus souvent :

Tu dois te rappeler que tu sors d'une famille de men- diants. J'ai donné à ta mère une pèlerine de soie garnie de jais!

, Une fois, je répondis :

Alors, à cause de cette pèlerine, il faudrait me laisser écorcher vif pour vous?

Mon Dieu, il est capable de mettre le feu à la maison! s'exclama la patronne effrayée.

J'en fus extrêmement surpris; mettre le feu? Pourquoi? De temps à autre, toutes deux se plaignaient de moi au patron; celui-ci me disait d'un ton sévère :

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Toi, mon ami, prends garde!

Mais un jour, il dit avec indifférence à sa femme et à sa mère :

Vous ne valez pas mieux que lui ! Vous harcelez ce gamin comme si c'était un cheval ; un autre à sa place aurait pris la fuite depuis longtemps, ou bien il serait crevé de fatigue.

Les femmes en furent irritées aux larmes; tapant du pied, la jeune s'écria avec fureur :

Comment peux-tu parler ainsi en sa présence, imbécile aux longs cheveux! Que suis-je pour lui après des propos pareils! Et. je suis enceinte!

La mère geignait et larmoyait :

Que Dieu te pardonne, Vassia; mais rappelle-toi ce que je te dis, tu gâtes ce garnement!

Lorsqu'elles furent sorties, courroucées, le patron me dit avec sévérité :

Tu vois, petit démon, quel vacarme à cause de toi! Je vais te renvoyer chez ton grand-père et tu seras de nouveau chiffonnier!

Piqué par l'injure, je répliquai :

J'aime mieux être chiffonnier que de demeurer chez vous! Vous m'avez engagé comme apprenti et que m'apprenez- vous? A vider les eaux sales...

Le patron me prit par les cheveux, mais doucement, sans me faire mal; il me regarda dans les yeux et me dit avec étonnement :

Tu es un lapin, mon ami! Ça, mon petit, ça ne me va pas, non...

Je pensais qu'on allait me renvoyer; mais le surlendemain, il arriva à la cuisine muni d'un rouleau de gros papier, d'un crayon et d'une règle.

Quand tu auras fini de nettoyer les couteaux, tu dessi- neras cela!

Sur une feuille de papier était représentée la façade d'une maison à deux étages, à ornements de plâtre, à fenêtres innombrables.

Tiens, voilà un compas! Mesure toutes les lignes, report* leurs extrémités sur le papier par des points; ensuite, avc(

EN GAGNANT MA VIE 71

la règle et le crayon, tu relieras les points les uns aux autres. D'abord en long, ce sera les lignes horizontales, puis en tra- vers, ce sera les verticales. Vas-y!

J'étais enchanté de ce travail propre, le premier de mon apprentissage, mais je regardais les instruments et le papier avec une sainte terreur, n'y comprenant rien.

Toutefois, après m'être lavé les mains, je me mis immé- diatement à l'étude. Je dessinai d'abord toutes les horizon- tales, je les vérifiai; elles étaient justes. Pourtant, il y en avait trois de trop. Je traçai toutes les verticales et constatai avec étonnement que la façade de la maison était outrageusement déformée; les fenêtres avaient pris la place des panneaux, et l'une d'elles, glissant au delà du mur, était suspendue en l'air, à côté de l'immeuble. Le perron principal, lui, s'était élevé à la hauteur du deuxième étage; son fronton se trou- vait au milieu du toit; la fenêtre du grenier était placée sur la cheminée.

Sur le point de pleurer, je considérai longuement ces miracles irréparables, en essayant de comprendre comment ils avaient pu se produire. Je n'y parvins pas; je résolus d'arranger les choses par un peu de fantaisie; aux frontons des fenêtres, sur le bord du toit, je dessinai des corbeaux, des pigeons, des moineaux et, sur le sol, devant les fenêtres, des passants difformes qui cachaient mal leurs jambes torses sous des parapluies. Puis, je traçai des lignes en travers et je portai mon travail à mon professeur.

Celui-ci plissa le front, ébouriffa ses cheveux et s'informa d'une voix maussade :

Qu'est-ce que c'est que ça?

Il pleut, expliquai-je. Quand il pleut, les maisons ont toutes l'air de travers, parce que la pluie tombe toujours de biais. Les oiseaux tout ça, ce sont des oiseaux sont venus se mettre à l'abri. C'est toujours comme ça quand il pleut. Et ça, ce sont des gens qui rentrent chez eux en cou- rant; voilà une dame qui est tombée; ça, c'est un marchand de citrons...

Grand merci! m'interrompit le patron, penché sur la table, les cheveux balayant le papier; il éclata de rire et s'écria : « Oh ! que le cric te croque, petit moineau, polisson ! »

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La patronne survint, roulant son ventre comme un tonnelet; elle examina mon travail et dit à son mari :

Tu devrais le fouetter!

Mais il lui fit remarquer, toujours indulgent :

Soyons justes, je n'ai pas mieux fait à mes débuts. Soulignant au crayon rouge les mutilations de la façade,

il me donna une autre feuille de papier.

Essaye encore une fois! Tu dessineras ça jusqu'à ce que tu y arrives!

La seconde copie me réussit mieux; seule, une fenêtre se trouvait sur la porte d'entrée. Mais cette maison vide ne me plaisait pas; je la peuplai de toutes sortes d'habitants; aux fenêtres, je dessinai des dames tenant un éventail, des mes- sieurs fumant des cigarettes; l'un d'entre eux faisait un pied de nez à toute la compagnie. Devant le perron, il y avait un fiacre arrêté et un chien.

Pourquoi as-tu de nouveau barbouillé tout ça? demanda le patron, perdant patience.

Je lui expliquai que sans personnages, le tableau était par trop ennuyeux, mais il se mit à m'injurier :

Balivernes! Si tu veux apprendre, travaille! Ça, ce ne sont que des amusettes ! . . .

Lorsque je réussis enfin une copie de la façade conforme à Toriginal, il parut fort satisfait.

Tu vois, tu y es arrivé ! Si ça va comme ça, nous ferons quelque chose de toi avant longtemps!

Et il m'assigna un devoir :

Fais le plan de l'appartement; dessine la disposition des pièces, l'emplacement des portes, des fenêtres, des meubles! Je ne t'indiquerai rien, tire-t'en tout seul!

Je m'en allai à la cuisine et me demandai par quoi j'allais commencer.

Mais mes études dans l'art de dessiner devaient s'arrêter là.

La mère du patron s'approcha de moi et s'informa d'un ton menaçant :

Ah! tu veux dessiner?

M'attrapant par les cheveux, elle me cogna la figure contre la table de telle sorte que j'eus le nez et les lèvres fendus; puis, elle déchira le dessin, jeta sur le plancher tous

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mes instruments et, les mains aux hanches, s'exclama, victo- rieuse :

Là, dessine maintenant! Non, non, ça ne se passera pas comme ça! Qu'on apprenne à travailler à un étranger, pour renvoyer ensuite son frère, son propre frère!

Le patron accourut, suivi de sa femme; et il y eut un vacarme épouvantable; tous trois s'assaillaient mutuellement, hurlaient, crachaient; la scène prit fin lorsque, les femmes s'étant retirées pour pleurer, le patron me dit :

Laisse tout ça pour le moment, tu vois toi-même ce que ça donne!

Il me fit pitié, tant il était impuissant, houspillé et assourdi par les cris continuels des deux femmes.

J'avais compris dès le début que la vieille mère ne vou- lait pas que j'apprisse et qu'elle y mettait obstacle avec intention. Avant de m'asseoir pour dessiner, je lui deman- dais toujours :

Il n'y a rien à faire?

Elle répondait d'un ton grognon :

Quand il y aura quelque chose à faire, je te le dirai; en attendant, perds ton temps à barbouiller...

Au bout d'un moment, elle m'envoyait chercher n'importe quoi, ou bien elle me disait :

Comment as-tu balayé l'escalier? Il y a de la poussière et de la saleté dans tous les coins. Va-t'en le balayer de nouveau.

J'obéissais; je regardais : il n'y avait pas de poussière.

Ah! tu veux discuter avec moi! criait-elle.

Une fois, elle aspergea tous mes dessins de kvas; une autre fois, elle renversa sur eux l'huile de la petite veilleuse qui brûlait devant les icônes. Elle me chicanait comme une gamine, avec une ruse enfantine et une naïve incapacité de dissimulation. Je n'avais jamais vu et je ne vis plus jamais quelqu'un qui se fâchât aussi vite et aussi facilement qu'elle et qui aimât aussi passionnément à se plaindre de tout et de tous. Les gens en général aiment tous à se lamenter, mais elle le faisait avec volupté, comme si elle eût chanté un récitatif.

Son affection pour §on fil§ Victor çonfmai^ ^ la fojiej djç

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me troublait et m'effrayait par sa force que je ne puis qua- lifier autrement que de frénétique. Parfois, après les prières du matin, elle montait sur la première marche du poêle, et, les coudes appuyés sur la planche extérieure de la soupente, elle chuchotait avec ardeur :

Mon fils, mon sang brûlant, mon sang pur! Dors, mon petit que ta petite âme se revête d'un joyeux sommeil; rêve 'd'une fiancée, la plus jolie de toutes les filles, la fille d'un roi d'un richard, d'un gros marchand! Que tes ennemis crèvent avant d'avoir vu le jour! Que tes amis vivent cent ans! Que les filles te suivent par bandes, comme les oies

suivent le jars!

J'étouffe un irrésistible fou rire; grossier et paresseux, Victor ressemble à un dindon; il est tout aussi multicolore, il a le nez gros et il est aussi obstiné, aussi borné.

Parfois, le murmure de sa mère le réveillait et il gromme- lait tout ensommeillé :

Allez-vous-en au diable, maman! Qu'est-ce que vous êtes à me souffler au nez? Il n'y a plus moyen de vivre!

Il arrivait parfois qu'elle descendait docilement du poêle et disait en souriant :

-— bien, dors, dors malhonnête!

Mais d'autres fois, ses jambes se phaient et se heurtaient aux coins du poêle; elle ouvrait la bouche, soufflait avec bruit comme si elle s'était brûlé la langue et des paroles violentes s'égrenaient :

Hein? Hein? C'est ta mère que tu envoies au diable, coquin? Ah! tu es ma honte et mon opprobre, tu es mon maudit abcès; c'est le diable qui t'a mis dans mon âme; pourquoi n'as-tu pas pourri avant de venir au monde?,..

Elle proférait des paroles malpropres, des paroles d ivro- gnesse dans la rue; j'étais terrifié en les entendant.

Elle dormait peu, d'un sommeil agité; sautant à bas du poêle plusieurs fois pendant la nuit, elle s'effondrait sur le canapé, à côté de moi, et me réveillait :

Que voulez-vous?

Tais-toi, ~ chuchotait-elle en se signant et en scrutant on ne sait quoi dans la pénombre ... - Seigneur, prophète Élie... Bienheureuse martyre, sainte Barbe...

EN GAONANT MA VIE 75

D'une main tremblante, elle allumait la bougie. Son visage rond, au nez bombé, se figeait d'attention; ses yeux gris clignotaient avec anxiété, examinaient les choses transfor- mées par la pénombre. La cuisine était grande, mais encom- brée de malles et d'armoires; et, la nuit, elle paraissait petite. Les rayons de lune s'y promenaient sans bruit; la petite flamme de la lampe éternelle tremblotait devant les images saintes; aux murs les couteaux scintillaient comme des sta- lactites de glace. Sur les rayons, les poêles noires ressem- blaient à des visages sans yeux.

La vieille glissait avec précaution à bas du poêle, comme si elle fût descendue du bord d'une rivière jusque dans l'eau; traînant ses pieds nus, elle s'en allait dans l'angle se trouvait, au-dessus du baquet aux eaux sales, un lave-mains à anses.

Tout en soupirant et en haletant, elle buvait de l'eau, puis elle regardait au dehors, à travers le dessin bleuâtre de la gelée sur les vitres.

Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié! suppliait- elle à mi-voix.

Parfois, après avoir éteint la bougie, elle tombait à genoux et sifïlait avec colère :

Qui est-ce qui m'aime, Seigneur? Qui a besoin de moi?

Elle remontait sur le poêle et, après avoir fait le signe de croix sur la porte du four, elle s'assurait si ses bigoudis étaient bien fixés; elle se salissait avec de la suie, se répandait en injures et elle se rendormait brusquement, comme terrassée par une force invisible. Quand j'étais irrité contre elle, je me disais : « Quel dommage que grand-père ne se soit pas marié avec elle, elle l'aurait dressé! Et elle aurait eu son compte aussi! » Elle m'exaspérait souvent, mais il y avait des jours son visage boursouflé et ouaté devenait triste; ses yeux se noyaient de larmes et elle disait d'un ton très convaincu :

Tu crois que j'ai la vie facile? J'ai mis des enfants au monde, je les ai élevés, je leur ai donné une profession et pourquoi? Pour leur servir de cuisinière; crois-tu que cela me fasse plaisir? Mon fils m'a amené une étrangère, et il aban-

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donne pour elle sa propre famille. Est-ce bien, cela? qu'en penses-tu?

Non, ce n'est pas bien, disais-je avec sincérité. Ah ! Ah ! Tu vois l

Et elle se mettait à parler de sa bru de façon obscène :

J'ai été au bain avec elle, je l'ai vue! Elle a de quoi se vanter 1 Est-ce ça qu'on appelle des beautés?...

Elle parlait toujours d'une manière étonnamment sale des rapports entre hommes et femmes; au commencement, ses propos m'inspiraient du dégoût, mais je m'habituais bientôt à les écouter avec attention, avec beaucoup d'intérêt, devi- nant qu'ils contenaient une douloureuse et secrète vérité.

La femme, c'est une force ; elle a trompé Dieu lui-même, oui, parfaitement! susurrait-elle en frappant de la main sur la table à petits coups. C'est à cause d'Eve que tout le monde s'en va en enfer, oui, parfaitement!

Elle pouvait parler sans s'arrêter de la force de la femme, et il me semblait toujours que par ces propos-là, elle essayait d'elïrayer, on ne sait qui. Ce qui me frappa surtout, c'est qu'Eve avait « trompé Dieu ».

MAXIME GORKI

(Traduction de s. persky.) (A suivre.)

ÉTUDES ET PORTRAITS

M. LOUIS BARTHOU

M. Barthou qui vient d'être nommé Président de la Com- mission des Réparations a sa légende. Il est du Béarn. C'est le pays de la « poule au pot » et de « Paris vaut bien uiie messe ». Ces deux formules traditionnelles et qui ont pour elle l'auto- rité d'un grand roi dont le peuple a gardé la mémoire rassem- blent tout ce qui fait le fond des éloges et des critiques commu- nément adressées à M. Barthou. Il a de la bienveillance et de la souplesse, et ce sont deux grandes qualités. Mais la bien- veillance peut aller jusqu'à la facilité et jusqu'à l'indulgence générale; la souplesse peut s'étendre jusqu'à l'opportunisme. Et ces mots-là font froncer les sourcils aux censeurs sévères. M. Barthou a de la culture, de l'application, de la logique; il a aussi de l'intuition, de la finesse, de la force de persuasion. Pour ses amis, il réunit quelques-unes des quaUtés de M. Poin- caré et de M. Briand. Pour ses adversaires, il résume quelques- uns des défauts de ces deux hommes d'État. Il ne paraît se soucier beaucoup ni de ces suffrages, qui lui sont cependant agréables, ni de ces reproches, auxquels il n'est pas insensible; car il a de la bonne humeur, une sorte d'élan qui lui fait con- tinuer sa route avec aisance, et une certaine confiance dans le destin qui la plupart du temps lui a été favorable.

Bien pris dans une taille moyenne, M. Barthou, qui approche de la soixantaine, est encore agile et vif. Il se tient très droit et relève volontiers sa tête; il rattrape d'un geste familier son lorgnon, qui n'a pas l'air de le suivre, tandis que lui-même

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semble toujours se hausser; il le rappelle sans cesse à la doci- lité en le fixant; et quoique myope il donne toujours l'impres- sion qu'il voit très clair devant lui. Son geste est sobre, faci- lement onctueux, parfois au contraire, et par secousses, éner- gique et coupant. La voix est aimable, douce, chantante. L'orateur le sait; il en use; il s'en sert adroitement, avec une sûreté joyeuse. Ce Béarnais avisé est d'un pays l'on n'est dupe de rien, mais l'on ne craint pas la volupté, ni la rêve- rie. Il ne redoute pas d'être par moments un peu claironnant, et à cet ami fidèle de Rostand, on peut bien dire que, dressé, résolu, fier de son ouvrage, il lance parfois, comme un Chan- tecler de l'éloquence parlementaire, les paroles qui doivent aider la lumière à paraître.

Dès sa jeunesse, M. Barthou a connu le succès. Au lycée, au barreau, à la Chambre, tout lui a été facile. La nature lui était clémente; ei il en a été content, comme on l'est dans le Midi, avec une simplicité allègre et malicieuse qui ne dissimule pas la satisfaction, mais qui exagère plus les paroles que les juge- ments. Manière d'être très caractéristique de la bourgeoisie française qui a son orgueil, et qui a aussi du bon sens. M. Bar- thou est entré jeune au Parlement et a été jeune ministre. Il n'en a pas été surpris; il comprenait que le sort en avait ainsi décidé. Il appartient à une génération politique qui a mis fin rapidement au règne de ses aînés, et qui a occupé très vite les avenues du pouvoir et le pouvoir lui-même. Cette généra- tion-là, ayant trouvé la République toute faite, n'a pas connu l'opposition et n'a eu qu'à s'y installer et à l'aménager. Ce fut peut-être sa faiblesse, car l'opposition est une école rude qui forme les caractères. Ce fut en tous cas sa spécialité d'être gouvernementale en quelque sorte par destination, et de soutenir des ministères assez différents, de participer au pou- voir à des époques variées, et dans des Cabinets de concen- tration aux nuances bigarrées. Quand on écrira plus tard l'histoire des quarante ans qui séparent les deux guerres, on connaîtra qu'il y eut une école dirigeante, et qu'avec des tempé- raments divers, les hommes politiques eurent entre eux de frappantes ressemblances, moins par la doctrine que par les notions empiriques qu'ils avaient reçues dès leur entrée dans la vie pubhque. M. Barthou, dans ce groupe d'hommes, n'a

M. LOUIS BARTHOU 79

été ni le plus pressé, ni le plus âpre, ni le plus machiavélique : mais il a été certainement un de ceux qui ont joué leur rôle avec le plus d'aisance et de naturel.

A la tribune, M. Barthou a l'air parfaitement adapté aux circonstances, quelles qu'elles soient. Il aime improviser, il parle facilement; il a du trait et de la chaleur; il a le grand mérite de ne pas paraître s'ennuyer. Il n'a pas la hauteur un peu froide et méprisante qu'avait Waldeck-Rousseau; il n'a pas la virtuosité persuasive de Briand. Mais il a en propre une manière d'entrer en communication avec l'auditoire, un désir et un art de plaire, même quand il est un peu agres- sif, une confiance qui ne se laisse pas déconcerter, la bonne volonté, une façon à lui de réclamer le consentement de l'audi- toire pour sa franchise, pour son souci de dire la vérité, pour sa loyauté. Rarement l'échafaudage d'un discours, la docu- mentation, les chiffres alourdissent sa parole. Même quand il est amené à fournir des preuves, à apporter des précisions, à dépouiller un dossier, il n'a pas l'air doctoral. Il fait toujours leur part aux idées générales qui lui sont chères, et aux sentiments dont il sent le pouvoir sur lui-même et sur les assemblées.

Sa parole a les mêmes caractères quand il cause. Il aime beau- coup la conversation, et il s'en tire très bien. Il sait non seulement intervenir lui-même, mais il a le souci de l'inter- locuteur, à qui il donne occasion de parler. Il n'a pas de préférence exclusive pour la conversation pohtique. Il met au contraire une certaine coquetterie à entretenir ses audi- teurs d'autre chose, dès qu'il se trouve dans une réunion mondaine ou privée. Sur ce point, il est tout l'opposé de Lamar- tine — dont il a écrit la biographie à moins qu'il n'obéisse à un souci analogue. Gomme on sait, Lamartine aimait à laisser entendre qu'il faisait des vers par divertissement et en se jouant et qu'au fond il n'était occupé que de politique. Quand on entend causer M. Barthou, on croirait volontiers que c'est un homme consacré entièrement aux livres, et qu'il n'a fait de la pohtique que par une fantaisie de la des- tinée. Lettré, il aime les poètes et les orateurs; il collectionne les autographes rares, les éditions rares, les souvenirs rares. Il a fait des trouvailles; il en sait la valeur; il en fait les hon»

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neurs avec bonne grâce. La vie des écrivains illustres n'a pas pour lui de secrets et il les livre très volontiers. Sa biblio- thèque est pleine de manuscrits de Victor Hugo, de Vigny, de Lamartine. M. Barthou, dès qu'il ne parle plus politique, a beaucoup d'autres choses à dire, et même quand il n'est plus au pouvoir, il a beaucoup d'occupations.

Quand on songe à toutes les raisons que cet homme, qui aime la vie, a de l'aimer, on serait tenté de dire que M. Bar- thou a été un homme heureux. La présence auprès de lui d'une femme d'un esprit très élevé, grande amie des lettres, elle-même écrivain à ses heures, et bien connue pour sa bienfaisance et sa bonté, a ajouté encore au bonheur de son foyer. Mais un deuil cruel l'a assombri; le fils unique qui en était la joie est mort à la guerre. Qu'il soit permis ici de rapporter respectueusement un souvenir. Ceux qui ont entendu, peu avant le mois d'août 1914, M. Barthou faire une conférence sur les manuscrits de Victor Hugo, se rap- pellent qu'après avoir terminé sa causerie, l'orateur recevait les féhcitations de ses amis, quand un jeune garçon s'appro- cha de lui et l'embrassa, donnant ainsi, avec une gaminerie tendre, un bon point à son père. Comment ne pas évoquer aujourd'hui avec émotion la fierté avec laquelle M. Barthou le présentant à son entourage s'écria : « Mon fils? » La Némésis impitoyable devait arracher aux siens ce charmant adolescent, mort pour son pays.

M. Barthou a été bien souvent ministre et a dirigé les dépar- tements les plus divers. Tou,r à tour, il a reçu le portefeuille de l'Intel leur, des Travaux publics, de la Justice, de la Guerre, des Affaires étrangères, de l'Instruction pubhque. Il lui est arrivé de rester plusieurs années hors du gouvernement. Il ne lui est jamais arrivé d'attendre longtemps avant qu'il soit question de l'y rappeler. Son heure est revenue pério- diquement, comme s'il y avait une harmonie préétabUe entre l'exercice du pouvoir et lui. Toutes les combinaisons ministérielles ne réservent pas régulièrement à ceux qu'elles appellent un grand rôle. M. Barthou a eu cette fortune d'être le Président du Conseil de la loi de trois ans. En 1913, M. Briand venait d'être renversé par le Sénat pour avoir soutenu la réforme électorale. Une grande oeuvre était en préparatioi^

M. LOUIS BARTHOU 81

et restait à accomplir. Tous les renseignements venus d'Alle- magne faisaient connaître d'extraordinaires préparatifs mili- taires. La France pacifique, et même pacifiste, avait fort négligé depuis dfx ans la défense nationale : ni l'état des armements, ni celui des effectifs ne répondaient au danger qui menaçait. Les armements ne se fabriquent pas en une année, on en a fait la dure expérience. Les effectifs étaient plus faciles à relever. La loi de trois ans apparaissait comme un avertissement à la nation et comme une précaution nécessaire. M. Louis Barthou, a eu le durable honneur d'être à la tribune, devant une Chambre radicale-socialiste réfractaire, le défenseur de la loi de trois ans. Il s'est acquitté de ce rôle avec tant d'adresse, et de chaleur, que l'Académie française lui a ouvert ses portes.

Aujourd'hui, M. Barthou vient d'accepter un poste diffi- cile. Il y a plus d'épines que de fleurs à la Présidence de la Commission des Réparations. M. Barthou cependant n'a pas hésité a quitter la paisible place Vendôme pour cette mission périlleuse. Il a donné ainsi une grande preuve de dévouement. On peut être assuré qu'il ne conçoit pas cette présidence comme une somptueuse retraite. Il a été à Gênes. Il intervient à la Commission au moment précis va se développer la péripétie capitale de l'histoire des Réparations. C'est à jouer un rôle de premier plan que M. Barthou s'est exposé. Il ne l'a pas souhaité; il ne s'y est pas dérobé. Le destin compose parfois pour les hommes politiques des cir- constances qu'ils n'ont pas cherchées, et qui réclament toute leur expérience et toutes leurs ressources d'esprit. M. Barthou, qui a un long passé, se trouve ainsi conduit à une activité plus grande. Sa carrière pohtique, déjà rempUe, continue, et puisque le titre de Président est une fois de plus attaché à son nom, on peut prévoir que ce n'est pas d'une manière purement honorifique ni éphémère.

IGNOTUS

L'ÀME D'UN GUERRIER

Le vieil officier à moustaches blanches donna cours à son indignation.

Est-il possible que vous autres jeunes gens n'ayez pas plus de bon sens que cela? Il y a parmi vous des blancs- becs qui ne devraient pas se permettre de juger les quelques malheureux traînards d'une génération qui, de son temps, a beaucoup fait et beaucoup souffert.

Ses auditeurs ayant manifesté un remords des plus vifs, le vieux guerrier fut apaisé, mais non pas réduit au silence.

Je suis l'un d'eux, de ces traînards, veux-je dire, poursuivit-il avec calme. Et qu'avons-nous fait? Qu'avons- nous accompH? Lui, le grand Napoléon, se lança sur nous, pour rivaliser avec Alexandre de Macédoine, un ramassis de nations à sa suite. Nous opposâmes le vide de l'espace à l'im- pétuosité des Français; après quoi, nous leur offrîmes une inter- minable bataille, si bien que leur armée à la fin s'endormit sur des positions établies sur les monceaux de ses propres morts. Puis, ce fut le mur de feu de Moscou. Il s'écroula sur eux.

» Alors commença la longue déroute de la Grande Armée. Je l'ai vue s'écouler semblable à la fuite à laquelle sont con- damnés les pécheurs hagards et fantomatiques du dernier

1. Ce conte, écrit par M. Joseph Conrad au début de 1917, fera partie de son prochain volume.

l'ame d'un guerrier 83

cercle glacé de l'Enfer de Dante, sans cesse élargi devant leurs yeux désespérés.

» Ceux qui en ont réchappé ont avoir l'âme doublement chevillée au corps pour avoir pu sortir de la Russie à travers un froid à fendre les pierres. Mais dire que c'est de notre faute si un seul d'entre eux a pu échapper, c'est vraiment pure ignorance ! Eh, quoi ! nos hommes à nous ont souffert presque jusqu'à la limite de leurs forces. Leurs forces de Russes!

» Assurément le moral n'était pas abattu, et puis notre cause était bonne, elle était sainte. Mais ce n'est pas cela qui rend le vent moins rude aux hommes et aux chevaux.

» La chair est faible! Bon ou mauvais dessein, il faut que l'humanité y mette le prix. Oui, dans ce combat même, pour ce petit village dont je viens de vous parler, nous combattions autant pour l'abri que nous donneraient ces vieilles bâtisses que pour la victoire. Et il en était de même pour les Français.

» Ce n'était pas par amour de la gloire ni par besoin stra- tégique. Les Français savaient qu'il leur faudrait battre en retraite dès l'aube, et nous savions parfaitement qu'il leur faudrait bien partir. Au point de vue de la guerre elle-même, le combat n'avait aucun but. Tout de même notre infanterie et la leur combattaient comme des enragés, ou comme des héros, si vous aimez mieux, parmi ces maisons, rude affaire, en somme, tandis que les soutiens, en terrain découvert, restaient à grelotter dans un agréable vent du nord qui balayait, à une vitesse vertigineuse, la neige sur la terre et les grandes masses de nuages au ciel. L'air même était indici- blement sombre, contrastant avec la terre blanche. Je n'ai jamais vu à l'œuvre de Dieu un air plus sinistre que ce jour-là.

» Nous, la cavalerie (nous n'étions qu'une poignée), n'avions guère autre chose à faire que de tourner le dos au vent, et de recevoir de temps à autre quelque boulet perdu des Français. C'était, il faut vous dire, les derniers de leurs canons, et c'était la dernière fois qu'ils avaient leur artillerie en posi- tion. Ces canons-là ne bougèrent plus de là. Nous les y trou- vâmes abandonnés le lendemain matin. Mais, cet après-midi-là, ils menaient encore un feu d'enfer sur notre colonne d'attaque : le vent furieux balayait la fumée et le bruit même; mais nous

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pouvions voir constamment la lueur de langues de feu passer le long du front français. Puis une tourmente de neige vous cachait tout, hormis des éclairs d'un rouge sombre parmi ce blanc tourbillon.

» Par moments, quand la ligne s'éclairait, nous pouvions distinguer au loin à travers la plaine, à droite, une colonne sombre et constamment mouvante : la grande déroute de la Grande Armée se déroulant ininterrompue, tandis que le com- bat, à sa gauche, se poursuivait furieusement. L'affreuse tourmente de neige balayait cette scène de mort et de désola- tion. Puis le vent tomba aussi soudainement qu'il s'était élevé le matin.

» Nous reçûmes alors l'ordre de charger la colonne* qui battait en retraite : je ne sais pourquoi : à moins que ce ne fût pour nous empêcher de geler sur nos selles, en nous donnant quelque chose à faire. Nous fîmes demi-tour à droite et nous nous mîmes au pas pour prendre de flanc cette lointaine ligne sombre. Il pouvait être à peu près deux heures et demie de l'après-midi.

» Il faut vous dire que jusqu'alors mon régiment, durant cette campagne, ne s'était jamais trouvé sur la ligne principale de l'avance de Napoléon. Pendant tous les mois qui s'étaient écoulés depuis l'invasion, l'armée à laquelle nous appartenions avait combatttu contre Oudinot dans le nord. Nous n'en étions redescendus que peu de temps avant, le ramenant devant nous jusqu'à la Bérésina.

» C'était la première occasion que j'avais, ainsi que mes camarades, de voir de près la Grande Armée de Napoléon. Un spectacle étonnant et terrible. J'en avais bien entendu parler par d'autres; j'en avais vu les traînards : de petites bandes de maraudeurs, des groupes de prisonniers, de loin. Cette fois, c'était la vraie colonne elle-même. Une cohue four- millante, trébuchante, affamée, à demi folle. Elle sortait d'une forêt à un mille de et la tête de la colonne se perdait dans l'ombre des champs. Nous y entrâmes au trot, c'était tout ce qu'il était possible d'obtenir de nos chevaux et nous enfonçâmes dans cette masse humaine comme si c'eût été un marais mouvant. Nous ne rencontrâmes aucune résistance. J'entendis quelques coups de feu, une demi-douzaine peut-être.

l'ame d'un guerrier 85

On eût dit que leurs sens s'étaient gelés avec eux. J'avais eu le temps de les voir tandis que j'avançais à la tête de mon escadron. Eh bien! je vous l'assure, il y avait des hommes qui marchaient en dehors de la colonne, si dépourvus de tout autre sentiment que celui de leur misère, qu'ils ne tour- nèrent même pas la tête pour nous regarder charger. Des soldats !

» Mon cheval en renversa un du poitrail. Le pauvre diable portait un manteau bleu de dragon, tout déchiré et brûlé, qui lui pendait aux épaules et il n'en sortit même pas la main pour saisir la bride et se préserver. Il tomba. Nos troupiers pointaient et sabraient; oui, et naturellement moi, d'abord... Que voulez-vous? un ennemi est un ennemi! Pourtant une sorte d'écœurement et d'effroi me vint au cœur. Il n'y avait pas de tumulte, rien qu'un long murmure grave pesait sur eux, entrecoupé de grands cris et de gémissements, tandis que cette foule continuait à se pousser et à se presser devant nous, sans regard et sans conscience. Une odeur de chiffons brûlés et de blessures purulentes flottait dans l'air. Mon cheval vacillait dans les remous de ces hommes chancelants. Mais c'était comme si on eût sabré des cadavres galvanisés qui ne ressentaient rien. Envahisseurs! Ah oui! Ils étaient déjà entre les mains de Dieu!

)) Je touchai mon cheval de l'éperon pour me dégager. Il y eut une soudaine mêlée et un grognement furieux lorsque notre second escadron s'enfonça dans eux à notre droite. Mon cheval plongea et quelqu'un me saisit par la jambe. Comme je n'avais nulle envie d'être jeté à bas de ma selle, je sabrai d'un revers, sans regarder. J'entendis un cri et je sentis soudain qu'on lâchait ma jambe.

» A ce moment, j'aperçus le heutenant de ma compagnie à quelque distance de moi. Son nom était Tomassoff. Cette multitude de corps ressuscites aux yeux vitreux grouillait autour de son cheval comme s'ils eussent été aveugles, en grognant comme des fous. Il était droit sur sa selle, et, sans même baisser les yeux pour les regarder, était en train de rengainer son épée délibérément.

» Ce Tomassoff, donc, portait une barbe. Nous avions tous de la barbe alors. Circonstances, manque de loisirs, manque de

86 LA REVUE DE PARIS

rasoirs aussi. En vérité, nous étions une bande de gens à allure de sauvages, en ces inoubliables jours auxquels tant, tant d'entre nous ne devaient pas survivre. Car, vous savez, nos pertes aussi furent terribles. Oui, nous avions l'air de sauvages. Des Russes sauvages, quoi!

» Donc il portait sa barbe, ce Tomassolï. Mais il n'avait pas l'air d'un sauvage. C'était le plus jeune de nous tous. Et cela veut dire qu'il était vraiment jeune. A distance, ça pouvait passer, avec la saleté et les traces particulières de cette campagne sur nos visages. Mais si l'on était assez près pour pouvoir bien lui regarder les yeux, on se rendait compte de sa jeunesse, bien que ce ne fût pas exactement un tout jeune garçon.

» Ces yeux-là étaient bleus, à la façon du bleu d'un ciel d'automne, rêveurs et joyeux aussi, des yeux naïfs et croyants. Un toupet de cheveux blonds se dressait sur son front comme un diadème doré, à l'époque qu'on pourrait appeler, en temps normal.

» Vous allez croire que je parle de lui comme s'il s'agissait d'un héros de roman. Ce n'est rien auprès de ce que l'adjudant découvrit à son sujet. Il découvrit qu'il avait des lèvres d'amoureux, quoi que ce puisse vouloir dire. Si l'adjudant voulait dire une jolie bouche, oui, elle était en effet assez jolie : mais naturellement ce voulait être un sarcasme. L'adjudant que nous avions n'était pas un garçon très délicat : « Regardez- moi ces lèvres d'amoureux! » s'écriait-il à haute voix tandis que Tomassofï parlait.

» Tomassoff n'aimait pas beaucoup ce genre de choses, mais il avait, dans une certaine mesure, donné prise à la taqui- nerie, par certaines impressions qu'il conservait et qui avaient trait à la passion de l'amour, et qui, peut-être, n'étaient pas d'une espèce aussi rare qu'il semblait le croire. Ce qui faisait que les camarades toléraient ses rapsodies, c'est qu'elles avaient trait à la France, à Paris!

» Vous autres de cette génération-ci, vous ne pouvez conce- voir quel prestige ces noms-là avaient alors dans le monde entier. Paris était le centre des merveilles pour tous les êtres humains doués d'imagination. Nous étions alors pour la plupart jeunes et de bonne famille, mais sortis depuis peu de

l'ame d'un guerrier 87

nos héréditaires nids de province ; simples serviteurs de Dieu, assez rustiques, si je puis ainsi dire. Aussi n'étions-nous que trop disposés à écouter les récits de France que nous ferait notre camarade Tomassofï. Il avait été attaché à notre mission militaire à Paris l'année d'avant la guerre. Haute protection, probablement, ou peut-être simple chance.

» Je ne crois^pas qu'il ait pu être un bien utile membre de la mission, étant données sa Jeunesse et sa complète inexpé- rience. Et, apparemment, il avait pu disposer de tout son temps à Paris. L'emploi qu'il en fit, ce fut de devenir amou- reux, de demeurer en cet état, de le cultiver même, de n'exister que pour cela, si l'on peut ainsi dire.

» Aussi était-ce plus qu'un simple souvenir qu'il avait rap- porté avec lui de France. La mémoire est chose fugitive. On peut la falsifier, l'effacer, on peut même la mettre en doute. Ma foi! j'en suis bien arrivé moi-même à douter que j'aie jamais été à Paris à mon tour. Et la longue route jusque-là, avec des batailles comme relais, me paraîtrait encore plus incroyable, n'était certaine balle de mousquet que je n'ai cessé de porter sur ma personne depuis un petit engagement de cavalerie qui eut lieu en Silésie, au début même de la campagne de Leipzig.

» Les aventures d'amour, pourtant, vous laissent peut-être des impressions plus profondes que les moments de danger. On ne va pas à l'amour en troupe, comme qui dirait : l'amour est plus rare, plus personnel et plus intime que le danger. Et rappelez-vous qu'en ce qui concerne Tomassoff tout cela était encore très récent. Il n'était rentré de France que depuis trois mois quand la guerre commença.

» Il avait le cœur et la tête pleins de cette aventure. Il en ressentait réellement comme de l'effroi, et il était assez simple pour le laisser paraître dans ses discours. Il se consi- dérait conime une sorte de personnage privilégié, non pas parce qu'une femme avait jeté sur lui un regard favojable, mais simplement parce que, comment pourrais-je bien dire? il avait eu la merveilleuse illumination de son adoration pour elle, comme si c'était le ciel qui avait fait cela pour lui.

» Oui, en vérité; il était très naïf. Un gentil jouvenceau, et pas bête du tout, mais avec cela pas la moindre expérience.

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pas méfiant et peu subtil. On peut en trouver encore comme cela par-ci par-là dans nos provinces. Il avait aussi dans sa nature un côté poétique. Il se peut que c'ait été natif, quelque chose de tout à fait à lui, pas acquis. Je suppose que le père Adam a être un peu poète de cette façon-là. Pour le reste un Russe sauvage, comme nous appellent quelquefois les Français : mais pas de cette sorte qui, ils l'affirment, mangent de la chandelle en guise de friandise. Pour ce qui est de la femme, de cette femme française, eh bien ! quoique j 'aie été moi aussi à Paris, et avec un millier de Russes, je ne l'ai jamais vue. Sans doute, elle n'était pas à Paris à ce^moment. Et en tout cas, sa porte n'était pas de celles qui s'ouvrent toutes grandes aux simples gens de ma sorte, vous comprenez. Les salons dorés ne sont pas mon genre. Je ne pourrais rien vous dire de son apparence, ce qui est singulier, étant donné que j'étais, si je puis ainsi dire, le confident particuher de Tomassofï.

» Il avait été bientôt intimidé de parler devant les autres. Je suppose que les commentaires du bivouac choquaient ses sentiments raffinés. Mais il m'avait, moi, et il me fallut bien le supporter. Vous ne pouvez pas bien attendre d'un jeune homme dans l'état était Tomassoff qu'il se tienne coi là-dessus tout le temps, et moi, je suppose que vous ne me croirez guère, je suis de ma nature une sorte de per- sonne assez silencieuse.

» Très probablement mes silences lui parurent sympathiques. Tout le mois de septembre notre régiment avait cantonné dans des villages et avait eu du bon temps. C'est alors que j'en appris davantage au sujet de ce... on ne peut pas appeler cela une histoire. L'histoire que j'ai à vous dire n'était pas dedans. Appelons cela plutôt des effusions!

» Il m'arrivait de rester sans rien dire une heure durant peut-être, tandis que Tomassoff parlait avec exaltation. Et quand il avait fini, je ne soufflais mot. Et il se produisait alors un effet solennel de silence qui, j'imagine, plaisait à Tomassoff à certains égards.

» Il ne s'agissait pas, cela va sans dire, d'une femme de la première jeunesse : une veuve peut-être. En tout cas je n'ai jamais entendu Tomassofï faire allusion à vson mari. Kilo nvnit

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un salon, quelque chose de très distingué : un milieu social sur lequel elle régnait avec splendeur.

» A vrai dire, je ne sais pas pourquoi, mais je crois bien que sa cour se composait d'hommes pour la plupart. Mais Tomassofï, je dois vous dire, fut remarquablement discret sur de tels détails, dans ses discours. Sur ma foi, je ne sais si elle avait les cheveux bruns ou blonds, les yeux bruns, noirs ou bleus, ni comment elle avait la taille, les traits ou le teint : son amour planait au-dessus de simples impressions physiques. Il ne me l'a jamais décrite en termes précis : mais il était prêt à jurer qu'en sa présence, il n'était personne dont les pensées et les sentiments ne fussent captivés par elle. C'était ce genre de femme. Les plus admirables conversations sur toutes sortes de sujets s'échangeaient dans son salon : mais il s'y mêlait toujours secrètement, comme le mystérieux accent d'une musique, la maîtrise, la force, la tyrannie de la pure beauté. Ainsi apparemment cette femme était belle. Elle savait détacher de leurs intérêts immédiats, ou même de leurs vanités, tous ces gens qui causaient. Elle était un secret déhce et un trouble secret. Tous les hommes en la voyant se mettaient à rêver, comme si la pensée leur venait soudain qu'ils avaient gâché leurs existences. Elle n'était que joie et frisson de bonheur, et elle n'apporta à des cœurs d'hommes que tristesse et tourment.

» Bref, elle a être une femme extraordinaire, autrement c'est Tomassofï qui eût été un extraordinaire garçon d'avoir cette sensation et de parler d'elle comme il faisait. Je vous ai dit que le garçon vous avait en lui un côté poétique et notez bien que tout cela avait l'accent de la vérité. C'est à peu près la sorcellerie qu'une femme très au-dessus du com- mun peut déployer, vous savez. Les poètes réussissent d'une façon ou d'une autre à s'approcher de la vérité, on ne peut pas nier cela.

» Il n'y a pas de poésie dans sa composition, je sais bien, mais j'ai autant de perspicacité qu'un autre et je suis certain que la dame a été gentille pour le garçon, une fois qu'il eut l'entrée de son salon. Qu'il ait pu y avoir accès, c'est la vraie merveille. Cependant il y entra, l'innocent, et s'y trouva dans une compagnie distinguée, parmi des gens de

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haut rang. Et vous savez ce que cela veut dire : des gilets rebondis, des têtes chauves et des dents qui n'y sont pas, comme l'a dit un satirique. Imaginez parmi eux un gentil garçon, frais et simple, comme une pomme qu'on vient de cueillir à l'arbre, un jeune barbare modeste, d'aspect plaisant, impressionnable et plein d'adoration. Ma parole! quel chan- gement! quel soulagement pour des sentiments blasés! Et avec cela possédant dans sa nature ce côté poétique qui empêche même un esprit simple de paraître importun.

)) Il devint un esclave complètement, absolument dévoué. Il en fut récompensé par des sourires, et, après quelque temps, reçu sur un pied d'intimité. Il se peut que ce jeune barbare si naturel ait diverti cette exquise dame. Peut-être, du moment qu'il ne se nourrissait pas de chandelles, satisfaisait-il en cette femme quelque besoin de tendresse? Vous le savez, il y a tant de sortes de tendresse dont une femme très civilisée est capable. Des femmes de tête et d'ima- gination, — je veux dire, et à peu près sans tempérament, vous comprenez. Mais qui s'en va sonder leurs besoins ou leurs fantaisies? La plupart du temps, elles ne savent guère elles- mêmes ce qui se passe en elles, et elles passent aveuglément d'une humeur à l'autre, et parfois il en résulte des catastrophes. Et alors, qui en est plus surpris qu'elles? Pourtant le cas de Tomassoff avait un caractère tout à fait idyllique. Le beau monde élégant s'en amusait. Sa dévotion lui valut une espèce de succès dans la société. Il ne s'en souciait pas. Pour lui il n'y avait qu'une seule divinité, il n'existait que le sanctuaire on lui permettait de circuler, sans égard aux heures de réception officielle.

» Il profita de ce privilège. Oui, il n'avait pas de mission officielle, vous savez. La mission militaire était censée être plus honoraire encore que toute autre : son chef était un ami personnel de notre empereur Alexandre et lui aussi, il ne cherchait que des succès dans le monde... à ce qu'il semblait.

» Un après-midi, Tomassbff vint rendre visite à la dame de ses pensées plus tôt que d'ordinaire. Elle n'était pas seule. Il y avait un homme avec elle, pas un des personnages à gilets rebondis et têtes chauves, mais un personnage tout de même, un homme ayant la trentaine, un officier français qui,

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^Russi, à certains égards, était un intime privilégié. Tomas- sofî n'en était pas jaloux. Un tel sentiment eût paru présomp- tueux à ce simple garçon.

)) Bien au contraire il admirait cet officier. Vous n'avez pas idée du prestige des militaires français à cette époque, même pour nous autres Russes qui avions su les affronter peut-être mieux que les autres. La Victoire les avait marqués au front, on eût dit, pour toujours. Ils eussent été plus qu'humains s'ils n'en avaient pas eu conscience, mais c'étaient de bons camarades et ils avaient une espèce de sentiment de fraternité pour tous ceux qui portaient l'épée, même si c'était contre eux. Et celui-là était un exemple tout à fait supérieur, un officier d'ordonnance du major-général et, en outre, un homme du meilleur monde. Il était solidement bâti, et d'un aspect mâle, quoiqu'il fût aussi soigneusement bichonné qu'une femme. Il possédait cette courtoise maîtrise de soi de l'homme du monde. Son front, d'un blanc d'albâtre, contrastait avec la couleur hâlée de son visage.

» Je ne sais s'il était jaloux de Tomassoff, mais je soupçonne qu'il devait en être un peu ennuyé comme d'une sorte d'absur- dité du genre sentimental. Mais ces hommes du monde sont impénétrables, et, extérieurement, il condescendait à recon- naître l'existence" de Tomassoff, plus même que ce n'était nécessaire. Une ou deux fois il lui avait donné quelque conseil mondain fort utile, avec un tact et une délicatesse parfaits. Tomassoff avait été entièrement conquis par cette manifes- tation d'amabilité sous les dehors froids de la meilleure société.

» Tomassoff, introduit dans le petit salon, trouva ces deux personnes exquises assises l'une auprès de l'autre sur un canapé et il eut la sensation d'avoir interrompu une conver- sation particulière. Ils le regardèrent étrangement, pensa-t-il; mais on ne lui fit pas sentir qu'il était de trop. Au bout d'un moment la dame dit à l'officier, il s'appelait de Castel :

)) Je voudrais bien que vous preniez la peine de savoir ce qu'il y a d'exact dans cette rumeur.

» C'est plus qu'une rumeur, remarqua l'officier. Mais il obéit et quitta la pièce.

)) La dame se tourna vers Tomassoff et lui dit :

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,) Vous pouvez rester avec moi.

» Cet ordre le rendit suprêmement heureux, bien qu'à vrai dire, il n'eût eu aucunement l'intention de s'en aller.

« Elle le regarda d'un regard profond qui fit que quelque chose se dilata et rayonna dans sa poitrine. C'était une sensation déUcieuse, bien qu'elle vous coupât la respiration par moments. Il buvait avec extase le son de sa parole tran- quille et séduisante, toute pleine de gaieté innocente et de paix spirituelle. Sa propre passion semblait flamber et envelopper cette femme de langues de feu bleuâtres de la tête aux pieds et par-dessus la tête, tandis que son âme reposait au centre comme une grosse rose blanche.,.

« Hein, c'est bien! n'est-ce pas? Il m'en a dit comme cela pas mal d'autres. Mais c'est la seule que je me rappelle. Il se souvenait de tout, parce que c'étaient les derniers souvenirs de cette femme. Il la voyait ce jour-là pour la dernière fois, bien qu'il n'en sût rien alors.

» M. de Castel revint, rompant cette atmosphère pleine d'enchantement Tomassolï était plongé au point d'avoir perdu complètement conscience du monde extérieur. Tomas- soff ne put s'empêcher d'être frappé de la distinction de ses mouvements, de l'aisance de ses manières, de sa supériorité sur tous les autres hommes de sa connaissance, et il en souf- frit. Il lui sembla que ces deux êtres brillants, sur ce canapé, étaient faits l'un pour l'autre.

» De Castel, en s'asseyant à côté de la dame, lui murmura discrètement :

» Il n'y a pas le moindre doute que cela est vrai.

» Et, tous les deux, ils tournèrent leur regard vers Tomas- sofî. Complètement éveillé de son enchantement, il se sentit intimidé. Il restait là, leur souriant vaguement.

» La dame, sans détourner ses yeux du rougissant Tomas- solï, dit avec une gravité rêveuse qui lui était tout à fait inaccoutumée :

» Je voudrais être sûre de la perfection de votre généro- sité. Je la veux de l'eau la plus pure. L'amour, à son sommet, doit être l'origine de toute perfection.

» Tomassofï ouvrit les yeux tout grands d'admiration comme si les lèvres de la dame eussent laissé tomber des

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[s véritables. Ce sentiment toutefois n'était pas exprimé à l'intention du jeune Russe primitif, mais à celle de l'homme du monde accompli, de de Castel.

» Tomassofî ne put juger de l'effet produit, car l'officier baissa la tête et se mit à contempler ses bottes admira- blement vernies. La dame demanda tout bas, d'un ton de sympathie profonde :

» Vous avez des scrupules?

» De Castel, sans lever les yeux, murmura :

» Ce pourrait être une question de point d'honneur.

» Elle reprit avec vivacité :

» Ce doute ne peut être qu'artificiel. Je n'ai de goût que pour les sentiments naturels. Je ne crois à rien d'autre. Mais peut-être que votre conscience...

» Il l'interrompit :

» Pas du tout. Ma conscience n'est pas puérile. Le sort de ces gens-là n'a pour nous aucune importance militaire. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire? La fortune de la France est invincible.

» Eh bien! alors, dit-elle d'un air entendu, et elle se leva du sopha.

» L'officier français se leva également. Tomassoff se hâta de suivre leur exemple. Il souffrait de se sentir en dehors de cette conversation. Comme il portait à ses lèvres la main blanche de la dame, il entendit l'officier français dire avec emphase :

» S'il a l'âme d'un guerrier cette époque, vous savez, on parlait vraiment de cette façon), s'il a l'âme d'un guerrier, il devra tomber à vos pieds, de reconnaissance.

» Tomassofî se sentit plongé dans des ténèbres plus épaisses encore qu'auparavant. Il suivit l'officier français hors de la pièce et hors de la maison, car il avait l'impression que c'était ce qu'on attendait de lui.

» Le crépuscule tombait : le temps était affreux, les rues tout-à-fait désertes. L'officier français s'attardait étrange- ment. Et Tomassoff n'y mettait aucune impatience. Il n'était jamais pressé de s'éloigner de la maison elle habitait. Et, en outre, quelque chose d'étonnant lui était arrivé. La main qu'il avait respectueusement élevée par le bout des

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doigts s'était appuyée contre ses lèvres. Il avait été l'objet d'une faveur secrète, il en était presque effrayé. Le monde avait chancelé et ne s'était pas encore raffermi. De Castel, au coin de la rue, s'arrêta net.

_ Je ne tiens pas trop à être vu avec vous, dans des rues éclairées, monsieur Tomassoff, dit-il d'un ton étrange.

» Pourquoi donc? demanda le jeune homme, trop surpris pour en être offensé.

)) Par prudence, répondit l'autre brusquement. Aussi il faut nous séparer ici : mais auparavant, je vais vous révéler quelque chose dont vous saisirez tout de suite l'impor- tance.

» Ceci, remarquez-le, se passait un soir de la fin de mars 1812. Depuis longtemps déjà on parlait d'un refroidissement crois- sant entre la Russie et la France. On murmurait le mot de guerre de plus en plus haut dans les salons et on finit même par l'entendre dans les cercles officiels. En outre la police parisienne découvrit que notre attaché mihtaire avait cor- rompu quelques employés du ministère de la Guerre et en avait obtenu d'importants documents confidentiels. Ces misé- rables (il y en avait deux) avaient avoué leurs crimes et devaient être fusillés le soir même. Demain toute la ville parlerait de cette affaire. Mais le pire était que l'empereur Napoléon était entré dans une colère furieuse en apprenant la chose et avait décidé de faire arrêter l'attaché militaire russe.

» Telle était la révélation de de Castel et quoiqu'il eût parlé à voix basse, Tomassoff en restait étourdi comme d'un coup de tonnerre.

» Arrêté! murmura-t-il d'un ton désespéré.

» Oui, et gardé comme prisonnier d'État, avec tous les autres membres de la mission.

» L'officier français saisit le bras de Tomassoff au-dessus du coude et le lui serra avec force :

» Et détenu en France, répéta-t-il à l'oreille de Tomassoff, puis le lâchant il recula d'un pas et demeura silen- cieux.

), Et c'est vous, qui me dites cela, s'écria Tomassoff, dans un élan de gratitude extrême qui était à peine plus

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^ande que son admiration pour la générosité de son futur ennemi. Un frère aurait-il pu faire plus?

Il voulut saisir la main de l'officier français, mais celui- demeura étroitement enveloppé dans son manteau. Peut- être, dans l'obscurité, n'avait-il pas remarqué le geste. Il recula un peu et de la voix parfaitement maîtrisée d'un homme du monde, comme s'il parlait à travers une table de jeu ou quelque chose de ce genre, il fit remarquer à Tomassoff que, s'il entendait profiter de l'avertissement, les moments étaient précieux,

» Assurément ils le sont ! avoua le pauvre Tomassoff. ... Adieu donc! je ne trouve pas de mots pour vous remercier de votre générosité: mais si jamais j'en ai l'occasion, je vous le jure, vous pouvez disposez de ma vie...

» Mais l'officier s'éloignait et s'était déjà évanoui dans l'ombre de la rue solitaire. Tomassoff était seul et il ne gas- pilla aucune des précieuses minutes de cette nuit.

» Voyez comme de simples bavardages et l'oisif commérage des gens deviennent de l'histoire. Si vous lisez les mémoires du temps, tous vous le verrez rapportent que notre envoyé fut averti par une dame de la société qui était amoureuse de lui. Certes, on sait bien qu'il avait des succès auprès des femmes et dans les meilleurs milieux, mais la vérité est que la personne qui le prévint n'était autre que notre innocent Tomassoff, un amoureux d'un tout autre genre.

» Tel est le secret des circonstances qui permirent au représentant de notre Empereur d'éviter la captivité. Lui et toute sa maison officielle réussirent à sortir de France sans encombre, comme le rapporte l'histoire.

» Et parmi sa suite se trouvait naturellement notre Tomassoff. Il avait, au sens l'entendait l'officier fran- çais, — l'âme d'un guerrier. Et quelle perspective plus déso- lante pour un homme doué d'une telle âme que de se voir détenu, à la veille d'une guerre, de se voir coupé de son pays en danger, de sa famille militaire, de son devoir, de son honneur, et, si vous voulez, de la gloire aussi.

» Tomassoff frissonnait chaque fois qu'il pensait à la torture morale à laquelle il avait échappé : et il en nourris- sait dans son cœur une gratitude infinie pour les deux per-

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sonnes qui l'avaient sauvé de cette cruelle épreuve. Ils étaient merveilleux.

» Pour lui l'amour et l'amitié n'étaient que deux aspects de l'extrême perfection. Il en avait trouvé deux exemples et il leur vouait ainsi une sorte de culte. Cela influençait son attitude envers les Français en général, quoiqu'il fût grand patriote. Il était naturellement indigné de l'invasion de son pays, mais cette indignation ne contenait aucune animosité personnelle. C'était essentiellement une belle nature. Il déplorait l'effroyable quantité de souffrances humaines qu'il voyait autour de lui. Oui, il était rempli d'une mâle compassion pour toutes les formes de la misère humaine.

» Des natures moins fines que la sienne ne comprenaient pas cela très bien. Dans le régiment on l'avait surnom;né Vhumain Tomassofî.

» Il ne s'en offensait pas. Il n'y a rien d'incompatible entre l'humanité de sentiment et l'âme d'un guerrier. Les gens dénués de compassion ce sont les civils, les fonctionnaires, les marchands et autres gens de cette espèce. Quant aux propos féroces qu'on entend sortir en temps de guerre de la bouche des personnes raisonnables, eh bien! la langue est, dans les meilleures conditions possibles, un organe rebelle, et quand il s'y mêle quelque raison d'excitation, on ne sau- rait arrêter sa furieuse activité.

» Aussi n'avais-je pas été très surpris de voir notre Tomas- sofî remettre délibérément l'épée au fourreau, au beau milieu de cette charge, pour ainsi dire. Comme nous revenions, ensuite, il resta très silencieux. Il n'était pas bavard en temps ordinaire, mais il était évident que d'avoir vu de près la Grande Armée l'avait profondément impressionné, comme un spectacle qui n'était pas de ce monde. Moi, je n'ai jamais eu la faculté de m'émouvoir facilement, eh bien, même moi... et imaginez ce garçon avec ce côté poétique dans sa nature! Vous pouvez vous représenter ce qu'il en faisait. Nous chevauchions côte à côte sans ouvrir la bouche. Cela passait toute parole.

«Nous établîmes notre bivouac à la lisière d'une forêt, de façon à avoir un abri pour nos chevaux. Cependant, ce

à

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furieux vent du nord s'était apaisé aussi promptcment qu'il s'était élevé, et le grand calme de l'hiver s'étendait sur tout le pays de la Baltique à la mer Noire. On pouvait presque sentir sa froide, insensible immensité s'étendre jusqu'aux étoiles.

)) Nos hommes avaient allumé des feux pour leurs offi- ciers et avaient dégagé la neige à l'entour. Nous avions de grosses bûches comme sièges : c'était en somme un bivouac très tolérable, même sans l'exaltation de la victoire. Nous l'éprouvâmes plus tard, mais à ce moment-là nous étions accablés par la rude nécessité de notre tâche.

» Nous étions trois autour du feu. Le troisième était cet adjudant. C'était peut-être un garçon bien intentionné, mais pas un aussi bon garçon qu'il aurait pu l'être s'il eût été mieux élevé et plus délicat dans son jugement. Il raison- nait sur la conduite des gens comme si un homme était quel- que chose d'aussi simple que, mettons, deux bâtons mis en croix : alors qu'un homme est bien plutôt comme la mer dont les mouvements sont trop compliqués pour qu'on les explique et dont les profondeurs peuvent faire surgir Dieu seul sait quoi, à tout moment.

» Nous causâmes un peu de cette charge. Pas beaucoup. Une chose pareille n'est pas un sujet de conversation. Tomas- soff murmura les mots « simple boucherie ». Je n'avais rien à répondre. Comme je vous l'ai dit, j'avais bientôt laissé pendre mon épée inutile à mon poignet. Cette foule famélique n'avait pas même essayé de se défendre. Quelques coups de feu seulement. Nous avions eu deux hommes blessés. Deux! ...et nous avions chargé le gros de la colonne de la Grande Armée de Napoléon!

)> Tomassofî murmura tristement : « A quoi bon tout cela! » Je n'avais nulle envie de discuter, aussi marmonnai-je sim- plement : « Ah! oui! » Mais l'adjudant s'en mêla fâcheu- sement

» A quoi bon? A réchauffer un peu les hommes! Ça m'a réchauffé, moi! C'est une assez bonne raison! Mais notre Tomassoff est si humain. Et de plus il a été amoureux d'une Française et lié comme les doigts de la main avec des tas de Français, aussi il en est fâché pour eux. Ne vous inquiétez pas, 1" Noivembre 1922. 4

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mon vieux, nous sommes maintenant sur le chemin de Paris et vous verrez bientôt votre dame.

» C'était un de ses propos habituels et que nous jugions absurdes. Nous pensions tous que pour arriver à Paris, cela prendrait des années. Et voyez! moins de deux ans après, je me faisais rafler un tas d'argent dans un tripot du Palais-Royal.

» La vérité étant la chose la plus inconséquente du monde, ce sont quelquefois les fous qui la distinguent. Je ne pense pas que notre adjudant croyait ce qu'il disait. Il ne cherchait qu'à taquiner Tomassofï, comme à son ordinaire. Comme nous ne disions rien, il se mit la tête dans les mains, et assis sur une bûche devant le feu se mit à faire un somme.

» Notre cavalerie était à l'extrême aile droite de l'armée et je dois avouer que nous la gardions fort mal. Nous avions perdu alors tout sentiment d'insécurité, mais nous conservions tout de même la prétention de l'avoir encore. A ce moment un de nos hommes amena un cheval : Tomassofï se mit en selle avec raideur et s'en fut inspecter les avant-postes. Des avant- postes parfaitement inutiles.

» La nuit était paisible ; on n'entendait que le crépitement des feux. Le vent furieux s'était élevé bien au-dessus de la terre et on n'en pouvait même plus entendre le plus léger souffle. Seule la pleine lune émergea soudainement dans le ciel et resta suspendue, haute et immobile au-dessus de nous. Je me rappelle avoir un moment levé vers elle mon visage hirsute. Alors je crois bien que je m'assoupis, moi aussi, plié en deux sur ma bûche, la tête tournée vers la flamme ardente.

» Tout à coup mon ordonnance parut devant moi répé- tant : « Votre Honneur voudrait-il manger un morceau? Votre Honneur voudrait-il manger un morceau? » Il m'oiïrait une écuelle enfumée contenant quelque graine bouillie à l'eau avec une pincée de sel. Une cuiller en bois s'y tenait debout.

» C'était alors les seules rations régulières que nous avions. De la nourriture bonne pour des poules, ma parole I Mais le soldat russe est merveilleux! Mon homme attendit que j'euaee fini et puis s'en fut, en emportant l'écuelle vide.

» Je n'avais plus sommeil. J'étais complètement réveillé et avec une conscience extrêmement aiguë de ce qui se passait dans les alentours immédiats. Ce sont des moments excep-

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tionnels pour un homme, je me plais à le dire. J'avais le senti- ment intime de la terre dans toute son énorme étendue enve- loppée de neige, rien ne se distinguait si ce n'est les arbres avec leurs troncs tout droits comme des tiges, et leur verdure funèbre; et, dans ce tableau de tristesse générale, il me sem- blait entendre les soupirs de l'humanité qui tom^bait pour mourir au milieu d'une nature sans vie. C'étaient des Français. Nous ne les haïssions pas; ils ne nous haïssaient pas. Nous avions vécu loin les uns des autres, et soudain, ils s'étaient précipités les armes à la main, sans craindre Dieu, amenant avec eux d'autres nations, et pour périr tous ensemble dans une longue, longue traînée de cadavres gelés. J'eus la vision même de cette traînée de cadavres; pathétique multitude de petits monticules sombres sous le clair de lune, dans une atmo- sphère limpide et impitoyable, une sorte de paix horrible.

» Mais quelle autre paix pouvait-il y avoir pour eux? Que méritaient-ils d'autre? Je ne sais par quelle association d'émotions me vint la pensée que la terre était une planète païenne et non pas un séjour convenable aux vertus chrétiennes.

» Vous pouvez vous étonner que je me rappelle tout cela si bien. Comment une émotion passagère ou une pensée à demi formée peut-elle durer tant d'années dans la vie chan- geante et disparate d'un homme? Mais ce qui a fixé l'émotion de ce soir-là dans mon souvenir, si bien que les moindres nuances en sont restées indélébiles, ce fut un événement d'une fmahté étrange, un événement qu'on ne saurait oubher dans l'espace d'une vie entière, comme vous allez le voir.

» Je ne crois pas que ces pensées m'eussent occupé plus de cinq minutes, quand quelque chose me poussa à regarder par- dessus mon épaule; je ne pense pas que ce fut un bruit; la neige étouffait tous les sons. Ce dut être quelque chose comme un signal qui avertit ma conscience. En tout cas, je tournai la tête, et l'événement s'approchait de moi, non pas que je le reconnusse, ni que j'en eusse même le plus léger soupçon.

» Tout ce que je vis, à distance, ce furent deux formes qui s'avançaient au clair de lune. L'une d'elles était Tomassofî. La masse sombre qui remuait derrière lui était les chevaux que son ordonnance emmenait. Tomassofî était une apparition bien f amiUère, avec ses longues bottes : haute silhouette qui se termi-

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nait par un capuchon en pointe. Mais à ses côtés s'avançait une autre forme. Je n'en crus pas d'abord mes yeux. C'était incroyable. Cela avait un casque brillant sur la tête et était enveloppé d'un manteau blanc. Le manteau n'était pas aussi blanc que la neige, rien au monde n'est aussi blanc. L'apparition était blanche plutôt comme une vapeur, avec l'aspect d'un fantôme extraordinairement martial. C'était comme siTomas- sofï s'était emparé du Dieu de la Guerre même. Je pus voir de suite qu'il tenait par le bras cette resplendissante vision. Puis je vis qu'il la soutenait. Tandis que je regardais, regardais, ils avançaient à peine, mais ils avançaient, tant qu'à la fin ils arri- vèrent dans la lumière de notre bivouac et passèrent devant le tronc d'arbre j'étais assis. Le reflet du feu jouait sur le casque : il était extrêmement bossue, et le visage meurtri de froid, couvert de plaies, qu'on distinguait dessous, était encadré de morceaux de fourrure râpée. Ce n'était pas le Dieu de la guerre, mais un officier français. Le manteau du grand cui- rassier blanc était déchiré, brûlé, tout troué. Les pieds étaient enveloppés de vieilles peaux de mouton par-dessus des restes de bottes. Ils avaient un air monstrueux, tandis qu'il chancelait sur eux, soutenu par Tomassofî qui l'aida à s'asseoir sur la bûche j'étais.

» Mon étonnement ne connut plus de bornes.

» Vous avez amené un prisonnier, dis-je à Tomassofî, comme si je n'en pouvais croire mes yeux.

» Vous devez savoir qu'à moins qu'ils se rendissent en masse, nous ne faisions pas de prisonniers. A quoi cela eût-il servi! Nos cosaques ou bien tuaient les traînards ou bien les abandonnaient à eux-mêmes. En fm de compte cela revenait au même.

» Tomassofî tourna vers moi un regard très troublé.

» Il a surgi du sol quelque part comme je quittais les avant-postes, dit-il, je crois qu'il se dirigeait dessus, car il s'est jeté comme un aveugle contre mon cheval. Il a saisi ma jambe et naturellement aucun de mes hommes n'a osé y toucher.

)) Il l'a échappé belle, dis-je.

» Il ne s'en est pas rendu compte, dit Tomassoff ' l'air plus troublé qu'auparavant. Il est venu, accroché

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à mon étrier : c'est ce qui m'a retardé. Il m'a dit qu'il était un officier de F État-Major, puis, d'une voix pareille, je crois bien, à celle que doivent avoir les damnés, un croassement de rage et de douleur, il m'a dit avoir un service à me demander, un service suprême! Est-ce que je le comprenais, m'a-t-il demandé, dans une sorte de murmure diabolique.

» Naturellement je lui ai répondu que oui. J'ai dit : « Oui, je vous comprends. »

» Alors, m'a-t-il dit, maintenant, tout de suite, par pitié.

Tomassofî s'arrêta et me regarda étrangement par-dessus la tête du prisonnier.

» Que voulait-il dire? demandai-je.

» C'est ce que je lui ai demandé, répondit Tomassofî d'un ton égaré, et il m'a dit que le service qu'il me deman- dait était de lui faire sauter la cervelle. Comme un frère d'armes, a-t-il dit, comme un homme de cœur, comme un homme humain.

» Le prisonnier était assis ehtre nous comme une effrayante momie balafrée : un martial épouvantail, une horreur gro- tesque de chiffons et de saleté, avec des yeux terriblement vivants, pleins de vivacité, tout animés d'un feu inextin- guible, dans un corps accablé de misère; un squelette au banquet de la gloire ! Et tout à coup ces yeux brillants se fixèrent sur Tomassoff. Lui, le pauvre diable, fasciné, lui rendit le regard affreux d'une âme souffrante dans ce qu'on pouvait à peine appeler un homme. Le prisonnier dit, en français, d'une voix effroyablement rauque :

» Je vous reconnais, vous savez, vous êtes son jeune Russe. Vous étiez très reconnaissant. Je viens vous demander de payer votre dette. Payez-la, je vous dis, d'un coup de feu libérateur. Vous êtes un homme d'honneur. Je n'ai pas même jiin tronçon de sabre. Tout mon être recule devant ma propre dégradation. Vous me connaissez.

)) Tomassoff ne disait rien.

» N'avez-vous donc pas l'âme d'un guerrier? demanda le Français dans un mouvement de colère, mais perçait comme de la moquerie.

» Je ne sais pas, répondit le pauvre Tomassoff.

» Quel regard de mépris cet épouvantail lui lança, de ses

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yeux qui ne voulaient pas s'éteindre! Il ne semblait survivre que par la force d'un enragé et impuissant désespoir. Soudain il haleta et tomba en avant, se tordant dans l'agonie d'une crampe de tous les membres : effet assez habituel causé par la chaleur d'un feu de bivouac. On eût dit l'application d'une horrible torture. Il essaya d'abord de lutter contre la douleur. Il poussa un faible gémissement, lorsque nous nous penchâmes vers lui pour l'empêcher de rouler dans le feu, et il murmura fiévreusement à plusieurs reprises : « Tuez-moi, tuez-moi », jusqu'à ce que vaincu par la douleur il se mit à crier à travers des lèvres désespérément contractées.

» Notre adjudant s'éveilla de l'autre côté du feu et se mit à jurer contre le tapage insupportable que faisait l'officier français.

» Qu'est-ce que c'est? Encore un coup de votre infer- nale humanité, Tomassoff ! hurla-t-il vers nous. Pourquoi ne le faites-vous pas jeter dehors sur la neige?

» Comme nous ne prêtions aucune attention à ses excla- mations, il se leva, en jurant abominablement et alla s'asseoir auprès d'un autre feu. Bientôt l'officier français s'apaisa. Nous l'appuyâmes contre la bûche et restâmes silencieux de chaque côté de lui jusqu'au moment les clairons firent entendre leur appel à la pointe du jour. La grande flamme entretenue toute la nuit pâlissait sur le drap blanc de la neige, tandis que tout autour l'air glacé résonnait des notes cuivrées des trompettes de cavalerie.

» Les yeux du Français fixés en un regard vitreux qui par moments nous fit espérer qu'il était mort tranquillement assis entre nous deux, allaient lentement de droite à gauche regardant nos visages l'un après l'autre. Tomassoff et moi nous échangeâmes un regard d'effroi.

» Alors la voix de de Castel, dont la force revenue, l'effrayante maîtrise nous fit frissonner intérieurement :

» Bonjour, Messieurs!

» Son menton tomba sur sa poitrine. Tomassoff me dit en russe :

» C'est lui, c'est l'homme lui-même!

» Je fis un signe d'assentiment et Tomassoff reprit d'un ton angoissé :

l'ame d'un guerrier 103

» Oui, lui! Brillant, accompli, envié des hommes, aimé de cette femme, cette horreur ! cette misérable chose qui ne peut pas mourir! Regardez ses yeux. C'est terrible!

»